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La coupe était pleine

Ce fut au moment où la coque basculait que Simon comprit qu’il n’irait pas pêcher ce jour-là, pas plus que les jours suivants.

La deuxième chose qu’il comprit c’était que de l’eau s’était infiltrée dans ses chaussures et avait trempé sa chaussette jusqu’au dernier fil. C’est peut-être ça qui l’irrita le plus. A l’intérieur de sa botte une petite mer s’était constituée et à chaque pas il entendait le clapotis des vagues qui se
heurtaient contre la paroi. Seul son gros orteil avait encore pied et gardait une partie émergée, les autres avaient sombré, rejoignant les profondeurs abyssales du soulier.

Merde, se dit-il alors. Ou plutôt zut, se reprit-il. Si sa femme avait été là, Dieu soit loué elle ne l’était pas, elle l’aurait, pour la énième fois, accusé d’être un père irresponsable, parce que tu comprends, mon bon Simon, qu’un père digne de ce nom ne doit pas jurer devant ses enfants. Il
détestait quand elle l’appelait mon bon Simon. Et puis elle aurait fini par enchaîner sur le couplet habituel ; qu’elle ne savait pas comment elle avait fini avec un homme pareil, que sa mère l’avait prévenue et que, tiens, elle allait finir par rentrer chez sa mère.

Ploc, une goutte dans la coupe.

« Et bien retournes-y ma pauvre Séverine lui répondait-il. » Elle détestait quand il l’appelait ma pauvre Séverine. De toute façon, il ne comptait pas répéter cette histoire à ses enfants, ni à personne d’autre, soit dit en passant. D’ailleurs si il ne se dépêchait pas, les seules personnes à qui il serait en
mesure de la révéler seraient les policiers qui lui passeraient les menottes. Quoiqu’à ce moment là le récit ne serait plus considéré comme une histoire mais plutôt comme des aveux. Il fallait donc se dépêcher.

Premièrement, pour se débarrasser d’un corps, puisque c’est bien de cela qu’il s’agissait sous la barque, mieux valait avoir les pieds au sec. Il commença donc par retirer sa botte et en vida le
contenu sur le sol. Un torrent jaillit de l’embouchure.

Il s’adressa à son chien. « Au travail Titou ». L’animal lui répondit en aboyant. Il lui intima de se taire. Le chien recommença à japper en faisant frétiller sa queue, tout heureux, croyant qu’on lui proposait un jeu. Simon le considéra quelques instants et se rappela le jour où il l’avait ramené à la
maison. Séverine l’avait détesté dès les premiers instants. C’était pour cette raison-même qu’il l’avait choisi. C’était un petit cocker, croisé avec on se savait quelle race. Un bâtard, résumait Séverine. Il avait de longues oreilles qui traînaient par terre et dans lesquelles il se prenait souvent
les pattes. Ce défaut de mesures rendait sa démarche quelque peu hésitante et boiteuse. En revanche, il n’avait pas sa pareille pour creuser des trous. Le jardin de la maison était son terrain d’entraînement de prédilection, à égalité avec celui des voisins. Ça faisait complètement sortir Séverine de ses gonds. « Simon, rappelle ton chien (elle était rebutée à l’idée de l’appeler par son
nom) ou je le fais piquer. Je ne plaisante pas, Simon. Le voisin est d’accord, il a proposé de l’emmener lui-même chez le vétérinaire. Le chien a transformé son jardin en terrain de golf, et encore, il s’est montré cordial, j’aurais plutôt vu ce carnage comme un champ de bataille. »

Ploc, une goutte dans la coupe.

Et Simon, qui ne supportait ni sa femme ni son voisin, se penchait sur son animal et le gratifiait d’une petite tape sur la tête. Depuis, il l’emmenait partout, il n’avait pas confiance en Séverine et savait qu’à la moindre occasion elle irait abandonner la pauvre bête sur une aire d’autoroute,
quelque part. Et si ce n’était pas elle, le voisin s’en chargerait.

Il l’avait donc aussi emmené ce matin et il regrettait amèrement sa décision. Avec ses aboiements, il allait finir par attirer un curieux qui le dénoncerait et il irait droit à la case prison. Le meilleur ami de l’homme, sornettes. Le chien finit par se taire et se roula en boule, au pied de l’arbre auquel il était attaché. Simon reporta alors son attention sur le corps qui gisait à ses pieds. Il s’agissait d’une femme qui venait, à première vue, à peine d’entrer dans l’âge mur. Elle avait la bouche remplie de terre mouillée et grande ouverte. Si grande ouverte que la mâchoire semblait avoir été déboîtée, cela lui donnait un air étrange, comme si elle riait à gorge déployée. Pourtant, il n’avait rien dit de drôle. Il n’en était pas capable de toute manière, il n’était pas drôle à proprement parler, Séverine le lui répétait sans cesse. « Mais mon bon Simon tu n’es pas drôle, tu as beau essayer, tu restes affligeant. »

Ploc, une goutte dans la coupe.

C’est bon, il avait fini par le comprendre.

Mais revenons à la victime. Ses cheveux étaient sales et collés entre eux, par petits paquets. Son visage était bien équilibré, un nez fin, mais plus très droit car il avait été brisé violemment, deux yeux vitreux en amandes et une jolie bouche tordue dans un dernier rictus de douleur. Le corps commençait à peine à sentir la mort. Il n’aurait pas fallu attendre plus longtemps pour s’en
débarrasser parce que l’odeur aurait fini par attirer l’attention. En tout cas, c’est ce qu’il avait appris en regardant les séries policières américaines aux budgets faramineux. Il n’était jamais parvenu à connaître l’issue de ses séries. Séverine lui éteignait systématiquement la télévision. « Tu deviens
mou dans ce canapé, Simon. Fais quelque chose de ta vie. »

Ploc, une goutte dans la coupe.

En bref, ça n’allait pas tarder à sentir très mauvais, et pour le cadavre, et pour Simon. L’évocation de l’odeur le ramena à la réalité.

Cette zone de pêche était la plus fréquentée de la région. A cet endroit, la rivière formait un repli, ce qui créait une petite réserve d’eau stagnante, le rêve de tout pêcheur. Malgré tous ses efforts pour préserver son lieu secret, la rumeur s’était rapidement propagée : c’était à l’embouchure de la
rivière qu’on trouvait les meilleures truites. On racontait qu’il y en avait tellement qu’elles se battaient entre elles pour avoir l’hameçon. Simon venait dans ce coin depuis assez longtemps pour savoir que tout ceci était faux, certes il y avait quelques truites mais ce n’était pas Byzance non
plus. Il savait également, et c’était plus embêtant, qu’essayer d’endiguer une rumeur de ce genre revenait à vider la mer à la petite cuillère, il avait pourtant essayé deux-trois fois. On l’avait alors accusé d’être un sacré égoïste n’ayant aucun scrupule à mentir aux honnêtes gens pour protéger son coin, en somme, on ne l’avait pas cru. Les badauds et pêcheurs en herbe avaient afflué en masse.

Le vieux Roger, celui qui avait sa barque amarrée à côté de la sienne, n’arrivait que vers huit heures du matin, réglé comme un coucou suisse. Les autres étaient moins matinaux et débarquaient généralement aux alentours des onze heures avec leurs glacières, chaises pliantes et postes radio. De
vrais amateurs. La zone devenait rapidement bondée et il lui serait alors impossible d’enterrer un corps en toute tranquillité. Il jeta un coup d’oeil vers sa montre, il était sept heures dix-huit. Il avait à sa disposition quarante-deux minutes et pas une de plus.

Ni une, ni deux, il sortit une petite pelle de son sac à dos. Il allait enterrer ce cadavre et l’oublier une bonne fois pour toutes. Il avait d’abord pensé à l’envoyer au fond du lac, lesté de poids. Mais les pêcheurs d’écrevisses, qui posaient leurs casiers au fond de l’eau, risquaient de l’apercevoir et
d’alerter la police. L’étang serait alors bouclé et il pourrait dire adieu à la pêche. Non, ce n’était pas la bonne solution. Il s’était ensuite dit qu’il pourrait transporter le corps jusqu’à un autre étang et l’y abandonner. Mais là encore, le risque était trop grand. Il aurait dû déplacer le corps jusque dans le coffre de sa voiture, prendre toutes ses précautions pour ne laisser aucune trace, prier pour ne rencontrer personne dans cette région qui était pourtant si fréquentée, trouver un autre lac et l’y larguer sans être vu. Des étapes bien trop nombreuses et périlleuses pour l’homme qu’il était. Dans
sa tête, la voix de Séverine résonnait : « Tu n’es qu’un peureux Simon, ma mère m’avait prévenue. Quelle cruche ai-je été de ne pas l’écouter. Elle me l’avait pourtant dit : Sev, cet homme là ne t’apportera rien sinon des soucis. »

Ploc, une goutte dans la coupe.

Il avisa, au pied d’un grand chêne, un carré de terre meuble à souhait. En pliant un peu les jambes du cadavre celui-ci pourrait y rentrer facilement. Tel un bâtisseur de l’âge d’or, il planta sa pelle dans le lopin de terre : c’est ici que commencerait son chantier. Débuta une grande opération de
pelletage. En une vingtaine de minutes, il avait dégagé un trou d’environ un mètre cinquante sur quatre-vingt centimètres et d’une profondeur d’un mètre également. Il était trempé de sueur.

« Résultat évident du manque d’exercice, aurait cru nécessaire de commenter Séverine. Tu n’as jamais vraiment été sportif. Regarde, tu peines même à monter les courses à l’étage. »

Ploc, une goutte dans la coupe.

De son pied, il poussa le cadavre et le fit rouler jusque dans le trou. Il jeta un dernier coup d’oeil à la femme et commença le remblaiement de la fosse. Qui eût cru que cela se terminerait de cette façon ?

L’incident, si tant est qu’on pouvait appeler ça ainsi, s’était produit la veille. Simon et toute sa joyeuse famille, terme qui ne saurait être plus éloigné de la vérité, pique-niquaient dans une ambiance de sépulture au bord de la rivière. Séverine, fidèle à elle-même avait réussi à plomber le moral des troupes en un temps record.

Ploc, une goutte dans la coupe.

Simon s’était éloigné pour pêcher mais rien n’avait mordu. Les mauvaises ondes de Séverine faisaient fuir les poissons. Quand l’heure de rentrer fut venue, les enfants rejoignirent la voiture en courant. C’est là que l’incident se produisit, plus vite que le temps qu’il m’avait fallu pour l’écrire.

Une seconde plus tard tout était terminé.

Paniqué, il avait renversé la barque sur le corps, lui coinçant les doigts au passage. Puis il avait rejoint au pas de course la voiture dans laquelle se tenaient, serrés à l’arrière, ses trois enfants qui se disputaient pour savoir lequel obtiendrait le Graal, à savoir la place du milieu. Il avait démarré en
trombe, ne se souciant pas de qui avait ou n’avait pas bouclé sa ceinture. Sur la route, il avait beaucoup réfléchi. Qu’allait-il donc faire de ce corps ? Il ne s’était jusque là, bien évidement, jamais retrouvé dans une telle situation. C’est là qu’il avait pesé le pour et le contre de chaque hypothèse et avait finalement opté pour celle que vous connaissez.

Les enfants l’avaient assailli de questions. « Pourquoi tu transpires, Papa ? », « Et le chien ? Pourquoi il aboie comme ça ? », « Où est-ce qu’elle est Maman ? ».

Il regarda sa montre. Sept heures cinquante-six. Il jeta la dernière pelletée de terre, achevant de reboucher la fosse.

Maman ? Elle est là.

La coupe était pleine.

Au revoir, ma pauvre Séverine.

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