Lectures d’un printemps silencieux, par Alain Dugrand

Champagne bien frappé, Trois Réputations, Jérémie Gindre (Zoé)

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Nez au vent, un voyageur attentif éprouve les blessures que la dinguerie des bureaucrates a infligé aux montagnes, ces flancs de vallées plutôt. Du malheur au cœur des carriers, des tailleurs de pierre des grands ouvrages de la Révolution industrielle. En vallée d’Ubaye, Provence, dans les défilés du Couserans ariégeois, le géographe flâneur connaît des viaducs abandonnés, des tunnels ferroviaires ruinés, des villages engloutis par un barrage, un octroi effondré, une petite gare de rien du tout, ouvrage pyrénéen, puis une gare phénoménale délaissée par les seules velléités d’un député, du préfet, les lubies d’un sénateur fraîchement désigné par les conseillers d’arrondissements.

Avec Trois Réputations, le plasticien Jérémie Gindre couture quelques aventures à vous plonger en mélancolie fiévreuse. Il n’est qu’à lire, par exemple, « Foudre sur conifère », l’une des trois nouvelles de ce petit livre remarqué par les Suisses, à l’avant-garde du goût souvent.

Tout commence en 1934 par une mise à bas, celle des arches d’un viaduc de soixante mètres de hauteur, une merveille, pour construire un barrage géant. Un village, ses ruelles, son cimetière, son clocher seront noyés par la retenue des eaux de Durance. 780 mètres de flotte. Dessous, dans les vases accumulées, moulins abandonnés, petites gares de cantons, une usine de pâte à papier, huit à neuf lieudits et hameaux. Quarante ans de construction. Un massacre. Jeannie Plantier, une de ces gerces de Provence, de ces vieilles dames en noir, fichu noué sous le menton, maigre comme un coucouri, du provençal pomme de pin, brûle, s’enfuit, prend le large, elle s’évade, grimpe vers la montagne, la haute. Ermite, elle élève un aigle, une vie à maudire ingénieurs et aménageurs d’Électricité de France. Une hargne à en crever. Elle se prend même, Carabosse, à commander la foudre des orages contre les mécréants qui ont détruit les siens, son univers…

À Castel Chiflo, caillou perdu d’un archipel caraïbe au large de Venezuela, « émergence aux couleurs de carnaval », tortues, raies mantas, poissons-perroquets et baracudas. Allons voir. Epke Jenssen vit, solitaire, sur ce roc privé d’eau potable, Robinson « moitié singe, moitié crabe dans la mangrove ». Règne ce parfum de moules à marée basse. Notre Tolstoï décide de se construire un château, son jardin fantastique de sculptures romantiques taillées dans des blocs de corail accumulés. Castel Chiflo. Le braco se nourrit d’omelettes, d’œufs de pélicans, dégoûté qu’il est des mollusques du récif, les lambis. Les pêcheurs du continent, ils maraudent parfois, ont nommé Jenssen « El Chiflado », le cinglé, au point où, pour s’épargner leurs lazzis, Jenssen décide de se planquer. Jusqu’au jour où ce blanc de cinquante balais, sans maître ni Vendredi, se meurt de malnutrition. Mais son histoire n’est pas prête de finir…

Bill Ronson et sa Louise habitent un cabanon à flanc de colline. Contremaître, carrier, perceur de tunnels du Connecticut, il fuit, s’installe à San Bernardino, ce désert Mojave, « plus sec que ça, il n’y a pas ». Devenu chercheur d’or, Bill creuse des trous, des petits, des gros. Une pioche, deux pelles, une barre à mine, une réserve de dynamite. Jusqu’au jour… Ce grand trou sanguinolent dans la chair de la tête de Bill. Il a reçu la pointe de sa barre à mine en pleine tronche. Hôpital. Hémorragie tarie, rétabli, son gros crâne bandé comme un casoar de la garde britannique, notre chercheur d’or creuse à nouveau, recreuse. Léger glissement de sens. Un rien taré, notre chercheur s’est entiché d’un écureuil, « quand ce n’était pas avec sa mule, il discutait avec un lézard, un raton ». Bill, son trou profond de barre en travers de la tête. Trou profond à enfouir trois doigts. La suite… À Los-Angeles, Bill Ronson devient une curiosité. Phénomène de foire, de plus en plus railleur, dingue franchement, appareillé d’un pistolet toujours. Il flingue les deux gérants d’une conserverie de crabes qui ont eu le malheur de l’humilier. Un phénomène, ce mec… Ad Patres, Bill poursuit son histoire sans fin...

Tragédie, anormalité, drôlerie, curieux Jérémie Gindre, son style bref, étrangement imagé sans qu’il n’y paraisse, compose à l’os et il vous pousse à rire, sans cesse. Jaune. Ses personnages nature, obstinés, furieusement décalés, nous laissent penser que ce voyageur, chercheur d’hommes, est capable de nous mener loin par le bout du nez. Blaise, le Suisse manchot, nous révéla cette combine. Gindre se révèle furieux conteur d’histoires presque vraies. Champagne !

Alain Dugrand