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Contre bonne fortune mauvais coeur

George invite machinalement le vieillard à entrer, et c’est précisément au moment où il referme la porte derrière lui qu’il remarque qu’aucune trace de pas n’imprime la neige. Le regel a dû opérer dans son allée, sûrement à cause du vent glacial que George a senti en ouvrant sa porte.

Le vieil homme s’installe nonchalamment dans un des canapés rembourrés du salon, envahi par l’odeur âcre du feu de cheminée et l’arôme délicat du café. George lui en propose poliment une tasse, que le vieillard accepte d’un signe de tête.

« Je viens vous rapporter votre livre, explique le vieil homme.

  • Mon livre ?
  • Oui, votre livre. Une vieille édition des Misérables. Avec votre carte de visite. Je n’ai eu qu’à suivre ses instructions, si j’ose dire, même si c’est compliqué de venir jusqu’ici, surtout pour un voyageur comme moi qui ne connait pas bien le coin. »

Le vieil homme lâche un petit rire, qui semble à George tout sauf un rire sain. Et joignant le geste à la parole, le vieillard tâte d’abord toutes ses poches, dans un mouvement à la fois fébrile et flegmatique puis, toujours imperturbable, son sac, et finit par en exhiber le « Victor Hugo » promis.

« Le voici. Vous avez eu de la chance, je l’ai trouvé à côté de la salle des fêtes. Il devait être là depuis la soirée du 15 mars au cours de laquelle vous avez fait la promotion de votre dernier livre. J’y étais. Quelle tristesse cette jeune femme poignardée ! ».

George s’en saisit doucement, comme s’il risquait de faire fuir le vieillard par un geste trop brusque. Il s’installe dans un fauteuil en face de lui, après avoir placé un café fumant destiné au vieillard sur la table basse les séparant, et lui répond par un sourire un peu hésitant.

Il ouvre le livre, qui dissimule en réalité un espace creux lui permettant de cacher ses clés. Avec un air satisfait il en dégage une, la plus petite, pour la tenir soigneusement entre le pouce et l’index.

« Avez-vous le temps pour une petite histoire ? », demande Georges d’un air songeur au vieillard.

Sans attendre une réponse, il continue :

« Au cours de cette soirée du 15 mars, vous m’avez volé mon livre, et donc mes clés, quand je l’ai posé deux minutes pour remercier le maire de la mise à disposition de la salle, car vous saviez qu’étant l’organisateur de l’événement je devais avoir accès au local technique contrôlant les éclairages. Ainsi la panne d’électricité à 21h24 n’était pas un simple hasard. Vous avez coupé le disjoncteur situé dans le local technique avant de vous faufiler parmi la foule pour assassiner, dans le noir le plus complet, Lucie Delhomme, la serveuse du Bar des Sports, d’un coup de couteau. Vous aviez certainement retenu avant de couper l’éclairage la position exacte de la victime près de l’estrade, non loin elle-même du local technique. Vous êtes ensuite reparti, une fois votre méfait accompli, dans le local technique et avez refermé la porte du local à clé, afin qu’il n’y ait aucun soupçon d’effraction. Quand la lumière est revenue, nous avons alors découvert Lucie Delhomme, gisant dans son sang. J’ai déclaré le vol de la clé dont j’étais le seul détenteur, tandis que ma présence durant toute la panne était confirmée par de nombreux témoins. L’enquête se resserra, à tort, sur les personnes à côté de Lucie Delhomme, avant de s’intéresser à vous.

Mais pourquoi avez-vous voulu tuer la serveuse du Bar des Sports ? Continuons donc notre petite histoire. Vous jouez souvent au poker avec Lucie Delhomme lors de parties clandestines dans l’arrière-salle de son commerce. La veille de sa mort, vous avez gagné, ensemble, une fortune colossale en abusant d’un riche viticulteur de la région. Cependant aucun de vous deux ne voulait partager, et c’est là que vous avez pris la décision d’assassiner Lucie Delhomme ».

George arrête soudainement de parler et dévisage la figure du vieillard, qui se fait au fur et à mesure des paroles débitées de plus en plus pâle. Rien à voir avec les faits énoncés, l’accusé et l’accusateur le savent pertinemment.

« Qu… qu’est-ce qu’il y a dans le café ? », demande le vieil homme, tapotant nerveusement ses doigts contre l’accoudoir du canapé.

Le feu, niché dans la narquoise et glaciale cheminée, brûlant de son habituelle passion inconsidérée, ignorant que chacune de ses flammes ternit peu à peu son éclat, lui semble tout d’un coup trop chaud. La sueur qui coule dans son dos lui provoque des frissons désagréables.

George continue le récit du crime parfait qu’il n’aurait jamais osé écrire :

« Cela fait plusieurs semaines que je n’écris plus rien. C’est pourtant assez exaltant d’écrire des polars. Mais les vivre l’est encore davantage. Je savais que quelqu’un me rapporterait le livre, et surtout la clé, mais je ne savais pas qui. C’est vous que le sort a choisi ».

Le vieil homme sent que son estomac le brûle, mais la sensation est confuse derrière ses battements de cœur qui s’accélèrent et s’accélèrent. Puis c’est le délire.

Il se lève, réussit à ouvrir la porte et, titubant, sent le vent extérieur glacial lui fouetter une dernière fois le visage.

Le lendemain, son corps est retrouvé à quelques mètres de la longère de George. Comme un signe du destin, le chemin devant la maison de George est toujours gelé et sans trace de vie. En revanche, un peu plus loin la neige imprime les traces de pas du vieil homme et rien ne permet penser qu’il s’est arrêté chez George.

Dans les poches du vieillard, les gendarmes retrouvent des cigarettes, un ticket de caisse indiquant un achat en espèces de cigarettes datant du 14 mars au Bar des Sports, ainsi qu’un reçu de la banque portant sur un retrait d’un montant de 56 000 euros d’un compte ouvert sous une fausse identité et ayant tout juste été crédité du même montant. L’argent en revanche, s’est volatilisé, le sac du vieil homme étant vide, ne contenant que les Misérables et la clé du local technique.

La presse locale s’enflamme sur l’énigme du voyageur de noir vêtu. George lit assidument ce qu’elle rapporte. Le vieil homme y est désigné comme l’auteur du meurtre de Lucie Delhomme, pour une histoire d’argent gagné lors d’une partie de poker le 14 mars. La guichetière de la banque se souvient très bien du retrait des 56 000 euros par un homme habillé en noir. Elle est cependant incapable de le décrire, n’y ayant pas prêté suffisamment attention alors qu’elle recomptait les billets. Mais quand elle lui a demandé des explications sur cette opération suspecte, il a mentionné sans complexe avoir gagné cette somme en jouant aux côtés de Lucie Delhomme à une partie poker, contre un viticulteur qui a perdu beaucoup. Aucun viticulteur n’a certes reconnu être présent à cette partie de jeu clandestine, mais est-ce étonnant ? Qui se vanterait d’une telle bêtise ?

C’est en lisant ces articles que George, l’ami de feu Lucie Delhomme, son compagnon de jeu avant sa tragique disparition, savoure sa réussite : il est maintenant riche de 56 000 euros, qu’il ne voulait pas partager, et commence à écrire de manière frénétique son prochain livre, le récit d’un crime parfait commis par un homme qui, pour acquérir une bonne fortune, agit contre son cœur, tout en laissant au hasard le soin d’écrire une partie de l’histoire. Car après tout, si ce n’était pas ce vieil homme providentiel qui avait trouvé le livre, que ce serait-il passé ?

Ce sont finalement les gendarmes qui ont répondu à cette question.

Le 26 mars, ils le convoquent. Le félicitent avec ironie : le crime aurait pu être parfait. Car en l’état, il ne l’était pas. Ce voyageur singulier, en réalité un artiste itinérant, avait formellement été reconnu par des témoins du village d’à côté, expliquant que le 14 mars il ne pouvait pas jouer au Bar des Sports : il animait une veillée campagnarde, après avoir passé la journée à la préparer.

George rit nerveusement. Il aurait dû se souvenir de ce que disait Victor Hugo du travail de l’écrivain, qui ne livre rien au hasard. Puis George se met à rire franchement : qu’à cela ne tienne, c’est en prison qu’il écrirait « Contre bonne fortune, mauvais cœur ».

Et le livre serait parfait.

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