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Au cours de l’histoire

George invite machinalement le vieillard à entrer, et c’est précisément au moment où il referme la porte derrière lui qu’il remarque qu’aucune trace de pas n’imprime la neige.

Étonné, George essaie de se rapprocher pour mieux observer cet intriguant phénomène mais l’inconnu referme la porte d’un coup sec avant qu’il n’ait pu satisfaire sa curiosité. De peur d’être malpoli, George se convainc que son imagination lui joue des tours et se retourne pour scruter le vieillard, qui a déjà pris ses aises et est en train de se servir un café dans une tasse en porcelaine posée sur la table en bois rustique de la salle à manger.

Le vieil homme a enlevé son bonnet et négligemment jeté son manteau sur une chaise. Ses yeux sont ternes, son regard semble éteint. Ses cheveux blancs forment une auréole qui s’accorde avec son teint blafard, lui donnant des allures de fantôme. L’éclairage vacillant du plafonnier creuse ses joues, accentue ses rides et ses cernes. Ses mains décharnées s’accrochent à la tasse de café brûlant. Il a l’air à bout de force. C’est comme si la moindre étincelle de vie en lui avait été aspirée. George lui offre un siège et tente d’entamer la conversation.

  • Je m’appelle George, dit-il d’un ton enjoué, essayant de réchauffer l’atmosphère austère.
  • Je sais, répond l’énigmatique personnage d’une voix rauque.
  • Et vous êtes ?
  • Cela va te revenir. Pour le moment ce n’est pas important.

George ne réagit pas. En plus d’être étrange, cet homme est fort désagréable et ne manifeste pas une once de gratitude pour avoir été accueilli de manière aussi spontanée.

  • Que me vaut votre visite ? s’enquiert George.
  • Tu vas comprendre rapidement, rien ne sert de se presser.

Cette attitude commence à sérieusement exaspérer George. Qui est cet énergumène qui se pointe à l’improviste, s’installe comme s’il était chez lui, ne se présente pas et ne daigne même pas répondre aux questions qu’on lui pose ?

  • Mettez-y un peu du vôtre, papy, ma bonté a des limites ! s’exclame-t-il d’un ton agacé.

L’inconnu reste de marbre. Aucune parole ne semble l’atteindre.

  • Mon pauvre George, tu es pitoyable, renchérit-il d’un air calme.

Alors là, c’est la meilleure ! George se lève d’un bond, prêt à faire sortir ce malotru de chez lui, qu’il le veuille ou non.

  • Je vous demande pardon ? crie-t-il, furieux.
  • Rassieds-toi George. Sophie aurait honte de te voir dans un état pareil.

En entendant ce nom, George se fige. Son cœur s’accélère, ses poils se hérissent, un mal de tête lancinant le prend d’un coup.

  • Que...Qu’est-ce que vous me voulez ? balbutie-t-il.
  • Écoute-moi bien George. Je vais te raconter une histoire. Tu aimes les histoires, non ? Tu passes tes journées à en écrire. La mienne n’est pas très joyeuse, je te l’accorde, mais je ne te laisse pas d’autre choix que de m’écouter.
  • Sortez de chez moi. Je vous en conjure. Sortez et ne revenez plus jamais, bégaie George dans un souffle.
  • Tais-toi. Écoute mon histoire et ne me coupe pas, réplique le vieil homme d’un ton autoritaire.

Le vieillard prend une grande inspiration :

  • Mon histoire commence il y a dix ans de cela, par un beau samedi d’octobre, à Rennes. Dehors, le soleil brille, des feuilles orange virevoltent avant de s’écraser sur le sol, la vie bat son plein. Malgré le beau temps, George et Sophie ont décidé de rester chez eux plutôt que d’aller se balader sur les quais de la Vilaine comme ils l’auraient fait habituellement. George et Sophie s’entendent à merveille et forment un charmant couple. Ils viennent d’emménager dans un joli appartement en centre ville et ont décrété que ce samedi après-midi était parfait pour finir d’ouvrir les cartons et terminer la décoration. Ils viennent d’arranger le salon et s’attaquent enfin à la chambre. Ils montent les tables de chevet, déballent les lampes et bibelots, rangent leurs habits dans la penderie… Ils ont presque fini lorsque George s’écrie, hors de lui :

« Qu’est-ce que c’est que ça Sophie ? Tu as intérêt à avoir de bonnes explications. »

Dans sa main, il tient une lettre adressée à Sophie, une lettre signée d’un certain Arnaud, une lettre d’amour, puant la tendresse et la passion.

Les joues de Sophie s’empourprent, elle baisse les yeux honteusement. Il n’y a pas d’excuse valable : elle trompe George et entretient une relation avec Arnaud depuis plusieurs mois déjà. Comment a-t-elle pu être assez bête pour laisser cette lettre dans un carton, à la vue de tous ?

« Je… Je suis désolée, mon amour », bégaie-t-elle d’une petite voix. La culpabilité lui noue le ventre.

George fronce les sourcils, sa mâchoire se crispe. Il s’empare d’un vase ramené d’un de leurs voyages à Prague et l’envoie valser contre le mur, où ce dernier se brise en une multitude de petits bouts tranchants. Qu’a-t-il fait pour mériter cela ? Tout allait si bien jusqu’à cette découverte. D’un tempérament sanguin depuis son enfance, George se laisse emporter par la colère qui bout en lui. Il hurle de rage à présent.

« Mais qu’est-ce que tu as dans la tête Sophie ? Je suis pas assez bien pour toi, c’est ça ? »

Il saisit une lampe offerte par ses parents au Noël dernier et la jette de toutes ses forces par terre, où ses débris viennent se mêler aux fragments de cristal du vase.

Sophie, envahie par le regret, garde la tête baissée. Elle ne dit rien. Lorsque George est comme ça, il vaut mieux le laisser donner libre cours à sa fureur. Elle pourra s’expliquer avec lui quand il se sera calmé.

« Tu ne mérites pas mon amour, Sophie ! Je te déteste ! », lui crache-t-il au visage.

George a la respiration haletante. Il n’a jamais été aussi en colère. Chaque parcelle de son corps est emplie de chagrin et de haine. Sans réfléchir, il lance son poing, qui percute Sophie de plein fouet. Sophie tombe sous la violence du coup et son visage heurte brutalement l’imposante commode en chêne massif héritée de son grand-père. Elle s’écroule, inanimée. George reste immobile. Il n’est plus fâché à présent. Il a osé frapper sa Sophie, sa Sophie qu’il chérit tant. Un brouillard de stupeur et d’effroi aveugle ses pensées. Il pose les yeux sur sa dulcinée, elle est inerte, allongée par terre, une mare de sang sombre se forme autour de sa tête. George s’accroupit auprès d’elle, tente de prendre son pouls, essaie de guetter un signe de vie. En vain. La vie a quitté Sophie. Les images des dernières minutes passent en boucle devant les yeux de l’assassin. Ses joues sont inondées de larmes. Pendant près d’une heure, il reste ainsi, prostré, près du cadavre de sa belle, anéanti, il est comme mort lui aussi. Lorsqu’il émerge de sa léthargie, il s’empare de son téléphone et compose le numéro des secours :

« Allô, ma compagne s’est blessée. Ça semble très grave. Non, je n’étais pas là au moment des faits, je l’ai trouvée comme ça, en rentrant dans la chambre. »

Le vieillard s’arrête enfin de parler. Il paraît plus jeune. Le soulagement se lit sur son visage, il s’est débarrassé d’un poids énorme qui le rongeait de l’intérieur depuis tant d’années. Pendant un moment, le silence est total.

  • Mais dis-moi George, tu la connais déjà cette histoire, non ? reprend le conteur. George de l’histoire, on dirait bien que c’est toi, tu ne trouves pas ? Et Sophie, elle ressemble étrangement à ma fille adorée, qui est morte accidentellement en s’ouvrant la tête seule chez elle.

George est tétanisé. Il murmure :

  • Jacques…

Le vieil homme sourit d’un air triste.

  • C’est bien moi. Tu n’as pas été rapide… C’est fou comme ça change quelqu’un le deuil de la personne qu’il aime le plus au monde, n’est-ce pas ? J’en ai mis du temps à la trouver, la vérité.

Une terreur immense s’empare du corps de George et lui glace le sang. Ce n’est pas possible. Sophie qui la hante chaque heure, chaque minute, chaque seconde, qui lui a volé son inspiration, son sommeil, sa vie. Elle est de retour, elle le poursuit. Elle l’observe en ricanant à travers les yeux de cet homme qui se tient devant lui pour assurer sa vengeance. Jamais elle ne partira, jamais elle ne le laissera tranquille. Il entend sa voix qui lui susurre à l’oreille : « Il est l’heure de payer pour ton crime George. Tu pensais vraiment t’en tirer comme ça ? » Son rire de démon résonne dans sa tête. « Tu fais peine à voir mon pauvre George. Tu n’as jamais été vraiment sain d’esprit. Je suis morte et pourtant tu entends ma voix, tu sens mon parfum enivrant et mes cheveux sur ton cou. » George se bouche les oreilles. Il veut la faire taire. Il faut la faire taire. Il doit la faire taire. Sa voix est de plus en plus forte. Elle rit de le voir aussi épouvanté, elle se moque de son affolement. C’est l’homme, elle vient de l’homme. George en est sûr. Sa vision se brouille. Il se lève comme un robot. Son esprit a quitté son corps. Il agit instinctivement, comme un animal sauvage. Il est en danger. Il doit éliminer la source du danger. Il veut vivre. La faire taire. Pour ça, il doit la faire taire. Sans hésiter, il empoigne un couteau à pain posé sur la table et l’enfonce jusqu’au manche dans la poitrine de Jacques qui n’a ni le temps, ni la force, ni l’envie de se défendre. Le corps s’écroule, d’abord agité de soubresauts puis se décontracte, sans vie.

George a du sang plein les mains. Peu importe. Il n’entend plus Sophie, il se sent bien. Il ne regrette rien. La mort ce n’est pas si terrible que ça, tout compte fait. Il ouvre la porte de sa maison et entreprend de tirer le cadavre dans la neige. Pas loin de là, il y a une rivière. Avec un peu de chance, elle ne sera pas recouverte de glace et il pourra y jeter la dépouille. Personne ne viendra chercher un disparu ici, dans cet endroit perdu au milieu de nulle part. Leur passage laisse une longue traînée écarlate, très visible dans le paysage immaculé, mais la neige tombe à gros flocons et ne tardera pas à recouvrir les empreintes. La rivière n’est pas gelée, l’eau est très agitée. George, sans la moindre émotion, y pousse le macchabée qui disparaît rapidement dans le courant tumultueux. Le tueur se relève et fait demi-tour. Tous ces efforts l’ont exténué, il rêve de retrouver son lit et la chaleur rassurante de la cheminée. Il regagne hâtivement sa demeure, referme derrière lui et s’installe dans son fauteuil. A peine a-t-il eu le temps de s’asseoir qu’il se relève en sursaut, surpris par des coups sourds frappés à la porte. Il est pris de sueurs froides et se met à trembler de terreur. Le meurtrier ouvre la porte prudemment. Sur le seuil se tient un vieil homme au sourire chaotique, accoutré d’un long manteau noir et d’un bonnet de la même couleur.

  • Bonjour George. Tu ne me reconnais pas ?
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