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Le souffle

George invite machinalement le vieillard à entrer, et c’est précisément au moment où il referme la porte derrière lui qu’il remarque qu’aucune trace de pas n’imprime la neige.

Ce détail l’arrête une seconde, puis, trop las pour y réfléchir, il rejoint le vieil homme déjà installé dans le salon, à son aise.

  • Vous boirez quelque chose ? demande George sans grande conviction.
  • Non merci, répond négligemment le vieillard en s’avachissant davantage sur le modeste canapé.
    Malgré sa fatigue et sa préoccupation vis-à-vis de son roman, George s’interroge sur ce mystérieux personnage qui débarque chez lui sans prévenir et qui s’installe comme si la maison lui appartenait. Finalement, il décide de s’asseoir face à lui et de l’écouter sans poser de questions, l’homme ayant l’air de parfaitement savoir ce qu’il fait.
  • Allons-y, dit-il, je vous écoute.
  • Oh, mais pour tout te dire, je suis dans l’incapacité de te faire comprendre quoi que ce soit maintenant, répond le vieillard en souriant. Nous allons devoir attendre un peu.
  • Comment ça ? fait George, étonné. Vous vous invitez chez moi à l’improviste, vous affirmez me connaître, mais vous ne voulez pas me dire qui vous êtes, ni la raison de cette petite visite matinale ?
    Le vieil homme, le regard dans le vague, met beaucoup de temps à répondre.
  • Eh bien, c’est un peu plus compliqué que ça, lâche-t-il.
    Puis, sans aucun lien apparent, il ajoute :
  • Ton roman avance comme tu le veux ?
    Cette fois, c’est au tour de George de rester coi quelques instants. Ce roman, il n’en a jamais parlé à personne. Très enthousiaste au début de sa rédaction, il s’était vite rendu compte que ses idées s’éparpillaient et que l’histoire perdait son fil. En vérité, l’écriture est pour George un simple rêve d’enfant, il n’a jamais achevé un projet concret. Il est doté d’une imagination débordante et d’un certain talent pour manier les mots, mais sa grande timidité et son manque de confiance l’ont toujours interrompu dans ses élans. Il ne montre jamais ses œuvres, pas même à ses proches. L’écriture, c’est son secret, il a trop peur du regard des autres. Pourtant, il avait placé dans son roman en cours un espoir inhabituel. Il avait connu des instants de fierté, d’excitation en donnant vie à ses personnages. Et puis cette inspiration a décliné. Blocage. George n’arrive plus à continuer l’histoire qu’il a commencée. Des idées, il en a encore beaucoup, mais rien de compatible, rien de logique pour faire avancer le fil de son récit. Et maintenant, ce vieillard sorti de nulle part, qu’il ne se rappelle pas avoir rencontré, et qui connaîtrait son plus grand secret ? C’en est trop pour George, il doit savoir.

Mais juste au moment où il va répliquer, la porte résonne de nouveau. Intrigué et un peu tendu, George s’excuse en marmonnant et se lève pour aller ouvrir.

  • Voilà la personne que nous attendions, annonce le vieillard d’un ton léger en se levant lui-aussi.
    George est arrêté net dans son élan.
  • « Nous » attendions quelqu’un ? Vous êtes donc décidé à ne rien me dire et à me laisser dans l’incompréhension ?
  • Plus pour longtemps, mon petit, répond malicieusement le vieil homme en l’accompagnant vers la porte.
    George s’efforce d’adopter une attitude sereine, inspire profondément, puis ouvre la porte.
    Une femme, d’un âge proche de celui du vieil homme, apparaît dans l’embrasure avec un grand sourire. C’est le vieil homme qui prend la parole pour l’accueillir :
  • Tu aurais pu te dépêcher un peu, lui reproche-t-il gentiment.
  • Je n’ai pas trouvé tout de suite le passage, lui-répond-elle.
    Puis, s’adressant à George :
  • Bonjour, mon petit. Je suis contente de te retrouver.
    Elle entre directement, et George, incrédule, peut à nouveau constater l’absence de traces de pas dans la neige juste derrière elle. Mais cette fois, il ne laisse pas cette observation s’évader de son esprit. Il veut comprendre qui sont ces deux personnes qui le tutoient et qui ont l’agaçante manie de l’appeler « mon petit », comme on parle à un enfant en bas-âge.
  • Alors ? lance-t-il en refermant la porte. Dites-moi tout. Je n’aime pas être le seul à ne rien comprendre.
    L’homme et la femme s’assoient lourdement sur le canapé, se jettent un coup d’œil complice, qui agace encore plus George, puis la femme commence :
  • Nous avons une mission. Enfin ce n’est pas vraiment le bon terme, mais nous sommes là pour t’aider. Tu sais déjà qui nous sommes, mais tout ça est enfoui bien loin dans ta mémoire. C’est à toi de retrouver la vérité.
    Encore des phrases énigmatiques, pense George en s’asseyant près d’eux.
  • Voilà un bel indice qui va sûrement te paraître absurde, dit le vieil homme, toujours avec ce ton jovial qui semble propre à sa personne : nous faisons un peu partie de toi.
    George fronce les sourcils. Il est vrai que, plus il observe les individus en face de lui, plus un air familier s’associe à leur manière de s’exprimer et de se comporter. Et puis, la remarque du vieil homme ouvre une porte dans son esprit. Un souvenir remonte lentement à la surface. Pas vraiment un souvenir, en fait, puisqu’en réalité, George n’a jamais rencontré les deux personnes. Ses yeux s’illuminent soudain.
  • Vous êtes les personnages que j’ai imaginés étant enfant, lâche-t-il d’une voix tremblante.
    Cette déduction est tellement insensée, on aurait dit une réplique d’un dessin animé merveilleux, mais c’est pour George une réalité qui lui fait face. Les larmes aux yeux, il s’avance vers les personnages qui le regardent, émus, mais il passe au travers.
    Ce ne sont que des fantômes, des spectres surgis d’un monde irréel. L’absence de pas dans la neige prend enfin son sens.
  • Voilà, dit la vieille femme, maintenant que tu as compris, nous allons pouvoir commencer.
    Elle marque une pause, jette un nouveau coup d’œil au vieil homme comme pour demander son approbation, puis reprend :
  • Tu l’as probablement oublié, mais ton imagination t’as permis, étant plus jeune, de créer de nombreux petits récits, déjà excellents pour ton âge. En fait, ils formaient même comme une suite, puisque les personnages principaux étaient toujours identiques : un couple tranquille, plutôt banal au départ, mais à qui il arrivait toutes sortes d’aventures saugrenues. Ces écrits ont malheureusement disparu à présent, mais leur contenu subsiste. Tu as créé un monde, George. Certes, pour toi imaginaire, mais il existe bel-et-bien, tu en as la preuve devant toi. Chaque aspect de cette réalité, chaque événement décrit par les mots que tu as toi-même couchés sur le papier, existent quelque part. C’est de là que nous venons. Nous sommes comme tu l’as désiré, comme tu l’as décrit dans tes premières œuvres.
  • Mais tout ça, c’est fini répond George tristement. Mon roman est bloqué, je n’ai aucune idée de la manière de le poursuivre.
  • Ton talent n’a pas disparu, répond le vieil homme. Il a juste besoin d’être alimenté avec un peu de souvenirs et d’aventure. C’est cette force de tes premiers essais, cette créativité enfantine qui t’a permis de nous inventer, qui doit ressurgir de ton esprit. Nous sommes là pour t’y aider.

Le vieil homme se met à fixer George dans les yeux. Peu à peu, le salon s’efface autour de sa silhouette pour laisser place à une lande écossaise.

  • Voici l’un de tes premiers récits, où nous voyagions dans ce magnifique pays, et où nous rencontrions un certain fantôme avec qui nous sympathisions. Le scénario n’était pas très élaboré, mais tu étais assez jeune, et cette histoire était plutôt réussie.
    C’est maintenant la femme qui regarde George dans les yeux, et qui transporte les trois compagnons dans un décor lunaire.
  • L’une de mes aventures préférées, lâche la femme en regardant autour d’elle avec extase. Nous participions malgré nous à une mission dans l’espace, et nous avions ramené un fragment de roche lunaire. J’aimerais revivre encore et encore ce récit... Tu étais vraiment très doué, et je ne doute pas que ton talent revienne.
    Encore un regard profond, et George se retrouve dans un paysage de montagne, où la neige éclatante reflète la lumière d’un ciel clair et dégagé.
  • Te rappelles-tu de cette histoire ? demande le vieil homme. Suite à ton premier voyage à la montagne, tu nous avais mis en scène dans cet endroit paradisiaque où nous avions sauvé quelqu’un d’une avalanche. C’est également un merveilleux souvenir dont tu es l’unique créateur. Tu peux en être fier.
    Effectivement, George sent une certaine joie l’habiter de nouveau. Au fur et à mesure des différents lieux magnifiques qu’il traverse avec ses personnages, son imagination se ravive, il redécouvre les plaisirs des histoires simples et enfantines qu’il a tant aimé créer. Ici un voyage dans le désert, là un contact avec les premiers extra-terrestres, encore un autre récit ou le couple aide à mener une enquête policière... George a abordé tant de thèmes différents, et il est heureux de les redécouvrir en compagnie des héros mêmes de ses aventures. Il se laisse emporter par le flot de sentiments qui l’envahit, ce bonheur diffus qui l’emplit au fil des voyages. Il a la tête qui tourne, tous ces récits traversés remontent dans son esprit, il ne sait plus bien où il en est. Son esprit se perd dans les souvenirs, réels ou non, sa vue se brouille, il perd connaissance.

...

George ouvre lentement les yeux. Il baille, s’étire, puis se lève pour préparer un café. Aujourd’hui, il se sent mieux. Bien mieux que les autres jours. Quelque chose a changé cette nuit. Une force imaginaire est revenue l’habiter. Il s’assoit devant son cahier, l’ouvre, et fronce les sourcils devant les dernières lignes : « Te voilà en forme pour un nouveau départ. N’oublie pas la créativité qui a toujours fait partie de toi, cette force qui provient de ton imagination d’enfant, et qui restera pour toujours dans ton esprit ».
George cligne des yeux, et les mots disparaissent. Incrédule, il promène son doigt sur le papier, puis relève la tête et fixe le ciel blanc par la fenêtre. Au fond, l’explication de ce phénomène importe peu. Ce message est plein de sens pour George, il n’a pas besoin d’en savoir davantage. Il attrape son crayon et commence à écrire avec ardeur la suite de son roman. Les mots lui viennent à l’esprit aussi vite qu’il les trace sur le papier. Tout lui paraît limpide, évident, les personnages s’animent au gré de ses désirs pour créer une histoire magique et captivante. L’inspiration est revenue.
Derrière lui, deux personnes, un homme et une femme, se jettent un regard complice, puis s’effacent de la pièce.

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