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La mer en échange

Il se met à courir. La peur s’empare de lui. En descendant pour effectuer ses tâches quotidiennes, aucun de ses parents n’était présent. Son père n’était pas en train de préparer son bateau de pêcheur et sa mère ne ramassait pas les œufs dans le poulailler comme à son habitude. Eux aussi ont dû fuir. Ils ont sans doute pris peur en voyant que la mer avait disparu… ou peut-être ont-ils été emportés avec cette dernière ? Les réflexions de Junid se bousculent dans sa tête, il se force à penser à autre chose mais il a besoin d’aide et de réconfort. Tout ce qu’il fait, c’est son instinct qui le pousse à l’exécuter. À part le bruit de son souffle chaud et le claquement de ses sandales sur le sol poussiéreux, aucun bruit ne résonne. Pas un son d’ailes d’oiseau, ni même celui d’une libellule légère. C’est alors qu’il s’arrête pour reprendre son souffle. Il repense à la mer. Comment se fait-il qu’elle se soit volatilisée en une nuit ? Qu’est-ce que cet étrange phénomène a pu faire à ses parents ? Ces questions lui trottent dans la tête. Il sent des gouttes de sueur luire sur son visage d’enfant. Il scrute le paysage mort autour de lui. Rien, ni végétation, ni présence animale : tout est désert. Il n’y a rien. Sauf un filet de fumée blanche qui traverse le ciel et semble venir de derrière un arbre, dépourvu de feuilles et asséché.

Junid avance vers cette traînée brumeuse en la fixant d’un air fatigué. Il glisse sur une pierre assez imposante et retombe maladroitement de l’autre côté. Si jusqu’ici il a pris son temps pour rejoindre la fumée, maintenant, il recommence à courir. L’enfant sent qu’une torpeur s’installe dans son corps. Mais il continue, malgré la chaleur et la lourdeur de ses jambes. Sa cheville fatiguée par sa course lui fait mal. Serrant les dents, il continue tout de même à avancer. Arrivé devant ce qui semble être une porte, le garçon s’approche, hésitant. Il se décide enfin à toquer. Il entend le plancher grincer sous des pas qui se rapprochent de plus en plus de lui. Un homme âgé ouvre la porte.

Il a de petits yeux perçants, des lèvres pincées, et un corps maigre qui paraît fragile. Il porte des vêtements usés et se sert d’une branche d’arbre comme d’une canne. Il regarde longuement Junid qui, gêné, commence à s’impatienter. Enfin, d’une voix chaleureuse et rauque il dit : « Viens, entre mon enfant, ne reste pas ici ». Le petit garçon s’assoit alors timidement dans un canapé bancal qui grince sous son poids. Le vieil homme revient de la pièce qui doit sans doute être une petite cuisine, un bol d’eau fraîche dans ses mains fripées. Il le tend à Junid qui, étonné de voir une eau si pure en pleine sécheresse extrême, hoche la tête en signe de remerciement. Le vieux monsieur s’assoit à côté de son jeune convive en faisant lui aussi grincer le fauteuil. Il prend la parole, remarquant qu’un silence lourd pèse dans la pièce :

  • Quel est ton nom jeune homme ?
  • Je m’appelle Junid, répondit l’enfant intimidé.
  • Et pourquoi t’es-tu échappé ?
    Junid réalise qu’il a commis une grosse erreur : il est parti sans savoir où aller, sans prendre de chemin précis, et maintenant, il ne retrouvera sûrement plus sa route. L’homme repose calmement sa question. Le garçon finit par répondre :
  • Je n’en ai aucune idée, et je n’en ai pas la moindre pour retrouver mon chemin... Mes parents ont disparu, les poules de mon père sont parties, et au village, tout semble triste et sans vie. La mer a tout emporté : les arbres, les fleurs et la mer n’a laissé que les ruines de certaines maisons…
    Il essuie quelques larmes avec un morceau de tissu que lui a tendu le vieil homme un peu plus tôt. Junid, gêné de renifler et de sangloter devant un personnage qui lui est presque inconnu, se lève maladroitement et s’avance en boitant légèrement vers le jardin.

Poussé par sa curiosité d’enfant, il se dirige vers le petit potager où se situe l’arbre d’où file toujours la traînée de fumée claire. Au pied du tronc se trouve un tabouret de bois grossièrement assemblé. Et sur ce même tabouret, brûlent légèrement quelques feuilles. Le petit garçon est étonné
de voir qu’un peu de végétation a résisté à la disparition de la mer. Junid rentre dans la petite maison et retourne sur le vieux fauteuil. Le petit homme se présente un morceau d’étoffe mouillé à la main.

  • J’ai vu que ta cheville était enflée. Tiens, pose ceci autour, ça te soulagera, dit-il, au fait, mon nom est Mehdi. Excuse-moi pour cette très modeste demeure... Ce n’est pas le logis dont rêve un jeune garçon comme toi.
  • Merci, répondit poliment Junid, mais pour quelle raison faites-vous fumer ces feuilles dehors ?
  • Vois-tu mon garçon, j’ai vécu seul presque toute ma vie. Pendant longtemps je me suis consacré à faire brûler des feuilles, le but étant qu’une personne aperçoive la traînée blanche. J’ai espéré en vain que quelqu’un me rende visite. Mais aujourd’hui, les étoiles ont répondu à mon appel. Ne t’inquiète pas, nous allons retrouver ta maison, et tout redeviendra comme avant... Même si je doute que la mer ne revienne…

Le soleil se couche, puis c’est au tour de Junid et du vieil homme de s’endormir. Tous deux s’allongent sur un tapis que Mehdi a tant bien que mal essayé de dépoussiérer. Le petit garçon a sa tête posée sur un sac de farine. Ce « lit » est assez inconfortable, mais Junid s’en contente, pensant que tout ce qu’il a vécu n’est qu’un horrible cauchemar, et qu’il va s’éveiller dans quelques instants, le doux parfum de la brise marine lui picotant le nez.

Le soleil se lève, Junid se réveille et court en vitesse vers le petit potager. Il se souvient de l’étrange journée de la veille : « Et bien non, ce n’était pas un rêve » pense-t-il. Il ne compte pas rester bredouille et à ne rien faire. Alors il prend un seau, et part chercher un puits qu’il espère débordant d’eau fraîche afin de s’occuper du potager et subvenir à ses besoins ainsi qu’à ceux de Mehdi. Après un long temps de marche, le petit garçon s’arrête devant un petit puits dont il tire un peu d’eau. L’enfant a chaud, et sa langue est aussi sèche que le sol. Il rebrousse chemin, et sent que sa mince cheville recommence à faiblir. Pour lui, les minutes semblent se transformer en heures, et plus il fait de pas, plus la douleur s’amplifie. Une fois arrivé devant la petite maison, il pose péniblement le seau par terre, entre à cloche-pied et se jette sur le vieux fauteuil qui grogne terriblement fort sous son poids. À peine a-t-il eu le temps de s’assoupir que Mehdi descend, l’air inquiet.

  • Mais où étais-tu ? J’ai eu si peur , dit-il.
  • Pardon, je suis parti chercher de l’eau pour la journée, répond Junid.
  • Enfin mon garçon il fait beaucoup trop chaud ! Et ta cheville ! Allons, repose-toi.

Le petit garçon s’allonge sur son tapis et Mehdi se met à masser la délicate cheville de l’enfant.

  • Quand est-ce que je pourrais revoir mes parents ? demande Junid.
  • Demain, à l’heure du soir, quand il fera frais, nous repartirons sur tes pas. J’ai une boussole, alors ne t’inquiète pas, la route sera paisible.
  • Et la mer, elle reviendra ? Comment se fait-il qu’elle se soit volatilisée en un soir ?
  • Je ne sais pas trop ; répondre à cette question m’est impossible...
    Le jeune garçon et le vieil homme passent leur journée à se raconter de doux souvenirs, quand la mer était encore présente et d’un bleu merveilleux, les poissons dansant dans ses entrailles.
    Quand la lune se présente, les nuages s’assemblent et pleurent de grosses goûtes menaçantes, et un orage ténébreux éclate. Cette nuit-là, Junid a beaucoup de mal à s’endormir contrairement à son habitude. En période de canicule, il n’est pas rare que des orages se produisent, mais Junid ne pense pas que celui-ci sera léger…

Au petit matin, le garçon se précipite vers le jardin. Ce qu’il voit lui annonce une bonne journée : la pluie de la veille a été si abondante qu’un lac s’est créé devant la petite maison. L’enfant est rempli de joie. Certes, la mer n’est toujours pas là, mais Junid ne voit aucun moyen d’être plus heureux à cet instant. Trop impatient de se baigner dans cette eau fraîche par une chaleur pareille, il n’attend pas que le vieux Mehdi s’éveille pour se jeter dans l’eau peu profonde. Aujourd’hui Junid a le sourire aux lèvres. Après sa baignade bien méritée, il se drape d’une vieille étoffe et étend ses vêtements trempés sur les branches de l’arbre asséché. Puis dans un petit baril, il prend un peu d’eau du nouveau lac et s’en sert pour arroser herbes, légumes et fleurs du potager qui eux, sont assoiffés. Une voix familière s’élève derrière lui :

  • Bonjour mon petit Junid, déclare Mehdi.
  • Bonjour ! répond l’enfant.
    Il entraîne le vieil homme vers le petit lac, ravi. Mehdi aussi l’est, et justement, après avoir avalé quelques miches de pain, il profite du plaisir que peut procurer l’étendue d’eau fraîche lors d’une horrible canicule. Tous deux passent une magnifique journée mêlée de sourires et de baignades. Mais arrive le moment pour les deux amis de retrouver le foyer de Junid. Ils prennent un peu de pain, d’eau, une petite lampe à huile et la vieille boussole de Mehdi.

Sur leur chemin, ils n’échangent quasiment aucun mot. Parfois, L’enfant pose son regard sur le visage du vieil homme. Il voit bien qu’il est attristé, et d’ailleurs, lui aussi est touché. Ils ont passé de bons moments ensemble, même si ceux-ci ont été très courts. Junid veut profiter du moindre instant qui lui reste avec Mehdi. Il prend la main ridée de ce dernier qui lui adresse un tendre sourire demeurant longtemps figé sur sa figure. Ils s’arrêtent un moment. Le vieil homme lâche la main du petit garçon et jette un œil à sa boussole. Il a l’air angoissé et se tient péniblement la mâchoire. Il range l’objet dans son sac en tissu usé, regarde Junid et annonce d’une voix tremblante :

  • Il… Il faut qu’on rebrousse chemin… Je suis désolé, mon sens de l’orientation me joue souvent des tours. La route va être plus longue que prévue…
    Étonnamment, le petit garçon n’en veut pas une seule seconde au vieillard. Heureux et motivé, il prend la petite boussole, et indique à Mehdi la direction à prendre. Ils marchent lentement mais sûrement, tous deux émus par les bons moments passés ensemble. C’est alors qu’après des heures de marche Junid aperçoit au loin un petit village :
  • Mehdi ! On a réussi regarde ! s’exclame l’enfant.

Il se met à courir. Ses sentiments se bousculent. Remarquant que le vieil homme ne le suit pas, il s’arrête et plonge son regard dans celui du petit homme. Celui-ci a le visage fermé et s’avance vers le garçon :

  • Tu vas beaucoup me manquer tu sais ? dit-il.
  • Toi aussi tu vas me manquer, répond l’enfant, touché.
    Les yeux de ces deux personnages sont baignés de larmes et ils se serrent l’un contre l’autre.
    Avant de continuer leur chemin, ils s’assoient sur les restes d’un arbre, lui aussi sans doute poussé violemment par la mer lors de sa disparition.
  • Je trouve que cette situation est étrange. La mer s’est volatilisée en une nuit, en un temps très court ! Et elle a pratiquement tout dévasté ! s’exclame Junid.
  • C’est vrai oui, répond Mehdi, pensif.

Au bout de quelques minutes, ils reprennent leur route. Ils arpentent les ruelles sombres du petit village du garçon. Toutes les habitations semblent avoir subi des dommages. L’angoisse envahit Junid. Et s’il ne retrouve pas ses parents, que va-t-il se passer ?

Le vieil homme, l’air tendu, se râcle la gorge.

  • Ecoute, il faut que je t’avoue quelque chose, dit-il.
    Junid fronce les sourcils, il comprend que Mehdi a un aveu à lui faire :
  • Je suis un être lié à la nature, doté de pouvoirs. En faisant fumer des feuilles dans mon jardin, j’ai fait le vœu de rencontrer mon petit-fils. Ce petit-fils c’est toi Junid.
    Les yeux de l’enfant s’ouvrent grands, et il balbutie :
  • Comment ? Je suis ton… petit-fils ?
  • Oui mais ce n’est pas tout…C’est moi, qui suis responsable de la disparition de la mer. Quand un souhait se réalise, quel qu’il soit, cela implique des changements de la nature, elle est comme … bouleversée.
    Les yeux de ces deux personnages se noient dans les larmes et Junid semble perdu.
  • Et mes parents ? sanglote-t-il.
  • En se retirant la mer a emporté tellement de choses avec elle… Je suis désolé, tout est de ma faute. Certaines sottises sont irréparables, et j’ai bien peur que celle-ci le soit.
    A ce moment précis différentes émotions s’entrechoquent dans la tête de Junid. Colère, tristesse et désespoir s’emparent du jeune garçon qui n’ose plus affronter le regard de son grand-père.

Voyant son petit-fils effondré, Mehdi ne peut s’empêcher de penser qu’il a commis un acte horrible. Accablé par le chagrin, il laisse tomber sa tête entre ses mains, et ses yeux déversent un torrent de larmes sur le sol asséché. C’est de sa faute si la mer a disparu, si faune et flore se font rares, si la chaleur envahit l’air… et si Junid ne retrouve pas ses parents, ça le sera aussi...
Ce soir, le vieil homme a appris une chose : mieux vaut réfléchir aux conséquences avant de prendre d’égoïstes décisions. Mais pour lui, il semble être trop tard. Trop tard pour rattraper son acte.

Devant ses petits genoux, Mehdi voit peu à peu se former une flaque de pleurs salés, dans laquelle il lui semble deviner le reflet du père et de la mère de son petit-fils…

  • Ju…Junid…regarde !
    Le vieil homme et l’enfant se frottent les yeux et regardent attentivement les larmes du vieillard imbiber le sol. Désormais, l’ombre des parents de Junid semble flotter au-dessus d’eux. Ils se retournent tous deux brusquement et découvrent avec stupeur les parents de Junid se tenant droits et souriants dans la lumière. Ce dernier se lève en une fraction et se précipite dans leurs bras.
  • Papa, Maman, j’ai cru ne plus jamais vous revoir ! sanglote le jeune garçon.
    Reconnaissant et curieux, Junid se dirige ensuite vers son grand-père.
  • Mais comment as-tu fait ?
  • Je crois bien que lorsque la mer a disparu, une partie de celle-ci est restée en moi, dans mes pleurs. Vois-tu Junid, je crois bien que j’ai sous-estimé mon lien à la nature. En versant des sanglots, tes parents qui avaient été emportés le jour de la catastrophe se sont mystérieusement retrouvés dans ces derniers, explique Mehdi, sûr de lui.
    Les yeux de l’enfant s’illuminent et la nuit se passe dans l’émotion la plus grande.

Le lendemain, au lever du soleil, à l’endroit où la terre s’est imprégnée des pleurs de Mehdi, une jeune pousse commence à germer, malgré la chaleur abondante et l’absence d’humidité. Ce symbole est le signe d’un espoir, certes petit, mais entraînant les Hommes à devenir meilleurs. C’est ainsi que le vieux Mehdi répare son acte, par une si délicate et belle chose qu’est cette forme de vie végétale.

FIN.

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