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Fin de contrat

George invite machinalement le vieillard à entrer, et c’est précisément au moment où il referme la porte derrière lui qu’il remarque qu’aucune trace de pas n’imprime la neige.

Le vieil homme, sans hésiter, se dirigea vers le salon.

  • Aaah ! Un bon feu ! s’exclama l’inconnu en se frottant les mains.

Puis, en propriétaire avertit, il s’installa dans le meilleur fauteuil : le fauteuil préféré de George, sortit une pipe, identique à celle de l’écrivain, l’alluma, et tira, silencieusement quelques bouffées, satisfait.

  • Il ne nous manque plus qu’un bon verre ! Ou a tu caché ton fameux whiskey écossais ?

Un whiskey à 9h du matin ! Pourquoi pas finalement, il en avait aussi besoin : un inconnu marchant au-dessus de la neige, s’invitait chez vous, vous prenant, de quel droit, votre meilleur fauteuil, et pour accompagner votre pipe sœur, vous demandait votre meilleur whiskey. George servit deux verres, tendit le sien au vieil homme, et s’assit dans le deuxième fauteuil, près du feu, mais qui était, de manière tout à fait désagréable, dos à la fenêtre et au magnifique paysage de la campagne enneigée.

Silencieux, les « non-pas » de l’inconnu dans la neige l’intriguait, plus même, l’inquiétait car quelques minutes avant l’arrivée de l’inconnu, il avait admirer une jolie biche traversant le jardin, s’enfonçant péniblement dans les vingt centimètres de neige fraîche. Ça il l’avait vu de ses propres yeux, il en était sûr ! Le vieil homme sourit malicieusement. Il avait peut-être comprit aussi qu’il était temps pour lui de s’expliquer. Finissant d’un coup son verre il dit alors :

  • Tu ne me reconnais pas ? C’est bien triste ! Moi qui suis près de toi depuis toujours. Dès l’âge de treize ans je guidais déjà ta main et tes premiers écrits, tes premiers succès. Avec ferveur tu cherchais l’Inspiration : tu m’avais trouvé. J’étais, je suis Lucius, Inspirateur Assermenté de 2ème Classe, ton ami fidèle jusqu’à maintenant, mais comme tu le sais, comme toute chose à un début, toute chose a aussi une fin... Ainsi, vieux et fatigué, j’ai besoin maintenant d’une retraite bien méritée…Voilà ce que je suis venu te dire aujourd’hui.

George était sous le choc. Sa tête en feu vacillait devant l’absurdité de ces affirmations. Ce n’étais pas possible ! Ainsi, toute sa vie il n’aurait été qu’un scribe, la main d’une dictée ! Ce n’étais pas possible. Une rage désespérée soudain l’envahit et il hurla :

  • Comment osez-vous ! Venir chez moi et déballer vos inepties. Je suis un écrivain et c’est à moi seul que je dois ma réussite. Je ne sais pas qui vous êtes et d’où vous venez mais vos affirmations sont celles d’un fou !

Le vieillard, amusé et les yeux pétillants, lui répondit :

  • Je vois que tu ne me crois pas. J’inspire les écrivains mais je dois avouer que je ne suis pas un très bon psychologue. Néanmoins je peux prouver mes dires : va à ton bureau là, près de la fenêtre. Sous la pile de ces quelques livres tu trouveras quelques feuillets. Tu les as en mains ? Parfais. En reconnais-tu l’écriture ? C’est bien la tienne n’est-ce pas ? Une jolie écriture pour une nouvelle comme je les aimes : une fantastique histoire fantastique. Je te vois interloqué, tu ne te souviens pas d’avoir écrit ses lignes. En effet, quand je te les aie « dictée » tu étais complétement soûl : tu sais, ton whiskey écossais… Bon, mais ne perdons pas de temps, aurais-tu l’obligeance de nous lire ce texte s’il-te-plaît ?

George, dans cette histoire, commençait légèrement à perdre pied. Mais intrigué il commença néanmoins la lecture du texte qui avait pour titre Fin de Contrat :

  • Après avoir bu un café, George s’installe au bureau, puis ouvre son cahier afin de poursuivre son roman en cours. Des semaines qu’il peine. Plus il avance dans l’histoire, plus les personnages sont réticents à s’y inscrire. George lit plusieurs fois l’unique page écrite la veille. Les quelques mots qui subsistent entre les ratures ne lui inspirent décidément rien. Constatant qu’il n’y arrive pas, il se lève et s’approche de la fenêtre. La neige qui s’est mise à tomber dans la nuit recouvre déjà la campagne…

Mais, mais, cette scène décrit parfaitement ce que je faisais juste avant votre arrivée ! Comment est-ce possible ? Comment est-ce possible !
Cette fois, l’écrivain commençait vraiment à paniquer !

  • Calme toi George voyons. Il n’y a là rien de très extraordinaire ! C’est un don commun à tous les Inspirateurs qui ont le privilège de chevaucher le Temps et l’Espace et nous avons tous notre carte de fidélité à la Bibliothèque de Babel, qui, comme tu le sais, garde dans ses mémoires infinies l’Infinité de l’Ensemble de tous les textes écrit du passé, présent et futur, qui bien évidemment est toujours à venir…

…tous les textes du passé, présent et futur, qui bien évidemment est toujours à venir… George, les yeux exorbités, et n’étant absolument pas sûr d’avoir compris le concept, malgré la lecture double qu’il se faisait de ce même discours, se resservit un whiskey.

  • Cette capacité, je dois malheureusement l’avouer, est souvent le point faible de certains de nos Inspirateurs, qui avec le temps, deviennent paresseux. Ainsi, au lieu d’inspirer leurs clients par la recherche d’une multitude de possibles, ils leurs dictent tout simplement des histoires du futur…

…tout simplement des histoires du futur… Les mots, mots-à-mots, s’incurvaient parfaitement dans les paroles de ce « Lucius ».

  • Je te donne un exemple. Tu connais l’histoire du Titanic ? Bon, et bien sais-tu que 14 ans avant sa construction et sa rencontre avec l’iceberg, un roman ayant pour titre « Le Naufrage du Titan » décrivait parfaitement la construction, et plus tard le naufrage du Titanic, avec l’iceberg, l’orchestre et tout le bazar. C’est scandaleux n’est-ce pas ? Je te rassure tout de suite, l’Inspirateur de ce pauvre Morgan Robertson a irrémédiablement été rétrogradé. Il est encore en 10ème Classe à « écrire » des articles dans la rubrique des chiens écrasés. Heureusement qu’il a encore une justice dans ce bas-monde !

…encore une justice dans ce bas-monde…George hésita à se resservir un troisième verre.

  • Mais ce n’est pas tout ça, je parle, je parle et j’ai encore du boulot !
    Le vieillard s’était levé brusquement, un peu plus grand que tout à l’heure, et d’un pas leste, se dirigea vers la porte George, en hôte bien appris, le suivit. Avant de partir, Lucius s’arrêta sous le porche, à l’abri encore, devant lui à perte de vue, de la neige immaculée.
  • Eh bien voilà mon petit George, ce fut une belle aventure. Bon, ça n’a pas été facile tous les jours non plus, et pendant ces cinquante dernières années, tu m’as bien épuisé. Mais laissons là le passé, on ne gardera que les bonnes choses. Bien j’y vais, je dois me rendre pas très loin d’ici, au lieu-dit Les…

Mais George n’écoutait plus. Bizarrement, d’un seul coup, il se sentait abandonné, trahit même.

  • …Là, j’ai rendez-vous avec une jeune fille de treize ans, comme toi à l’époque tu te souviens ? Il semblerait qu’elle soit très douée. Il n’est pas exclu que si nous faisons un bout de chemin ensemble, je passe Inspirateur de 1ère Classe ou plus même, Inspirator Suprême, ce qui finalement, après ces centaines d’années de bons et loyaux services, serait bien mérité. Allez, souhaites-moi bonne chance !

Il descendit alors les trois marches du porche avant de se retourner une dernière fois :

  • Ah oui, j’ai bien senti que le manque de mes pas dans la neige t’avait perturbé. Enfin, si ce détail peut te faire plaisir…

A ce moment, l’homme en noir disparu. Une seconde après, George vit dans la neige se former des traces de pas s’éloignant de la maison. Il les suivit des yeux jusqu’au portail, où là, les traces tournèrent vers la gauche derrière la grande haie…

L’écrivain frissonna légèrement, puis, somnambule et d’un pas mécanique, revint au salon. Les volutes de fumée de la pipe de Lucius circonvoluaient encore dans la pièce et George fut un instant tenté d’ouvrir la fenêtre mais il se ravisa : il faisait vraiment trop froid. Il décida de se remettre à la tâche et s’assit derrière son bureau.

Le café était maintenant froid, et face à lui, sous ses yeux, il y avait son cahier et, à côté, les feuillets de la « dictée » de Lucius. Indécis, son regard oscilla un temps incertain entre les deux, puis, n’y tenant plus, il lut les dernières lignes de la nouvelle :

« puis n’y tenant plus, il lut les dernières lignes de la nouvelle : c’était une certitude maintenant, et il le savait, la page blanche devant lui le resterait éternellement… »

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