Abdourahman Waberi, "Passage des larmes" (Lattès)

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Sorti le 26 août 2009, le roman d’Abdourahman A. Waberi Passage des larmes (Editions Jean-Claude Lattès) n’a pas échappé à la sagacité d’Edmonde Charles-Roux, présidente du jury Goncourt. Dès la mi-août et dans sa première chronique dans La Provence consacrée à la rentrée littéraire, cette dernière s’enflammait en découvrant le dernier roman de Waberi : « Etonnante surprise. Véritable coup de théâtre. Passage des larmes se clôt avec la dernière lettre qu’écrivit Walter Benjamin le 25 décembre 1940, quelques instants avant de se donner la mort. Un noir tourbillon de l’Histoire ». La présidente du jury Goncourt conclut sur ses mots enflammés : « Suivez-le ! Lisez-le ! » (La Provence, vendredi 19 août). Depuis la presse française et internationale ne tarit pas d’éloge sur le roman haletant et poétique de Waberi.
Djib, un Djiboutien devenu canadien retourne à Djibouti, pour une enquête de routine de quelques jours. Cet agent de renseignement, menacé de tout part par les Islamistes et par les fantômes de son passé, va-t-il s’en sortir ? Nous avons soumis quatre questions à Abdourahman Waberi.

Etonnants Voyageurs : Passage des larmes semble un nom de lieu inventé pour faire un beau titre de livre. Mais existe-t-il vraiment ?

Abdourahman Waberi : “Passage des larmes” renvoie à la Porte des lamentations, le détroit qui sépare l’Afrique de l’Arabie que tous les marins et tous les géographes connaissent. Ce détroit s’appelle Bab el Mandeb en arabe ou porte des larmes. J’ai conservé l’idée des “larmes” et ai changé la “porte” en “passage” pour rendre hommage à Walter Benjamin, le philosophe juif allemand et son œuvre magistrale “Le Livre des passages” ou Passages. Voilà pour le titre.

EV : Un titre en écho à plusieurs choses, donc… comme ce roman évoque magnifiquement différentes réalités, en commençant par celles qui semblent les plus évidentes : les priorités du capitalisme et celles du fanatisme ?

A. W. : Je voulais inscrire mon roman dans la veine du thriller ou du roman d’espionnage tout en racontant une histoire universelle, une sorte de tragédie entre deux frères que tout sépare. Enfin, je tiens la chronique des dernières évolutions survenues à Djibouti et dans la Corne de l’Afrique. Djibouti, si proche et si loin de la France au premier abord, se retrouve au coeur des grandes crises de notre temps du moment. Outre l’armée française, les Marines américains et les hommes d’affaires de Dubaï se disputent mon petit pays. Il y a de quoi enflammer le cerveau du stratège qui sommeille en chacun d’entre nous.

EV : Pouvez-vous nous parler un peu plus de la figure de Walter Benjamin, de la place qu’elle occupe dans votre roman ?

L’envie d’écrire un jour quelque chose sur Walter Benjamin est probablement né à la suite de mes voyages rwandais en 1998 et 1999 (Voir le livre Moisson de crânes, paru au Serpent à plumes en 2000 et consacré au génocide des Tutsis au Rwanda). Ce désir au départ inconscient s’est étoffé au fil des années et des lectures. J’ai lu non seulement une grande partie de l’œuvre de Benjamin mais j’ai fait des incursions fréquentes dans les écrits journalistiques de Joseph Roth, une autre figure de cette Mitteleuropa à jamais révolue. Ces figures nous ont laissé pour l’éternité une œuvre qui témoigne d’un monde jadis époustouflant et aujourd’hui disparu : le monde juif de l’Europe centrale et orientale. On pourrait faire défiler les grands créateurs liés à ce monde historique rarement égalé dans les arts et la pensée, je pense à ceux qu’on a appelé les "avertisseurs d’incendie" et qui ont nom Stefan Sweig, Marc Chagall, Paul Celan, et on peut remonter jusqu’à Kafka bien sûr.
Lors de mon séjour berlinois, j’ai constaté que les traces de ce passé étaient peu perceptibles dans la capitale allemande. Certes une place porte le nom de Walter Benjamin dans le quartier de l’Ouest de Berlin où il est né en 1892, mais son souvenir n’évoque plus grand chose pour les jeunes berlinois.
J’ai essayé à ma manière de ressusciter la figure de Walter Benjamin en intégrant dans mon roman son parcours d’exilé en France qui se clôt avec son suicide à Port-Bou, dans les Pyrénées. Enfin, j’ai essayé de lier le passé et le présent en présentant Benjamin comme une sorte de grand frère ou de grand oncle pour les exilés d’aujourd’hui, je pense à tous ces Africains qui se jettent dans la mer pour atteindre les rives européennes. Afin que tout cela ne reste pas théorique, j’ai écrit un thriller politique qui se déroule à Djibouti, de nos jours, et qui se lit agréablement même si le lecteur ignore tout de la vie et de l’œuvre de ce philosophe juif allemand.

EV : Comme dans le dernier roman de Dany Laferrière, on retrouve chez vous aussi le retour au pays aimé...

A. W. : Absolument. Par le biais de la fiction, je crois que je livre un texte engagé et poétique. Le lecteur retrouvera, tout en pudeur, mon grand amour pour ce pays et pour toute la région.


Passage des larmes a été sélectionné parmi les Coups de cœur des librairies Filigranes. Vous pouvez retrouver sur le site bibliosurf.com un entretien vidéo avec Abdourahman Waberi réalisé par Sylvain Bourmeau pour le site Mediapart. Écoutez également la belle chronique qu’en a fait Philippe Vallet sur France Info.

Présentation de Passage des larmes :

Djibril a quitté Djibouti depuis de longues années. A Montréal, il est devenu un homme neuf : le pays de son enfance n’est plus pour lui qu’une terre étrangère, poussiéreuse, un terrain vague. Employé par une agence de renseignement, il doit pourtant y retourner pour une mission de quelques jours. Djibouti est devenu un enjeu géostratégique majeur : la France, les Etats-Unis, Dubaï, les islamistes se disputent ce morceau de basalte. Djibril n’a que faire de leurs querelles mais il se sent trahi par ce pays né, comme lui, un 17 juin 1977, jour de l’Indépendance. Les plaies s’ouvrent, les fantômes des siens viennent le hanter, son enquête piétine. Chaque jour, il se laisse entraîner sur les chemins dangereux de la mémoire. De sa prison cachée sur les îlots du Diable, au large de Djibouti, Djamal, le frère jumeau de Djibril, né quelques minutes après lui, a appris le retour de son aîné prodigue : il le suit en pensée où qu’il aille, l’interpelle, ne le laisse pas en paix. On ne revient pas impunément sur les traces de son passé.
Un très beau roman où il est question du temps, de l’exil et de la figure mythique de l’écrivain Walter Benjamin qui hante l’imaginaire de ces deux frères perdus. Abdourahman A. Waberi compose un récit sensible, haletant et poétique et nous fait traverser de part en part ce pays de sables, d’îlots et de passages.