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Au-delà du possible

George invite machinalement le vieillard à entrer, et c’est précisément au moment où il referme la porte derrière lui qu’il remarque qu’aucune trace de pas n’imprime la neige.

George s’en étonne mais n’a pas le temps d’y réfléchir car il entend derrière lui un bruit sourd. Le vieil homme vient de laisser tomber son sac de voyage et commence à se déshabiller. Il jette par terre son manteau et son bonnet. « Quel sans gêne » se dit George.

Il observe le vieillard qui se dirige vers le salon et s’affale dans un fauteuil. Il est de taille moyenne, mince mais musclé. Sa démarche est souple, presque féline. Il est vêtu d’un jean crasseux et d’un pull marin rayé bleu et blanc. Il est chaussé de rangers noires. Drôle de dégaine pour un vieillard ! Ses cheveux presque blancs encadrent un visage buriné par les années et le grand air. Une cicatrice part de sa tempe gauche jusqu’à son nez aplati et légèrement tordu. Un nez de boxeur ! Mais ce qui frappe le plus George, ce sont ses yeux. Deux amandes bleu acier, d’un bleu tirant sur le gris, avec des reflets métalliques. D’une couleur si particulière qu’il est très difficile pour George de soutenir le regard de cet homme.

  • Tu te souviens toujours pas carabar ? lance le vieillard.

George sursaute. C’était le surnom que lui avait donné son père, contraction de caramel et malabar, ses bonbons préférés. L’année de ses dix ans, le père de George était tombé gravement malade et avait dû être hospitalisé : cancer du pancréas en phase terminale. Pendant trois mois et jusqu’à sa mort, George passait voir son père après l’école. Chaque jour, un caramel et un malabar à la fraise l’attendaient. D’où le surnom affectueux. Son père faisait attention de ne jamais l’appeler comme ça devant quelqu’un, même pas devant sa mère. A dix ans, on est presque un homme ! George n’en avait jamais parlé à personne et l’avait complètement oublié... jusqu’à ce jour. Comment cet homme pouvait-il le connaître ? Avait-il croisé son père à l’hôpital ? Les questions se bousculent dans sa tête.

George aimerait lui parler mais ne sait pas comment entamer la conversation. L’inconnu le fixe, sans rien dire, de son regard perçant qui semble fouiller le fond de son âme. George croit même y voir de l’ironie. Cette situation semble l’amuser. Un malaise grandissant s’installe. George n’a pas bougé de l’entrée depuis l’arrivée du vieillard. Il est comme pétrifié ; « Pourquoi est-ce que je réagis comme ça ? J’ai trente ans de moins, 20kg de plus que lui et je le dépasse d’une bonne tête. Secoue-toi mon vieux ».

Joignant le geste à la parole, George s’installe dans le fauteuil en face du vieillard. A cette distance, il remarque des détails qui lui avaient échappé. Un petit anneau à l’oreille gauche, trois grains de beauté en forme de triangle dans le cou, une montre de plongée. Non, pas une montre, LA montre qu’il rêvait d’avoir et que son père avait promis de lui acheter pour ses onze ans : une Casio noire à quartz avec un cadran lumineux, étanche jusqu’à cinquante mètres. Georges n’arrive pas à détacher son regard de la montre. Elle lui rappelle tant de souvenirs.

  • T’as quelque chose à boire ? demande le vieillard.
  • Pardon ?
  • J’te demande si t’as pas quelque chose à boire. Il fait soif.
    Machinalement, George se lève et va à la cuisine. Il prend deux bières dans le frigo, le décapsuleur dans le tiroir du buffet et ramène le tout au salon. Il ne boit généralement pas à cette heure de la journée, mais là, il en a vraiment besoin.

L’inconnu prend sa bouteille et avale goulûment plusieurs gorgées. Il la repose en faisant claquer sa langue puis se cale dans le fauteuil sans cesser de regarder George.

De nouveau, un silence lourd et oppressant s’abat sur le salon, comme une chape de béton.

Enfin, le vieillard se décide à parler :

  • Tu sais, ça m’a pris du temps pour arriver jusqu’à toi. Tu es très difficile à atteindre. J’ai dû m’armer de patience.
  • Vous auriez dû contacter mon agent, répond George d’une voix mal assurée.

L’inconnu sourit à la réponse de George. C’est un sourire énigmatique plein de sous-entendus. Le sourire d’un joueur qui a toutes les cartes en main et qui s’amuse avec son adversaire ; le sourire d’un chasseur qui traque sa proie, la balade, l’épuise nerveusement et physiquement avant de lui donner le coup de grâce.

  • Ça n’est pas si simple. Il me fallait attendre le bon moment, continue le vieillard.
  • Et le bon moment est arrivé ?

Le vieil homme ne répond pas mais continue de fixer George en souriant. Ses yeux se sont rétrécis et sont maintenant deux fentes. Il porte la main à son cou, ressort une chaîne en argent de sous son pull et se met à jouer avec.
George suit les doigts du vieillard qui fait coulisser une médaille de gauche à droite. Au bout d’un temps qui semble infini pour George, le vieil homme repose sa main sur l’accoudoir, laissant le collier retomber sur son pull.
C’est alors que George écarquille les yeux de surprise et arrête de respirer sous le choc. C’est comme s’il venait de recevoir un coup de poing en pleine poitrine. La médaille est la même que celle de son père : une plaque d’environ deux centimètres sur laquelle est gravé un scorpion, son signe astrologique. Il ne la quittait jamais et personne ne l’a enlevée à sa mort.
George est comme hypnotisé, ramené des années en arrière, à une période charnière où sa vie a basculé. Il revoit l’église, pleine de monde, la messe qui n’en finissait pas, la marche derrière le corbillard, sa mère en pleurs qui lui donnait la main et lui, courageux, qui essayait de la soutenir. Il revoit le retour à la maison, le vide immense laissé par son père.

Tout lui revient. Tout remonte.

Brusquement, George ouvre les yeux. Il est couché sur son bureau. Il a dû s’endormir sur son fichu manuscrit. Il se redresse et sourit. « Les rêves nous jouent de drôles de tours » s’amuse-t-il. George se sent étrangement bien, reposé, très calme et serein, les idées claires. Il a l’impression de sortir d’un long tunnel froid et solitaire et d’entrer dans la chaleur et la lumière. Tout est devenu évident et limpide. Georges sourit. Il sait maintenant ce qu’il doit faire. Il va laisser tomber son manuscrit et le reprendre plus tard. Un autre sujet de livre l’attend, beaucoup plus personnel.

Georges ferme son cahier et le range dans le tiroir de son bureau. Il se lève, s’étire et regarde par la fenêtre. Tout est blanc. La neige tombée en abondance étouffe les bruits extérieurs. George a l’impression d’être dans un cocon protecteur.

Sourire aux lèvres, George sort de son bureau pour se diriger vers la cuisine et se préparer un bon déjeuner. Il a une faim de loup.
Arrivé dans le salon, il se fige. Son sourire s’éteint. Son cœur se met à cogner dans sa poitrine. Ses jambes ne le portent plus. Tout est rangé et à sa place habituelle, mais là, sur la table basse du salon, trônent deux bouteilles de bières vides et un décapsuleur.

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