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Un vieil homme dans la neige

George invite machinalement le vieillard à entrer, et c’est précisément au moment où il referme la porte derrière lui qu’il remarque qu’aucune trace de pas n’imprime la neige. « Soit il neige vraiment très fort, soit… soit… ». George préfère ne pas imaginer la suite et repousse cette réflexion dans un coin de sa tête. Le temps de penser à tout ça, George en oublie son visiteur qui tape du pied, les bras croisés.

  • Alors, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ? s’impatiente ce dernier.
  • Euh, excusez-moi ! Entrez, je vous en prie… bredouille George en s’extirpant de ses rêveries.
  • Ah, il me semblait bien qu’on t’avait éduqué correctement !

Le vieil homme s’engouffre dans la petite maison, tout en rouspétant :

  • Eh ben, ça fait une plombe que tu n’as pas chauffé ici ou quoi ? Ah, mais excuse-moi, tu dois sûrement avoir envie de savoir pourquoi je suis là, hein ?
  • Bien… Bien sûr, bégaie George que la présence du vieillard intimide quelque peu.

Quand le vieil homme retire son bonnet, George ne peut s’empêcher de frémir. Les traits de l’inconnu lui sont étrangement familiers. Où donc diable a-t-il pu apercevoir ce visage ?

- Alors, récapitulons : si je me souviens bien, je crois que tu es en panne d’idées pour ton roman et que ton éditeur t’a fixé une date limite. C’est cela ?
- Comment le savez-vous ? bafouille George, de plus en plus inquiet.
- Je sais tout. Bon, qu’importe, l’important, c’est que je vais t’aider, annonce le vieillard, en cherchant des yeux le manuscrit.
- Mais, euh... Vous êtes sûr ? bafouille encore une fois George, l’esprit embué de doutes. Sans attendre une quelconque permission, le vieillard s’empare du manuscrit posé sur le bureau.

George se demande si cela se fait.... C’est de la triche, non ? Et puis, cet homme est un parfait inconnu, après tout ! Un inconnu si mystérieux ...

  • Je ne suis pas sûr de... dit George en reprenant le manuscrit pour le protéger et en le serrant instinctivement contre sa poitrine.
  • À la bonne heure ! Je savais que tu serais raisonnable ! Tiens, va nous préparer une bonne tasse de thé pour fêter ça ! s’exclame le vieillard tout en arrachant le manuscrit des mains de George.

George obéit machinalement. Il ne sait pourquoi, ni comment, mais... c’est comme si une force extérieure agissait à sa place, l’obligeait à accepter l’aide inattendue de son visiteur, lui disait qu’il ne le regretterait pas...

- Ah, on va pouvoir commencer ! annonce le vieillard, en se frottant les mains de satisfaction.

Il s’installe dans un fauteuil moelleux près de la cheminée, prend une plume et un flacon d’encre vert émeraude.

- Je vous prépare une tasse de thé ! dit la voix de George venant de la cuisine.
- Ah, rien ne pourrait me faire plus plaisir ! acquiesce le vieillard, un petit sourire malicieux en coin.

Le vieillard saisit doucement le manuscrit à la couverture grenat un peu abîmée.

Quand le vieillard est certain que George est occupé, il sort de nulle part une baguette de bois de houx, lisse et brillante, et prononce une formule incompréhensible. C’est… Eh ! Je ne dois pas la prononcer, moi ! Sauf si vous voulez que j’arrête le temps…
La neige cesse alors de tomber, le feu rougeoyant dans la cheminée se fige, George qui est en train de disposer de petits gâteaux sur une assiette s’immobilise comme une statue, les bulles dans la bouilloire sont paralysées…
Le vieillard prend le temps d’observer le séjour douillet, le refuge de George. La pièce est telle qu’il la connaît. Le feu de cheminée diffuse une douce chaleur qui crépite, de douillets fauteuils en velours rouge trônent un peu plus loin, et un miroir reflète la grande bibliothèque en bois qui menace de craquer sous le poids des innombrables ouvrages.
Le vieil homme trempe la plume dans l’encre émeraude et écrit, écrit, écrit, écrit jusqu’au moment où il s’arrête, épuisé.
Une grande marque rouge est apparue entre ses doigts. Il contemple fièrement son travail, satisfait.
Alors, il frappe dans ses mains :

  • Terminus !

Les flocons de neige comme suspendus à des fils invisibles tombent à nouveau, le feu recommence à crépiter, George continue à disposer les biscuits …

  • Voilà, j’arrive… marmonne George.
  • J’ai fait ce que j’ai pu…
  • Je vous avoue que je manquais d’inspiration… Le syndrome de la page blanche, vous savez ? bredouille George en posant l’assiette sur la table basse.
  • Oh, que oui ! Bon, dites-moi ce que vous en pensez…

George ouvre impatiemment le carnet. Tout y est ! Ce qu’il avait en tête mais qu’il ne parvenait pas à exprimer est là. Sa nouvelle a pris forme sous la plume d’un autre. Comment est-ce possible ?

  • Merci… merci… je ne trouve pas les mots et... c’est fantastique et… Comment vous témoigner ma gratitude ? Je tiens à vous adresser mes plus vifs remerciements ! murmure George.
  • Allons bon… Je ne veux pas de larmes et de "vifs remerciements" dans cette maison. Ne soyons pas tartignolles… Nous ne sommes pas dans le monde des Bisounours, enfin !
  • Merci monsieur.
  • Hahaha ! Mais… Hahaha !

Le vieillard éclate de rire, visiblement très amusé par la réponse de George.
Ce dernier le regarde sans comprendre :

  • Je ne comprends pas… Qu’y a-t-il de si drôle ?
  • Tu peux m’appeler George, tu sais.
  • Oh, ça alors ! Moi aussi, je m’appelle George !
  • Hahaha ! Mais, parbleu, tu n’as toujours pas compris, mon petit ? Je pensais que tu avais plus de cervelle que ça, moi !

Soudain, George se souvient : il avait vu quelque chose d’effrayant dans la neige… Et puis ce visage... Oh oui, ce visage... Il lui rappelle vaguement quelqu’un... Mais qui ?
Le feu est de plus en plus ardent et l’atmosphère lourde, chargée de secrets.
George se sent tout à coup moins à l’aise. Il bégaie :

  • Que… que voulez-vous dire ? balbutie George.

- Ce que je veux dire ? Ah là là...Il faut tout expliquer, j’ai l’impression... soupire le vieillard, en relevant une mèche blanche qui lui barre le visage.

George observe avec plus d’attention le vieillard, puis son regard s’arrête dans le miroir...
Mais oui !!! C’était donc ça !!! George est frappé par la ressemblance du vieillard avec... lui même !

- Euh… Vous pouvez m’expliquez ? répète George plus doucement.
- Si tu y tiens… Mais tu me déçois… Je pensais que tu aurais compris tout seul. Vois-tu, tous les humains ont trois… trois… eh bien, employons le bon terme : trois écérènes…
- "Écérènes" ? répète George, sans comprendre.
- Oh, oui, "écérènes", bon ça va, c’est pas non plus le mot le plus bizarre du monde, hein... Mais tu vois, les écérènes sont tous un peu différents : le premier est l’écérène "bébé, enfant et adolescent". Le deuxième écérène vit la période "jeune adulte et adulte". Le dernier est celui qui incarne "le vieil homme et le pépé". Moi, je suis le Georges écérène vieillard, et toi, l’écérène adulte. Ça y est à présent ?
- Si on veut… dit Georges, tout en réfléchissant. Mais ! s’écrie-t-il, immédiatement.
- Qu’y a-t-il ?
- Pourquoi n’y avait-il pas d’empreintes sur la neige ?
- Je te l’ai dit : je suis un écérène : je ne suis pas encore réellement vivant !
- Ah... C’est... un peu... comment dire ? Euh...
- Bon, ça suffit, pas de commentaires ! bougonne le vieillard, vexé.
- Non mais, ça veut dire que depuis le début, je parle avec moi-même ! résume George d’un ton mal assuré.
- Et puis-je savoir quel est le problème ?

  • Laisse, tu ne peux pas comprendre... soupire George, qui se permet désormais de tutoyer son écérène.

Un silence pesant s’installe entre les deux hommes qui ne savent plus quoi se dire. Comment feriez-vous si vous étiez confronté à votre écérène ? Le vieillard se racle alors la gorge et annonce qu’il doit repartir pour Ecérénie.

  • Bon... eh bien... au revoir... grommelle le vieillard, une grosse boule dans la gorge. Aller à la rencontre de son écérène et partager un moment avec lui avait été si facile et agréable... Comme il est douloureux à présent de se dire adieu !
  • Oui.. et surtout, merci... merci pour tout...

George ne peut s’empêcher de regarder le vieil homme s’éloigner avec un petit pincement au cœur.
La longue silhouette s’affine jusqu’à devenir un petit point à l’horizon qui disparaît sous la neige tombant de plus belle.

Mais j’y pense ! Voulez-vous savoir qu’elle était cette fameuse histoire ? Vraiment ? Vous êtes sûrs ? Certains ? Sans rire ? Rooooh, ça va, j’arrête...
Cette histoire est... Eh bien, vous venez d’en lire la dernière ligne !

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