Lectures d’un printemps silencieux, par Alain Dugrand

Le choix de Disneyland : "Les Jours noirs", Brice Matthieussent (Arléa Éditeur)

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Quatre-vingts pages, le récit d’un court séjour d’échange universitaire à Saint-Pétersbourg, et l’invocation du Dostoïevski des Carnets du sous-sol… L’auteur, un prince des traducteurs de l’édition française, campe, là, une cité hantée, maudite, rongée dans ses os mêmes. Sous-titre de ce bref ouvrage, un emprunt à deux vers du poète, « Nous nous retrouverons à Pétersbourg. C’est là que nous avons enterré le soleil. » Mandelstam…

Suivons le guide, sous terre, les exagérations d’un métro pharaonien, tapis roulants, escalators rutilants, salles de pas perdus, marbre serti d’or, kitch prolétarien. Rien ne parvient à dissoudre cette misère post-soviétique empreinte d’une indécrottable tristesse poutinienne. Une dame, miséreuse et vieille, dodeline sur son tabouret de bois brun, un gros chat rouge sur les genoux. « La longue rampe d’accès ainsi que la crypte aveuglante et silencieuse seraient enfin l’escalier menant à la chambre mortuaire d’une nécropole égyptienne creusée sous la grande pyramide des tsars ».

Le métro, les palais, depuis ses premiers architectes Saint-Pétersbourg se révèle comme une irrésistible imposture, un décor toc couvert de bulbes, sarcophages, croix dorées, malédictions successives des despotes, princes, blancs, rouges et noirs… Un camaïeu touristique peuplé de grandes filles blondes, bustier très près du corps, disponibles, offertes aux visiteurs, cadres petits-bourgeois tous convertis à l’esthétique globale selon Trump… « Bottes montantes en cuir brillant, aux pointes effilées et aux talons aiguilles si minces qu’on craint qu’ils ne se brisent (…) A tout moment de la journée le visage est très maquillé, comme si le temps n’avait pas de prise sur ces modèles aussi prémédités que la ville où ils évoluent. Il demeure fermé telle une huître, cadenassé, presque inhumain. Le regard, noir, vert ou bleu, glisse sur vous. Il ne s’arrête pas, ne vous voit pas ».

« Le peuple russe éprouve une étrange sympathie pour l’ivrogne », écrit Dostoïevski dans Souvenirs de la maison des morts. Matthieussent : « Le président Boris Eltsine titubant, fin soûl, en public et devant les caméras de la télévision, incapable de prononcer son discours, ni même d’aligner deux mots, un spectacle inimaginable pour un chef d’État occidental ne semblait pas perdre pour autant de sa popularité en Russie. Il y a aussi ces hommes qui zigzaguent sur le trottoir, et parfois la chaussée, une bouteille à la main, dès le matin ; ou encore les couples de poivrots fermement arrimés l’un à l’autre, soudés en une entité monstrueuse, vacillant et divaguant, une masse confuse et tressautante, d’où jaillissent quatre tentacules prolongées d’objets divers – un livre, un verre, un chapelet, une flasque, un téléphone, une bouteille… »

Grand blues pour Pétersbourg. Matthieussent ne dissimule rien du malaise architectural qui l’étreint, nausée du faux neuf, cette gigantesque cité Potemkine que tous les despotes voulurent ainsi, depuis les tsars.

Dégoût.

Ainsi une jeunesse, étudiante en français, cosmopolitisme mondialisé oblige. L’auteur, en compagnie de deux collègues en mission, doit plancher pour les élèves de l’Académie polaire, création de l’explorateur Jean Malaurie. Une salle ripolinée, pleine de garçons et de filles, et, comme tout exercice universitaire ampoulé, la séance s’ouvre sur le jeu des questions-réponses. Les blondes répriment leur timidité : « Quelles sont les tendances de la poésie française ? Avez-vous goûté la cuisine russe ? La foi religieuse est-elle importante pour vous ? Faut-il avoir fait de la psychologie pour enseigner ? » Indicible dialogue. Puis, fuyant l’atelier d’écriture, le soir, au sous-sol d’un modeste café de l’île Vassilievski sur la Neva, le conformisme des belles se dénoue…

Sur le bout du doigt, Christina, Paulina, Anya surtout, avec flamme, enchaînent, en russe, des vers de Biély, ceux d’Essenine, avant de les traduire en français :
On dit que je suis un charlatan/et un homme scandaleux !/Ici sur terre, j’ai voulu épouser/la rose blanche et le crapaud noir. »

« Elles témoignent d’une telle ferveur, écrit Matthieussent, d’un tel amour pour la littérature et la poésie, qu’on se surprend à avoir peur pour elles. Peur qu’elles ne se consument, peur que leur passion pour ces auteurs ne les détruise. »

Les Jours noirs laissent le lecteur dans une mélancolie toute de colère devant tant de crimes, la corruption des âmes, le règne des mafias d’une cité impériale, une cité russe où triomphe le mépris. A l’aune d’un Disneyland russe aux mains de petit-bourgeois trumpistes qui n’ont de cesse de détruire le goût de vivre, l’estime de soi de ceux qui ne sont plus leurs compatriotes.

Alain Dugrand