Lectures d’un printemps silencieux, par Alain Dugrand

Cuba, île dingue Barroco Bordello, Thierry Clermont (Le Seuil)

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« En vous levant pour fermer les volets, vous regardez, par-delà le port, le drapeau sur la forteresse, et vous voyez qu’il est tendu vers vous. Vous regardez par la fenêtre, vers le nord, au-delà du morro, et vous voyez frémir les reflets satinés de l’aube, alors vous savez que l’alizée s’est déjà levé. » Les pages de Thierry Clermont s’ouvrent sur ces confidences privées d’Hemingway à un sien ami. Cette délicieuse brièveté inaugure Barroco Bordello, un livre qui enchante. Cuba.

Qui percera ce mystère caraïbe, dans un mois d’octobre si léger ; qui dira la saveur caramel d’un double daïquiri sucre de canne ? Bordel baroque, La Havane est une ode amoureuse pour la cité tropicale, dans la compagnie de galants séduits, tant d’artistes bouleversés par une légèreté d’air, le peintre Pascin, Desnos, Llorca, Calvino, Nadeau, Padura, Enzensberger. Thierry Clermont est de la cohorte, du club énamouré. Beau livre, bon voyage. Là, il ne s’agit pas d’un énième roman de temps déprimé, de ceux qui vous fanent entre les mains. Dans son incessante quête de Cuba, l’auteur est accompagné d’un de ses compagnons préférés, Desnos, poète de mars 1928, celui qui éprouve les caresses de la « trova », le « son » populaire havanais. Ainsi pourvu, Clermont nous emporte dans les venelles du barrio Chino, souvenirs de tout un siècle cubain, où, par exemple, l’écran du théâtre Shanghai des années 1920 à 1950 s’animait en scènes pornos, gourmandises de Graham Greene, Paul Morand et Jacques Lanzmann.

C’est un bonheur de suivre le flâneur siroter une cerveza Hatuey à la Pelota, établissement ouvert de minuit à midi sans entracte. La vieille Havane. Où se rencontrèrent, embrassades baroques, Errol Flynn et Fidel Castro. Rêvasser en terrasses où l’on grignote olives vertes, mariquitas, fines tranchettes de banane frite bien salées, quelques rillons de porc frits, légers, ces chicharrones, qu’on adore autant à Santiago qu’à Mexico, sous les palmiers des squares de Merida-la- Yucatèque, dans ce Mexique si proche, si complaisant à l’égard de l’île cousine.

La vertu de Barroco Bordello est d’en finir avec les gloses naturalistes de tant de voyageurs puritains, ceux privés de plaisirs, de ces « petites morts » qui ponctuent pourtant l’équipée de tout explorateur curieux de vivre. Chez Clermont, les débordements enfin, des attendrissements, des agapes à la nuit qui sombre « comme un couperet de guillotine » dans d’entêtantes senteurs, sans même un souffle de vent sur le Malecon.

Le lecteur appréciera cette débauche caraïbe. Preuve d’amour pour une île, tout un peuple, tant d’amours métis, tant d’histoires. Clermont n’hésite pas à balancer des « jetés d’œuvre », artistes, ventriloques, flambeur de poker, claqueur de dominos, musiciens, poètes, tous enivrés par trop de fantaisies, d’excès, d’abus d’ici-bas. Voici Gershwin, Bernstein, Nicolas Guillén qui observait dans Cuba « un grand lézard vert avec ses yeux de pierre et d’au »… Federico Llorca qui discerne « cette harpe de tronc vivant » dans la plaine de Santiago, Reinaldo Arenas en 1994, retrouvant sa ville natale pdans un temps magique, « suspendu dans l’attente, pour lui exclusivement, où, en vagues vivifiantes, quelque chose – cette luminosité, cette splendeur, ce ciel étrangement haut, très bleu – pénétrait par ses pores, par son nez, par ses cheveux, par le bout de ses doigts, et l’incitait à avancer, étranger à toute sensation qui ne fût pas marcher, voir, exister… »

Alain Dugrand