Lectures d’un printemps silencieux, par Alain Dugrand

"Granddad portait une Winchester 94" : Cow-Boy, Jean-Michel Espitalier (éd. Inculte)

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Tout le monde ne peut compter un aïeul pilote de ballon in-dirigeable, un grand-père chaussé de bottes de sept lieues, un pépé remorqueur de barges en Normandie, un vioque admirateur d’un Grand timonier crawleur dans le delta du fleuve Jaune, un ascendant membre du groupe des déliquescents d’Adoré Floupette… Le grand-père de Jean-Michel Espitalier était cow-boy en Amérique, « Eugène gardait les vaches./ Mais c’était en Californie./ Alors Eugène était cow-boy./ C’est tout ce que je sais de lui. »
En 131 pages, Espitalier romancier, relate, magnifie, non sans dinguerie, les aventures de granddad.

Tout prend racine en Hautes-Alpes, les forêts embaumées des mélèzes, ce coin paumé de la vallée du Champsaur au lieu-dit Ancelle, (05), où la famille se tient depuis les générations. Ancelle, aujourd’hui « station familiale des Alpes du Sud ». Le petit-fils, qui n’est pas dépourvu d’imagination, se livre à quelques recherches en Champsaur. Dieu sait pourquoi, les Ancellus ne partaient pas pour l’aventure au Mexique comme les cousins barcelonnettes de la proche vallée d’Ubaye, ou encore ces Ariégeois de la vallée pyrénéenne du Garbet qui partaient trimer aux abattoirs de Chicago, ces Léautaud encore, colporteurs du vallon de Fours, (04), au pied du Mercantour, qui, eux, partaient pour les Pays-Bas, marchands d’oignons de tulipes, ou ce Le Bris de Kerouac, Breton du Huelgoat, qui devait se tirer au Massachussetts, USA.
Espitalier, romancier, petit-fils de ce cher Eugène, avait donc pain sur la planche généalogique. Pour sa part, le Vaudois Ramuz, écrivait : « Ce que je cherche, c’est non « la » vérité, mais « ma » vérité. Et ma vérité deviendra « leur » vérité… »
Dans le Grand Ouest, Los-Angeles, alors, est peuplée de cent mille âmes, quand Eugène et Louis Espitalier, son frangin, débarquent à douze-mille kilomètres du pays natal. En cette étrange Amérique que l’écrivain Henry James qualifie de « gigantesque paradis de la rapine, envahie par toutes les variétés de plantes vénéneuses qu’engendre la passion de l’argent ».
Vacher des Hautes-Alpes, Eugène veille sur des vaches américaines. Matin, midi et soir, à la belle étoile… Il doit repousser les coyotes, des bobcats et les voleurs de bétail surtout. Qu’importe, il veille, Winchester 94 six coups !
Jean-Michel Espitalier, arrière-petit-fils, glisse des fantaisies dans ses mots, de longues tristesses aussi, cet interne chagrin du pays, ce mal qui plane sur l’Amérique des derniers émigrants. En témoignent toutes ces villes surgies de terres et des sables : Paris-Texas, Montpelier-Vermont, Lyon-Mississippi, Belleville-New Jersey… Insondables nostalgies.
Mariant trouvailles, jeux de langues, anecdotes, infimes détails, pétarades, tomahawks, Apaches et Sioux, érudition, épatante énumération, Histoire historique, Jean-Michel Espitalier, compose, bâtit l’ombre vivante d’un grand-père de pure fiction, va savoir... Le petit-fils se transforme en fêtard de fêtes votives, on dit vogues en Dauphiné, en cet homme-orchestre harnaché, cymbales, harmonica, clochettes au chapeau, farandoles, sifflet à roulette et bandonéon. Il écrit en poète, on se pâme des trilles, des accords émouvants d’un blue-grass à déchirer l’âme, corrido chicano, chant et musique nortena.
Mais, dépourvu de billets verts, le temps du retour au pays est venu, à bord du paquebot. Une Mathilde l’y prendra…
Mon grand-père était cow-boy.
Mais c’était dans les Hautes-Alpes.
Alors Eugène était éleveur.
Un personnage, c’est du variable sur de l’invariant.
Pauvre cow-boy solitaire. Toujours partout loin de chez lui.
L’existence d’Eugène Espitalier nous est rendue par son glorieux petit-fils, l’écrivain. Nous sommes tous des enfants de Little Nemo. Chute énigmatique sans doute, mais tous, nous avons Eugène pour grand-père. Un sacré Champsaurin… Du régal.

Alain Dugrand