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Les pas et la balle

George invite machinalement le vieillard à entrer, et c’est précisément au moment où il referme la porte derrière lui qu’il remarque qu’aucune trace de pas n’imprime la neige.

Lorsque l’on reçoit une claque, il y a toujours deux options : on peut la recevoir et rester au sol, ou on peut la recevoir puis se relever pour la rendre. Bien sûr, c’était aussi vrai pour les claques mentales. Et à cet instant précis, George se dit qu’il n’était pas si mal au sol. Il resta quelques secondes, tétanisé, à fixer la neige immaculée, intouchée, inchangée. Comment était-ce possible ? Il se sentit pris de violents spasmes, se mit à trembler, des frissons dans le dos.

  • Eh bien ? Que se passe-t-il ?

Et il était toujours là, lui. Ce vieil homme inconnu qu’il venait de faire entrer dans sa maison, qui venait de prendre place sur son canapé. Qui était-il ? Le connaissait-il vraiment ? Etait-il dangereux ?

George mit fin à toutes ces questions en refermant vivement la porte. Puis, toujours rigide, il fit un demi-tour sur lui-même, le visage crispé pour murmurer :

  • Qui êtes-vous ?

Enfin, c’est ce qu’il aurait dû dire s’il ne s’était pas pris une balle entre les deux yeux avant de finir sa phrase.

* * *

Les pneus crissèrent sur la neige, soulevèrent de la poudreuse et la voiture se gara près des plots qui avaient été installés pour l’occasion. L’inspecteur Fila sortit de la voiture, puis devant le grand manteau blanc qui recouvrait l’herbe, saisit une chaude doudoune qu’elle mit sur ses épaules. Passant par-dessus le ruban rouge, l’agent Belot vint à sa rencontre.

  • Vous êtes enfin arrivée…Désolé de vous obliger à venir si tard mais on a jugé que la situation en valait la peine.
  • Je vous crois sur parole, agent Belot. Je vous laisse deux minutes pour me briefer sur l’affaire.

L’agent regarda devant lui. Une maisonnette de bois, de toute évidence appartenant à une personne ni très fortunée, ni très pauvre non plus, de taille moyenne, cachait en son dos une petite colline dominée par une grande forêt qui s’étendait sur des hectares et dont la lisière semblait être là. Il n’y avait personne à des kilomètres à la ronde, une simple maison de forêt. Cet endroit, si calme d’habitude, avait, en cette soirée exceptionnelle, été envahi par les véhicules de police. Deux voitures de part et d’autre de la maisonnette, un fourgon à quelques mètres de la porte et à tout cela venait de s’ajouter le véhicule personnel de Louise Fila. Bien sûr, les habituels rubans rouges entouraient le périmètre de la maison. C’était toujours un sacré charivari lorsqu’un cadavre était retrouvé. Puis l’agent se lança :

  • Un cadavre, un homme relativement jeune, dans la trentaine, nommé George sur le palier de sa porte. Tué d’une balle entre les deux yeux. On estime qu’il est resté là une journée environ, c’est son frère qui a trouvé son corps.
  • Son frère est-il sur la liste des suspects ?
  • Non. Il a prouvé son innocence : il devait lui rendre visite il y a une heure, pour diner avec lui. Il revenait d’Espagne en avion, ils avaient prévu de se revoir. Mais quand il est revenu, son frère était déjà raide. Il nous a montré ses billets d’avion et a remonté devant nous toute sa conversation avec George. Son alibi est en béton.
  • Mais encore ?
  • Eh bien la première bizarrerie nous vient des traces de pas.
  • Des traces ?
  • Des traces dans la neige. On n’arrive pas à comprendre comment tout cela est possible. Il n’y a aucune trace de pas qui entre dans la maison, que ce soit devant l’entrée principale, où il y a un porche, ou la porte de derrière.
  • La neige tombée entre temps aurait pu les recouvrir.
  • Certes, mais…

Il leva la tête et ses doigts se crispèrent.

  • Il se remet encore à pleuvoir. Je n’en peux plus de ce temps, de cette affaire, de…
  • Eh bien, je ne vous ai jamais vu comme cela, s’amusa Louise.
  • Excusez-moi, cette enquête me met dans tous mes états…
  • Enfin, ce n’est qu’une histoire de traces de pas ! Pas de quoi s’alarmer autant !
  • Une histoire de… oh, c’est vrai, je ne vous ai dit que ça… La balle entre les deux yeux…
  • Oui, et bien ?
  • Il n’y a aucune balle.

* * *

Pour la troisième fois, elle relut le dossier. L’autopsie était formelle. Entre les deux yeux, un trou, exactement comme s’il y avait une balle, mais celle-ci manquait à l’appel. Il était aussi écrit que c’était impossible que la balle ait été retirée manuellement, étant donné la forme que prenait la trajectoire. Il manquait des traces, il manquait des balles. Louise se leva de sa chaise de bois et commença à faire des tours sur elle-même. Impossible. Elle ne s’était jamais sentie ainsi. Une panique sans précédent la fit trembler de toutes parts. Elle n’arrivait pas à comprendre. Elle avait l’impression d’être une marionnette, ce qu’elle haïssait, mieux valait être le marionnettiste. Ses yeux paniqués s’attardèrent sur les feuilles sur son bureau. C’était un texte écrit par George, retrouvé dans sa maison, qui parlait d’un héros tentant de fuir son pays : mais il était construit de sorte que ce n’était pas un voyage physique mais une épopée psychologique. Beaucoup de réflexion, d’argumentation, de philosophie, de figures de styles, en bref beaucoup d’ennuis pour Louise qui, excédée, avait stoppé sa lecture au chapitre deux. Mais, venant interrompre ces réflexions, l’agent Belot ouvrit la porte.

  • Inspecteur, nous…

Puis il vit les textes de George étalés sur le bureau.

  • Tiens, vous aussi, vous les avez lus ? Vous en pensez quoi ?
  • C’est ennuyeux, répondit Louise en se relevant.
  • J’ai bien aimé moi. C’est très philosophique, vous aviez compris que c’était une critique des dictatures ?
  • Je ne suis pas stupide, Belot. Qu’étiez-vous venu m’annoncer ?
  • Le jour est levé, nous allons pouvoir repartir à la recherche d’indices.

* * *

C’était toujours rageant de passer des heures à la recherche d’indices ou de pistes et de revenir bredouille. C’était précisément pour cette raison que les deux agents étaient terriblement agacés en sortant de la maison au bout de trois heures. Ils avaient passé chaque pièce au peigne fin, chaque idée avait été usée et retournée dans tous les sens, chaque objet inspecté et observé, pour finalement revenir les poches pleines de néant. Des deux, Louise était celle qui était le plus froissée. Elle avait espéré que cette recherche lui permettrait d’avoir une idée plus précise de ce mystère, de ne plus se sentir un simple pion. En plus de ne pas détruire ce sentiment, cette expédition n’avait fait que le renforcer. Belot s’arrêta dans la petite cour et regarda la maisonnette.

  • Dans la forêt. Derrière la maison, la petite forêt. Il… Il y a quelqu’un.
    Louise fit demi-tour et scruta le bosquet. Oui, oui… il y avait bien quelqu’un. Un homme qui semblait relativement vieux, qui marchait paisiblement. Que faisait-il ici ? Il se baladait sûrement, mais Louise, envieuse de réponse, même là où il n’y en avait pas, se précipita en avant et se mit à hurler :
  • Monsieur ! Monsieur, s’il vous plait, Louise Fila, inspecteur !

Il se retourna et s’arrêta. Elle put mieux le voir : vêtu d’un long manteau noir, le crâne chaudement recouvert d’un bonnet sombre, un sac de voyage dans une main, un bâton de marche dans l’autre, il sembla étonné.

  • Inspecteur… Fila ?
  • En effet.

L’homme haussa un sourcil.

  • Que faites-vous ici ? reprit Louise.
  • Je me baladais, tout simplement. Il n’y a rien de mieux qu’une balade les matins d’hiver… Pourquoi donc ?

L’inspecteur Fila se sentit stupide.

  • Il y a eu un meurtre dans la maison d’en bas.
  • George ? Oh non, le pauvre petit, je le connaissais bien… Cela dit, il avait de nombreux ennemis…

Louise sentit une petite étincelle dans sa poitrine.

  • Vous en êtes sûr ?
  • Absolument. Il …

Puis le portable de Louise sonna dans sa poche. Elle décrocha, écouta quelques instants et murmura :

- Par pitié, dites-moi que c’est une blague…

Puis, se retournant :

- Vous passerez au commissariat plus tard monsieur, si vous avez encore des choses à dire.

- Bien, bien, je passerai alors…

- Belot, on repart immédiatement au commissariat. On a besoin de nous. Ah oui, et aussi…

Elle avait voulu donner une dernière directive au vieil homme mais il était déjà parti. Sans laisser de traces.

* * *

Il était tout seul au milieu de la table. Inerte, le petit bout de métal trônait, comme s’il admirait l’empire que constituait cette table de métal où siégeait il y a quelques heures un cadavre. Louise se pencha vers lui.

- Je n’arrive pas à y croire.

- Pourtant si, madame… commença l’un des spécialistes.

- Le cadavre était là, nous sommes partis, et…, et bien il a disparu, et la balle est apparue. … ajouta un second.

- Vous êtes en train de me dire qu’on avait un corps sans balle, qui a laissé place à une balle sans corps ?

- C’est… C’est cela en effet.

La policière vacilla. Elle ne comprenait plus rien et elle détestait profondément cela. Elle sentit ses muscles se crisper, son sang accélérer, elle tentait de suivre, de saisir, mais elle échoua. Violemment, tout son corps se libéra et elle s’effondra au sol. Belot, qui jusque-là était à sa droite, vint l’aider, pris de panique, mais elle fit un signe de main.

- Merci, je… je vais bien. J’ai besoin d’être un peu seule…

Elle réussit à se relever puis, tête penchée vers le sol, repartit de la salle sous le regard inquiet des autres et s’enferma dans son bureau. Elle s’assit, seule, dans le noir. Impossible, impossible, c’était impossible… Une balle…

- Excusez-moi de vous déranger, mademoiselle…

Louise se retourna vivement. Le vieil homme qu’elle avait rencontré se tenait là, à la droite de son armoire, immobile, la fixant. Comment pouvait-elle ne pas l’avoir vu ?

- Oh, vous êtes l… comment êtes-vous entré ?

- Désolé de vous importuner de la sorte mais il y a quelque chose de très important que je dois vous dire.

La femme nota son talent pour éviter les questions mais soudainement, il releva sa main, révélant un pistolet.

  • Je tenais à m’excuser de façon sincère. Vous me sembliez sympathique.
    Louise sursauta. Pourquoi ? C’était lui qui avait fait cela ? Elle sentit sa gorge se nouer. Non, non, non. C’était trop rapide. Perdre sans se battre. Elle se sentit petite, ridicule. Puis soudainement, la peur, la colère, l’amertume laissèrent place à l’espoir. Elle avait rangé son arme sous son bureau. Elle pouvait l’atteindre… Il lui fallait gagner du temps.

- Ce n’était donc pas un meurtre ciblé. Vous êtes juste fou.

  • Non, non, c’est un peu plus… un peu plus compliqué.
  • Expliquez.

L’homme tourna la tête, eut un sourire.

  • Je ne tue pas les gens pour ce qu’ils sont, mais pour ce qu’ils font. Je suis un missionnaire du futur.

Il se paye ma tête. Ou il tente de m’embrouiller, auquel cas il est terriblement idiot, ou il est fou.

  • Mademoiselle, je suis envoyé dans de rares occasions pour modifier le passé et refaçonner le futur. Dans cent ans, les textes révolutionnaires que George a écrits circuleront dans les mains de Rebelles, qui inspirent la peur aux citoyens de la Grande Monarchie. Je suis venu pour stopper cela.
    Louise resta pétrifiée sur place. Ça… ça se tient. Les textes de George…
  • Ramener George avant qu’il ne les écrive, pour terminer tout cela. Mais le problème, c’est qu’il avait déjà entamé son travail anarchiste…
  • Ramener ? Vous l’avez abattu !
  • Nullement. La balle l’a fait voyager dans le temps, il lui faut seulement deux jours pour fonctionner. Durant ces deux jours, le corps est comme un cadavre, puis la balle agit. Il est sûrement au tribunal actuellement. Il sera jugé dans mon Monde, votre futur, pour ses crimes et actes. Je compte faire la même chose avec vous. Une fois George disparu, vous redonneriez les textes à sa famille qui les ferait publier en sa mémoire. L’effet serait le même. Je viens donc vous transporter pour les mêmes raisons que George puis reprendre les textes.
  • Et vous comptez bien sûr sortir comme si de rien n’était après m’avoir tuée ?
  • Je me téléporte, madame. Un téléporteur qui met une journée à se recharger. Une fois par jour, je le peux. Je l’ai fait pour me rendre chez George sans traces, je le ferai pour sortir de ce bâtiment.

Louise venait de perdre l’envie de le tuer. Il avait réussi à la captiver. Tout ce qu’il disait… tout cela se tenait. Pourquoi George avait disparu et la balle était réapparue, ce qu’il écrivait, pourquoi il n’y avait pas de traces de pas… Non. Non, surtout pas. Il est venu pour mettre fin à la liberté dans le futur. Il faut l’arrêter. Maintenant. Mais peut-être a-t-il raison ? Elle ne savait rien du Monde futur, qui était bon, qui était mauvais ? Puis elle se rendit compte qu’il ne l’avait toujours pas tuée. Pourquoi ? Elle vit sur son pistolet une barre, presque totalement remplie de rouge. Mais pas entièrement. Soudainement, elle comprit.

  • Votre arme… Votre arme… C’est comme votre téléporteur… Une journée pour se recharger, c’est la barre rouge. Lorsque je suis revenue ici, vous pensiez que je repartirais sur le terrain chercher des indices, ce n’est pas le cas. Vous comptiez m’attendre pour me transporter quand je reviendrais, mais je ne suis jamais partie, j’étais juste dans la salle d’à côté... Votre arme est vide, vous tentez de gagner du temps…

Le tueur resta bouche bée. Il leva son pistolet, lentement, presque pétrifié, les muscles tendus. Ses yeux tremblaient, sa bouche laissait voir des rictus de colère. J’ai vu juste.

  • C’est… c’est exact. Je ne peux sortir, faute à vos collègues, je ne peux pas vous transporter dans le futur.

Prise de panique, Louise se jeta en avant, saisit son arme de service et la brandit.

  • C’est à vous qu’appartient le choix. Laissez-moi vous transporter dans le futur pour rétablir l’ordre dans mon Monde. Le fait que vous vous laissiez faire jouera en votre faveur dans le procès, soyez-en sûre. Ou alors tuez-moi pour laisser la liberté… La liberté de nuire, la liberté de détruire. Chaos ou ordre. Vous êtes une femme bien, vous ferez le bon choix. Il n’y en a qu’un, vous le savez.

Les mains tremblantes, le corps pris de spasmes, elle leva l’arme, pointa le canon sur la poitrine du voyageur. Tuer. Le bon choix ? Peut-être que ces Rebelles sont simplement dans le mauvais camp, qu’ils veulent prendre le pouvoir par la force. Ou l’inverse, c’est l’ordre qui est le danger. Comment juger ce Monde qui lui était inconnu ?

Il y avait un moyen. Une seule valeur lui tenait à cœur.

Puis le silence régna dans les couloirs des bureaux. Et une détonation retentit.

C’était la liberté.

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