La sélection

Il se met à courir. Junid traverse le village, d’autres empreintes viennent se mêler à celles des animaux. Son cœur se serre. Tout le monde a fuit. Personne n’est venu le chercher. Il court seul, devancé par une foule fuyante. Combien de temps prendra-t-il avant de les rejoindre ? Il a peur. Il avait déjà entendu parler de ce phénomène ; la mer se retire et laisse place à une gigantesque vague dévastatrice et mortelle.
La mer est une bouche. La terre est son assiette. La vague, quant à elle, n’est qu’un élément de cette horrible gueule. Elle s’élève telle une langue et s’abat dans un claquement terrible, venant happer tout sur son passage.
La peur lui monte à la gorge. Finira-t-il engloutit par les flots ? Il se retourne rien à l’horizon et continue de courir. Il arrive aux limites de l’île... mais il n’y a plus d’île. Tout n’est que désert, sable et coraux. La faune marine, tel un enfant délaissé par sa mère, expire lentement.
L’ancien emplacement de la mer s’est transformé en un cimetière de poissons. Certains frétillent encore faiblement, d’autres ont déjà rendu la vie depuis longtemps. Face à tant de désolation, Junid sent son cœur se serrer davantage. Il se rappelle alors des après-midis passés, lorsqu’il était plus jeune, avec les enfants du village à jouer dans l’eau salée, à essayer d’attraper les poissons. Il se souvient des filets de pêche de son père qu’il n’a toujours pas réparés. À ce souvenir, il revient à lui. La situation est grave. Ses parents doivent fuir, en ce moment même, la vague qui pourrait arriver et l’engloutir à tout moment. Combien d’avance a-t-il prit sur elle ? Très peu sûrement. Il bondit, trébuche sur les flancs rocheux. Les traces continuent d’aller tout droit. Il s’élance à travers les récifs desséchés.
Ce monde merveilleux, recouverts auparavant par la mer telle une femme cachant ce qu’elle a de plus précieux, il n’a pas le temps de l’admirer. Ce qui l’entoure prend peu à peu une tournure cauchemardesque et désolante. Il croise ça et là des anémones séchées au soleil.
Soudain, il s’arrête net ; il avait failli marcher sur une méduse. Maintenant que la mer n’est plus là, de nouveaux dangers s’offrent à lui ; la surface tranchante des coraux, les innombrables pierres blessant ses talons, les oursins à demi enfouis sous le sable avec les crabes et la chaleur du soleil qui devient de plus en plus intense, de plus en plus insoutenable. Sa sueur le brûlait.
Pourquoi tout cela lui arrive-t-il ? Hier encore, il subissait la routine quotidienne de sa petite vie sempiternelle et ennuyante. À présent, il aurait tout donné pour retrouver sa vie d’avant. Pourquoi la mer avait-elle disparue ?
Une terrible brûlure le sort de sa rêverie. Son dos est douloureux et le soleil frappe fort.
Il comprend alors la cause de tout ceci : le changement climatique. S’il avait pu revenir en arrière il aurait tout fait pour empêcher cette terrible catastrophe. Il se serait mobilisé pour défendre l’environnement et le préserver. Maintenant, ces mots prenaient tout leur sens mais il était trop tard pour réagir ou pour tenter d’améliorer la situation. La vague à tout moment s’abattrait sur lui s’il ne continuait pas.
Junid est épuisé et se met à marcher. Au bout de quelques temps, il aperçoit un rocher ombrageux et, se sentant hors de danger, s’y réfugie du soleil ardent. Il attend. Il guette un bruit, un son, le moindre vrombissement dans l’air, la moindre petite éclaboussure. Les heures s’enchaînent, suivies du crépuscule et de la nuit.
Junid ne dort pas. Il veille jusqu’à ce que le soleil réapparaisse à l’horizon. Aucune vague ne semble venir. L’aurore fait place à une matinée pleinement ensoleillée, même aride.
Junid passe de la peur à l’angoisse. Il est plongé dans une incertitude insoutenable, une inquiétude extrême. Il en vient même à espérer voir au loin une masse bleue apparaître.
Tout s’acharne contre lui ; l’eau est partie, les nuages se cachent et la morsure du soleil devient de plus en plus violente.
C’est alors que se produit, en lui, un phénomène étrange ; il n’a plus envie de fuir. Son corps appelle l’eau. Il revient sur ses pas, suivant la direction opposée aux traces. Il croise en chemin des chiens, qui creusent, et qui recherchent tout comme lui ce qu’ils avaient tant craint. En voyant les bêtes creuser, l’envie lui prend de vouloir s’enterrer pour ne plus sentir la brûlure du soleil mais l’appel de l’eau est plus fort. Junid a faim. Junid a soif.
Le vent a cessé. Les oiseaux, ne pouvant plus planer, doivent faire des efforts inconcevables pour arriver à s’élever dans les airs. Cependant, comme aucun souffle ne soutient leur vol, ils finissent par se fatiguer et restent ainsi au sol. Au loin, un chien poursuit un oiseau. Celui-ci bat des ailes en courant pour gagner de la vitesse mais son prédateur finit par l’attraper.
Les animaux retrouvaient leur instinct et redevenaient sauvages.
Junid prend alors conscience qu’il est désormais au milieu d’un monde hostile où son instinct, tellement affaibli par le confort et la modernité, ne lui est hélas d’aucun secours. Il n’avait plus que sa raison et son corps. Alors qu’il continue à marcher d’un pas traînant, il aperçoit une silhouette au loin dont la morphologie lui est familière. Elle vient à sa rencontre. Junid se retrouve alors face à un garçon – d’environ seize ans – qui semble épuisé, mais rassuré de retrouver un de ses semblables. Junid le connaît, du moins il l’a déjà vu. C’est un garçon du village. Cependant, Junid ne connaît pas son nom, il restait toujours avec ceux de son âge et n’allait jamais vers les plus jeunes. Aussi lui demande-t-il :
« Comment t’appelles-tu ?
– Je m’appelle Jo. Et toi ?
– Junid. »
Tous deux ont perdu leurs parents et cherchent désespérément une source où ils pourraient se désaltérer. Après plusieurs heures de marche à pas traînant, Junid discerne les contours familiers d’une masse de sable et de rocs : sa terre natale.
Alors qu’il fixe toujours l’îlot, Jo – qui était derrière lui – crie qu’il vient d’apercevoir un oiseau blessé, qu’ils pourraient manger au dîner. Mais Junid n’entend qu’un murmure. Il n’a qu’une seule obsession : l’eau. Il regarde sans ciller, sans interrompre sa marche pénible, la forme sombre de l’île qui s’étend telle une tombe au milieu d’un cimetière sinistre. Il n’entend pas le bruit des pas s’éloigner. Il n’entend plus un son, ni l’aboiement des chiens errants ni le chant des oiseaux. Il n’y a ni vague ni vent pour le rafraîchir.
Sa tête penchait, elle était lourde. Il continue sa marche haletante tel un automate détraqué. Il avance toujours, au rythme las d’un blessé de guerre, en direction du village. L’image de sa mère lui revient alors à l’esprit comme le dernier souvenir d’un agonisant. Il se souvient de la boule à neige qu’elle lui avait offerte à son anniversaire. L’île n’est plus très loin.
Soudain, un bruit tonitruant, semblable à celui d’une trompette, retentit avec fracas. Junid s’arrête. Le ciel s’enroule. Le garçon voit défiler devant ses yeux, à une vitesse hallucinante, les nuages laissant place à une chose immense, pourvue de cinq extrémités, qui descend et se referme sur son île qu’elle soulève et emporte avec elle. Le paysage, l’horizon, tombe tel un rideau. Tout ce révèle à lui dans une vision apocalyptique. Des yeux gigantesques apparaissent derrière une vitre, fissurée en son milieu – sûrement à cause de la température. Junid découvre un monde extérieur qu’il n’a jamais connu. C’est alors qu’il comprend.
Comment n’a-t-il pas vu l’évidence ? Depuis le début, il est dans un vivarium.
Le géant retire deux récifs coralliens massifs pour les remplacer par deux hautes montagnes. Le sol s’ouvre laissant apparaître un mécanisme. Cela semble être un système hydraulique qui, stimulé par le mouvement de la mer, activerait une ventilation – que Junid n’avait jamais remarqué auparavant – cachée par la flore sous-marine en décomposition. Le géant plonge ses doigts dans le mécanisme. Au même moment, l’air change radicalement de composition. Ce fut si violent que Junid, foudroyé par un violent mal de tête, mourut.
Les hommes étaient les gardiens de ce monde depuis le début mais ils ne le savaient pas ou, du moins, ils l’avaient oublié. Leur négligence avait conduit à de multiples déséquilibres que la nature rééquilibrait grâce à ce qu’ils appelaient les « catastrophes naturelles ».
Ils avaient été testés et tout comme leurs prédécesseurs ils avaient échoué.
Les temps étaient révolus. Il les remplacerait alors par une autre espèce qui, peut-être, ne ferait pas les mêmes erreurs qu’eux.
Une chose est sûre : Demain, le monde... ne sera plus jamais comme avant.