Les auteurs haïtiens témoignent dans Libération

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Dans le Libération daté du 19 janvier 2010, les écrivains et intellectuels haïtiens prennent la plume pour témoigner, depuis Haïti pour la majeure partie d’entre eux : Yanick Lahens, Evelyne Trouillot, Louis-Philippe Dalembert, Emmelie Prophète, Beethova Obas, Kettly Mars, Jean-René Lemoine et Jean Métellus.

Le dossier spécial Haïti des écrivains sur Libération.


"La famille est vivante" Par YANICK LAHENS


A 4 heures 53 minutes, le mardi 12 janvier 2010, Haïti a basculé dans l’horreur. Le séisme a duré une minute trente secondes. Debout dans l’embrasure d’une porte, pendant que les murs semblent vouloir céder tout autour, le sol se dérober sous vos pieds, une minute trente secondes c’est long, très long. Dans les secondes qui ont suivi, la clameur grosse de milliers de hurlements d’effroi, de cris de douleur, est montée comme d’un seul ventre des bidonvilles alentour, des immeubles plus cossus autour de la place et est venue me saisir à la gorge jusqu’à m’asphyxier. Et puis j’ai ouvert le portail de la maison. Sur le commencement de l’horreur. Là, déjà, au bout de ma rue. Des corps jonchés au sol, des visages empoussiérés, des murs démolis. Avec cette certitude que plus loin, plus bas dans la ville, ce serait terrifiant. Nous avons tout de suite porté secours aux victimes mais nous ne pouvions pas ne pas pleurer.

Et dans ce crépuscule tropical toujours si prompt à se faire dévorer par la nuit, je n’ai pas pu m’empêcher de poser cette question qui me taraude depuis : pourquoi nous les Haïtiens ? Encore nous, toujours nous ? Comme si nous étions au monde pour mesurer les limites humaines, celles face à la pauvreté, face à la souffrance, et tenir par une extraordinaire capacité à résister et à retourner les épreuves en énergie vitale, en créativité lumineuse. J’ai trouvé mes premières réponses dans la ferveur des chants qui n’ont pas manqué de se lever dans la nuit. Comme si ces voix qui montaient, tournaient résolument le dos au malheur, au désespoir. J’ai parcouru le lendemain matin une ville chaotique, jonchée de cadavres, certains déjà recouverts d’un drap blanc ou d’un simple carton, des corps d’enfants, de jeunes, empilés devant des écoles, des mouches dansant déjà autour de certains autres, des blessés, des vieillards hagards, des bâtiments et des maisonnettes détruits. Il ne manquerait que les trompettes de l’Ange de l’Apocalypse pour annoncer la fin du monde si le courage, la solidarité et l’immense patience des uns et des autres n’étaient venus nous rattacher au plus tenu de l’essentiel…

Une longueur d’avance

A ce principe d’humanité, de solidarité qui ne devrait jamais faire naufrage et que les pauvres connaissent si bien. Pour dire la puissance de la vie. ces vivants si farouchement vivants dans une ville morte. Patients jusqu’à l’extrême limite.Les quelques inévitables pillards systématiquement relayés par la presse internationale ne font pas le poids face à tant de vie et de dignité revendiquées.

Et je tirai ma leçon en pensant à un mot de Camus envoyé par un ami écrivain : « Nous avons maintenant la familiarité du pire. Cela nous aide à lutter encore. » Cet acharnement m’a semblé non point le fait d’une quelconque fatalité (laissons cela à ceux qui voudraient encore par paresse ou dérobade évoquer le cliché d’une Haïti maudite) mais celui d’une suite de hasards qui nous ont propulsés au cœur de tous les enjeux du monde moderne. Pour de nouvelles leçons d’humanité. Encore et encore…

Hasard géologique qui nous a fixés sur la faille dantesque des séismes, hasard géographique qui nous a placés sur la route des cyclones en nous sommant, en sommant le monde de repenser à chacune de ces catastrophes, les causes profondes de la pauvreté. Hasard historique qui nous a amenés à réaliser l’impensable au début du XIXe siècle, une révolution pour sortir du joug de l’esclavage et du système colonial. Notre révolution est venue indiquer aux deux autres qui l’avaient précédée l’américaine et la française, leurs contradictions et leurs limites, qui sont celles de cette modernité dont elles ont dessiné les contours, la difficulté à humaniser le Noir et à faire de leurs terres des territoires à part entière. A la démesure du système qui nous oppressait nous avons répondu par la démesure d’une révolution. Pour exister. Exister, entre autres, au prix d’une dette à payer à la France, au prix d’une mise au ban des nations. Ce qui ne nous a pas soustraits du devoir de solidarité agissante envers tous ceux qui, comme Bolivar en Amérique latine ou ailleurs, au début de ce XIXe siècle, luttaient pour leur liberté. Et puisque nous avons ouvert la terre d’Haïti à tous ceux-là, nous avons une longueur d’avance dans ce savoir-là. Savoir qui se révèle d’une brûlante actualité dans ce moment où, à travers la catastrophe qui frappe Haïti, devrait se jouer la réciproque et pourquoi pas la redéfinition sinon la refondation des principes de la solidarité à l’échelle mondiale.

La Révolution américaine et la Révolution française, contrairement à la nôtre, ont, elles, su faire avancer la question de la citoyenneté. Nous n’avons pas su user de la constance et de la mesure qu’exigeait la construction de la citoyenneté qui aurait dû mettre les hommes et les femmes de cette terre à l’abri de conditions infra-humaines de vie. Parce que la démesure a ses limites, la glorification stérile du passé comme refuge aussi. Qu’on se souvienne de Césaire qui fait dire à l’épouse du roi Christophe, dans la tragédie du même nom, de prendre garde que l’on ne juge les malheurs des fils à la démesure du père.

Sur un pied d’égalité

En dépit de ces limites-là, en dépit de sa pauvreté, de ses vicissitudes politiques, de son exiguïté, Haïti n’est pas une périphérie. Son histoire fait d’elle un centre. Je l’ai toujours vécu comme tel. Comme une métaphore de tous les défis auxquels l’humanité doit faire face aujourd’hui et pour lesquels cette modernité n’a pas tenu ses promesses. Son histoire fait qu’elle dialogue sur un pied d’égalité avec le reste du monde. Qu’elle oblige encore aujourd’hui à la faveur de cette catastrophe à poser les questions essentielles des rapports Nord-Sud, celles aussi fondamentales des rapports Sud-Sud, et à ne pas esquiver les questions et les urgences de fond. Qu’elle somme aussi plus que jamais ses élites dirigeantes à changer radicalement de paradigme de gouvernance. Tous les symboles déjà faibles de l’Etat se sont effondrés, la population est aux abois et la ville dévastée. De cette Tabula rasa devra naître un Etat enfin réconcilié (même partiellement) avec sa population.

Mais Haïti donne une autre mesure tout essentielle du monde, celle de la créativité. Parce que nous avons aussi forgé notre résistance au pire dans la constante métamorphose de la douleur en créativité lumineuse. Dans ce que René Char appelle « la santé du malheur ». Je n’ai aucun doute que nous, écrivains, continuerons à donner au monde une saveur particulière.

Port-au-Prince, Haïti, dimanche 17 janvier 2010

"Vivre" Par EVELYNE TROUILLOT

Nous sommes le vendredi 15 janvier. « Il est 5 heures du matin, dit soudain une voix. Vous n’allez pas prier, aujourd’hui ? » J’entrouvre les yeux et la réalité me happe sans aucune transition bienheureuse. Au-dessus de moi, les étoiles insolentes de beauté ; autour de moi, les bruits familiers de toute la famille couchée sur des matelas de fortune, tous blottis les uns contre les autres, tous vivants. Ce n’est pas un cauchemar et nous sommes chanceux d’être en vie. Nous nous sommes réunis dans le jardin de mon frère. Juste à côté, un camp s’est établi sur un terrain vague. « Vous n’allez pas prier, aujourd’hui ? » répète la voix. Hommes, femmes et enfants mêlent leurs voix dans la fraîcheur du petit matin, une fraîcheur si douce que je clignote les yeux, conjurant le cauchemar de prendre fin. En vain.

La douleur revient. Comme je l’ai écrit hier à mes parents et amis, cela fait si mal de voir les maisons détruites de la ville de mon enfance, les rues encombrées de carcasses, de regarder les cadavres allongés sur les trottoirs, de suivre l’errance de centaines de gens sans abri, sans recours. D’entendre à chaque fois la liste des morts s’allonger de noms de gens qu’on a connus, professeurs d’université, écrivains, féministes, étudiants, enfants, jeunes femmes et hommes anonymes mais qui, comme moi, étaient de cette terre, portant en eux sa cadence et ses déboires, sa rage de vivre et sa soif de beauté. Cela fait mal et cela change pour toujours ma conception de la vie et des choses. Le tremblement de terre a secoué plus que les maisons, les immeubles et la terre. Une minute et quelques secondes pour nous rappeler brutalement que nous sommes tous unis par l’imminence de la mort. Pour moi, chaque minute devient un cadeau fragile et tremblant du destin, une responsabilité nouvelle d’être forte et d’en profiter au maximum dans le respect de mes convictions.

La vie a pris un goût d’absence.

Nous sommes le samedi 16 janvier. Vers les 3 heures du matin, une nouvelle secousse assez forte pour réveiller ceux d’entre nous qui dormaient vient détruire toute illusion de retourner bientôt à la normalité. Des coups de feu sporadiques nous rappellent que, comme dans toute catastrophe, des instincts rapaces et meurtriers se réveillent au mépris du collectif. Assez pour nuire avant d’être placés sous contrôle, mais pas plus qu’ailleurs. N’en déplaise à certains médias étrangers qui profitent de la tragique occasion d’une catastrophe naturelle pour présenter et ressasser des images stéréotypées d’un pays qui souffre et qui se bat. Des images qui ne servent qu’à augmenter inutilement l’angoisse des compatriotes à l’étranger sans nouvelles de leurs proches, des nouvelles qui contribuent à éveiller l’indignation de tous ceux qui compatissent avec les victimes de cette tragédie.

Nous sommes le dimanche 17 janvier. Le quartier s’est organisé en comités pour gérer un quotidien qui trébuche encore. Le soleil joue à la marelle avec des nuages polissons et semble gagner la partie. Dans le camp d’à côté, des mouvements annoncent le réveil. Un voisin se réjouit qu’une adolescente blessée qu’il avait conduite à l’hôpital soit sauvée, elle ne perdra pas son œil.

Un bébé pleure.

Des rires d’enfants éclatent avec un bruit de galopades heureuses.

La vie s’installe, refusant de rester sous terre.

"Et pourtant elle tourne" Par LOUIS-PHILIPPE DALEMBERT

Ce qu’on ne peut pas voir, c’est la solidarité dont tu parles. » Cette phrase date d’il y a deux jours. Elle est d’une amie à qui je disais : « La solidarité s’est mise en place, entre proches, mais aussi entre Port-au-Princiens. » La situation doit être peu ou prou la même dans les autres villes frappées par le tremblement de terre. Je tente de la convaincre que cette solidarité existe dans les faits. Elle s’est mise en branle d’autant plus vite que l’Etat et la Mission de stabilisation des Nations unies pour Haïti (Minustah) ont répondu aux abonnés absents les premières vingt-quatre heures qui ont suivi le séisme. Très efficaces, ils ne le sont d’ailleurs toujours pas, vu l’ampleur de l’événement. N’était cette solidarité, les pertes en vie humaine auraient été encore plus élevées. Et on en serait déjà à l’émeute de masse. Je l’ai vue et vécue, cette solidarité. C’est ce qui m’a fait répondre à cette amie : « Et pourtant, elle tourne. »

Elle tourne entre individus de toutes les classes sociales, entre gens de peu et ceux des couches les plus aisées. Dans un va-et-vient à la fois vertical et horizontal. Elle a tourné dès les premières minutes qui ont suivi le cataclysme. Elle a tourné le lendemain, quand la population errait dans les rues de la ville, abasourdie, livrée à elle-même. Quand les gens creusaient à mains nues les décombres pour en retirer un survivant ou un corps sans vie, après avoir eux-mêmes perdu un, voire plusieurs membres de leur famille. Quand ils restaient des heures entières sous le soleil pour apporter le réconfort d’un mot à une personne ensevelie. Quand hommes, femmes et enfants en portaient d’autres sur leur dos ou dans une brouette en quête de secours. Quand plus d’un faisaient la tournée dans leur voiture privée pour amener des blessés inconnus aux hôpitaux encore debout, aider la population à se déplacer d’un lieu à un autre…

Je ne cesse de sillonner la ville depuis mercredi matin. Je repasse parfois par des endroits où je n’avais pas mis les pieds depuis des années. Dans le quartier populaire du Bel-Air, je passe voir la maisonnette qui a abrité, dans la même rue que l’écrivain Frankétienne, les six premières années de mon enfance. Elle a tenu, brinquebalante, par je ne sais quel miracle. A part ça, je ne reconnais plus rien ni personne parmi ces visages réfugiés sous des tentes de fortune. A défaut de pouvoir les aider à inhumer les leurs, on échange des mots. Un sourire. Parfois un sachet de pain, une bouteille d’eau ou quelques gourdes passent d’une main à une autre. Ils seront repartagés plus loin.

Personne, dans ce pays où la veillée funèbre est un rituel absolu, n’a l’occasion de pleurer ses morts ni d’en faire le deuil. Le temps de les envelopper dans un drap blanc et de les jeter le plus souvent dans une fosse commune, il faut passer à autre chose. Aller s’enquérir du sort d’un proche, de celui d’un inconnu que les siens, n’arrivant pas à le joindre, t’ont demandé de contacter à leur place. Aider à récupérer une porte pour en faire un brancard. Prêter un véhicule à un médecin ou un infirmier improvisé pour le transport de blessés. Le lendemain du séisme, les communications téléphoniques fonctionnent une fois sur cinq. On ne se pose pas de questions. On fait des kilomètres à pied. Juste pour savoir si Untel se porte bien, sa famille aussi. A l’arrivée, la personne se révèle beaucoup mieux lotie que toi. Sa maison est restée debout, alors que la tienne s’est effondrée. Ce sont alors des accolades à n’en plus finir. On raconte l’événement, on rigole, parfois une larme furtive coule.

La solidarité spontanée compense vite l’absence de l’Etat et de secours organisé. Elle n’en a bien sûr pas l’efficacité. Mais c’est déjà ça. Une radio privée, une des rares à émettre après les secousses, tient antenne ouverte à l’événement et sert de relais pour toute sorte d’information. Un convoi d’eau s’ébranle de telle ville de province en direction de la capitale. Nous sommes en zone cyclonique, les gens savent d’expérience que c’est la première denrée qui vient à manquer. Une parente établie à Mirebalais, un gros bourg situé à une soixantaine de kilomètres de Port-au-Prince, finit par nous joindre au téléphone, mon frère et moi. Elle met son petit deux-pièces à notre disposition. Nous sommes sept personnes au total, dont deux arrivées avec le séisme. Sa propre famille en compte déjà une dizaine. Il n’est pas rare d’apporter des vivres à quelqu’un et de se voir proposer spontanément autre chose en retour. Je te donne du riz, des pâtes, tu m’offres de l’huile. La nuit venue, on se réunit dans la cour d’un voisin ou sur une place publique. Chacun apporte ce qu’il peut et, même si ce n’est rien, on mange tous ensemble. L’espace d’un instant, on oublie la ville rasée autour de soi. On se dit que ce peuple vaut mieux que ses dirigeants.

Ces actes de solidarité échappent à la plupart des médias internationaux. Peut-être ne les intéressent-ils pas. Raison pour laquelle cette amie ne les « voit » pas. Mais s’ils ne sont pas « visibles » de l’étranger, c’est plutôt bon signe. Cela signifie une chose : celui qui se montre solidaire des autres ne va pas le clamer sur les toits. Et c’est tout à son honneur. Point n’est besoin d’être chrétien pour faire sienne cette parole du Nazaréen : « Quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ne sache pas ce que fait ta droite. »

Si on ne les « voit » pas, c’est aussi parce que les médias étrangers choisissent de montrer autre chose au monde : des scènes de pillage ou d’émeute, même rares, c’est plus vendeur qu’une population un peu sonnée, assise dans la rue, sur la place publique attendant la distribution de l’aide humanitaire. On peut connaître le mode de fonctionnement de ces médias sans être parano. Le tremblement de terre des Abruzzes, en Italie, au mois d’avril dernier, que j’ai vécu au premier plan pour des raisons personnelles, était une catastrophe naturelle. Ici, c’est une malédiction. C’est tellement plus racoleur.


"L’urgence de dire" Par EMMELIE PROPHÈTE

Je ne sais si c’est mon cœur qui bat ou si c’est la terre qui tremble sous mes pieds. Difficile de faire la différence. Tout s’est curieusement mélangé depuis ce mardi 12 janvier, 17 heures, heure locale. Les mots et les choses. Les vivants et les morts. Je ne peux plus pleurer. Il y a trop de morts, trop d’amis sous les décombres, trop de mauvaises nouvelles qui arrivent.

Je relis au hasard une nouvelle de Georges Anglade titrée la Carte rouge d’Haïti. C’est une belle nouvelle. Est-ce la beauté du texte ou la mort de Georges qui me fait pleurer ? Georges est mort. Enseveli sous les décombres de sa maison, ce mardi 12. Le tremblement de terre semble avoir voulu tout gommer d’un seul coup. Le passé. L’avenir. Le pays.

La poussière est tenace. Les odeurs aussi. Il ne reste que cela de la ville. Il ne reste que cela de la vie. Odeurs et poussières.

La réunion du PEN Haïti de vendredi dernier semble dater d’une autre époque, le festival du film et du livre Etonnants Voyageurs qui aurait dû commencer le 14 janvier et qui aurait dû être une belle fête de la parole et de l’amitié semble être un de ces rêves qu’on ne raconte pas. Un rêve brutalement cassé par le malheur.

Que sont ces mots écrits, ces mémoires encombrées, tout ce désir d’être dans cet espace de peur et de confusion ? Je prends la mesure de la banalité, de la relativité des choses. Cela me fait presque du bien ce vendredi matin - tiens on est vendredi ! les jours existent donc toujours ? - de ne me sentir personne. Je suis tous ces corps anonymes en décomposition déposés sur les trottoirs. Le hasard qui a fait que je ne sois pas parmi eux est trop flou. Il n’est pas de l’ordre des choses qui puissent se comprendre, encore moins se dire. Même la force des choses ne m’y fait pas croire. Etre vivant ici et maintenant cela ne veut rien dire, ou pas grand-chose…

Les journées sont longues. L’eau et la nourriture s’épuisent. Lutter pour la vie. Lutter pour la mort. Donne-moi un peu de ta mort Christine, je te donnerai un peu de ma vie. J’ai envie de continuer à partager des choses avec toi comme on avait partagé Marquez, Barrico, Schmidt.

Je suis coincée avec les autres survivants dans l’inutilité des choses. Je suis un personnage de roman, orphelin de lecteurs et d’amitiés. J’accepte la vacuité, comme on accepte sa naissance, sans avoir rien demandé. Je touche du doigt ce passé tellement présent.

Les enfants du désastre n’ont peur de rien. Ils sont des centaines à sortir des morts et des demi-vivants sous les décombres. Ce sont des personnages de prochains romans, des héros qui resteront anonymes, invisibles qu’ils sont derrière leurs masques de fortune, derrière leur pauvreté.

Des festivals de la vie, du livre, de la musique, nous en ferons. Nous en referons sur les décombres et pour vous rendre hommage chers héros, chers morts.

Il y a sans doute plus que jamais l’urgence du dire, l’urgence du témoignage. La rumeur qui se confirme toujours est celle de la vie.

Port-au-Prince, Haïti, vendredi 15 janvier 2010.


« Non, tu n’es pas maudite » Par BEETHOVA OBAS

Bruxelles, 23 heures, j’apprends par Internet qu’un tremblement de terre vient de frapper Haïti. Mes yeux incrédules lisent et relisent le communiqué laconique qui défile au bas de l’écran. L’immédiateté ne permet pas de prendre l’ampleur du désastre, l’absence d’images diminuant l’intensité du drame. Très vite, après quelques appels sans réponse, je comprends.

Encore nous ! Premières images apocalyptiques ! L’horreur, impitoyable !

Je récapitule : 2008, Haïti est frappée par quatre cyclones dévastateurs faisant des milliers de morts, dont certains jamais dénombrés, et voilà que sa terre tremble, engloutissant ses enfants ! L’analyse de la situation ne s’impose pas de prime abord. Les cœurs se serrent lorsqu’on réalise qu’aucune communication ne permet d’obtenir des nouvelles de la famille et des proches. L’attente est interminable et les idées se succèdent dans le désordre. Un sentiment de culpabilité m’étreint, surtout lorsque j’apprends que la catastrophe était prévisible ; pire, prévue depuis déjà deux ans. Je m’insurge. Contre moi-même, d’abord. Où étais-je ? Que faisais-je en tant qu’artiste, en tant que messager, porte-voix d’une majorité à laquelle on ne donne jamais la parole !

Pourquoi n’ai-je point su qu’un tel danger planait sur mon pays ? L’aurais-je dénoncé en chansons ? Et les dirigeants ? Eux savaient ! Mais les intérêts capitalistes d’une minorité ont, une fois de plus, force de loi par-delà le bien-être de toute une population croulant dans la misère. A quoi servent un chef d’Etat et son gouvernement s’ils sont inaptes à appuyer sur la sonnette d’alarme ! Facile, dès lors, de parler « d’Haïti la maudite. » Autour de moi j’ai entendu dire que nous payons nos erreurs, pardon ! Nos fautes. Nos fautes de Nègres adeptes de vaudou, de sorcellerie et de magie noire ! A nous Gomorrhe !

Non, Haïti n’est pas une terre maudite, elle se situe sur le passage des vents et une plaque tectonique la prédispose aux cataclysmes naturels. La sonnette d’alarme est tirée ! Les mesures de prévention devraient être mondiales ! La population n’a jamais été préparée à la moindre catastrophe naturelle, mais le malheur n’est pas l’apanage de l’Autre !

L’apocalypse est telle qu’elle touche toutes les classes sociales, étrangers et ONG inclus. Faut-il que l’horreur soit si dévastatrice pour que la communauté internationale se mobilise enfin ?

Depuis des décennies, Haïti agonise, mais nul ne se sent véritablement concerné. Que la première république noire, indépendante depuis 1804, soit le pays le plus pauvre du continent américain, voire de la planète, n’émeut personne. Aujourd’hui, le monde entier se mobilise face à cette catastrophe ; voilà qui montre que l’entraide est possible. Chez nous, les dirigeants sont majoritairement des incapables. Lorsqu’une tête pensante émerge avec le bouclier de l’incorruptibilité et du savoir, elle est vite décapitée. Au figuré ! Encore heureux ! Je ne décolère pas parce que l’histoire de mon pays pourrait s’intituler : « Chronique d’une catastrophe annoncée ! »

Pardon Haïti ! Ne te laisse pas mourir ! Dans les décombres qui t’ont engloutie, laisse-nous t’insuffler la force d’ouvrir les yeux pour te tourner vers la lumière. Je vais chanter pour toi à en perdre la voix pour te réconforter, et rendre les choses plus justes. Mon refrain reviendra porteur d’un même message : « Non, Haïti tu n’es pas maudite, des mains se tendent au loin pour te ressusciter et te bâtir enfin ! »

Wroclaw (Pologne), lundi 18 janvier 2010.


"Haïti, année zéro" Par JEAN -RENÉ LEMOINE

Avant toute chose, redisons-le. Il n’y a pas de malédiction haïtienne. Si malédiction il y a, elle est dans le fantasme d’un Occident dont on se demande s’il n’a pas besoin d’une terre où dévider sa propre peur. « Haïti, pays le plus pauvre des Amériques », ce slogan mis en exergue dans de si nombreux articles, semble brandi comme une amulette, un exorcisme. Que signifient ces mots, répétés à l’envi comme une sentence ? Que c’est là et pas ailleurs que ce séisme devait advenir ? Qu’il n’y a plus, qu’il n’y aura jamais plus d’espoir ? Qu’il existe sur terre un espace dédié exclusivement à l’horreur ? Au début des années 80, la rumeur disait que le foyer du sida était en Haïti. La peste était née là-bas. Ce pays-là représentait l’infini danger tout comme maintenant il synthétise pour beaucoup l’infinie misère et le cataclysme annoncé. Et avant encore, quand je me disais haïtien, on me répondait « ah oui, les Tontons Macoutes ! » cette proposition n’étant même pas insérée dans une phrase structurée. Haïti était réductible à ce seul lieu commun. Je sais combien ce pays est pauvre, fragile, malmené. Je sais qu’il a connu une kyrielle de malheurs, a subi, entre autres, les dictatures des Duvalier, père et fils, mais on ne raconte pas une terre, aussi meurtrie soit-elle, en faisant un zoom sur une plaie. C’est lacunaire et donc faux. Il serait plus juste de dire qu’Haïti est un pays bouleversant qui dans sa douleur cèle aussi une incroyable et inestimable vitalité. C’est un pays où les gens ont une force de résilience qui les maintient debout, un pays où la violence fait des ravages, mais où l’individu n’est pas agressif. Un pays qui a résolu son Œdipe avec la France, dont il fut la plus riche colonie, qui a conservé et transfiguré sa mémoire africaine. Un pays incroyablement riche en traditions, où l’art et le mystère sont partout. C’est un pays de peinture, de sculpture, de littérature, de musique. C’est aussi le pays où une religion, le vaudou, accompagne de ses rites le quotidien d’un peuple et là encore, on est loin des clichés de sorcellerie. Un pays de contes et de mythologies où le merveilleux est à la croisée d’innombrables chemins. Un pays qui a gardé, dans son extrême dénuement, le sens et la générosité. Beaucoup de gens qui y ont vécu pourraient en témoigner, car aussi paradoxal que cela puisse paraître, on en tombe souvent amoureux.

Haïti fait partie du monde

Alors, de grâce, finissons-en avec cette épuisante et suintante compassion kouchnérienne, osons d’abord entendre ce que cette terre qui gémit maintenant tente de nous dire. Comprenons qu’elle pleure ses victimes et respectons son affliction. A l’annonce de la catastrophe j’ai été sidéré. J’avais beau regarder les images hallucinantes, je n’arrivais pas à les intégrer comme étant la réalité. Ensuite, j’ai, comme beaucoup, cherché à savoir où étaient mes proches, qui était vivant, qui était mort. Je voudrais dire à tous ceux qui souffrent, mes condoléances : dire que je souffre avec eux. Je sais combien c’est peu de chose, mais je me souviens que des mots m’ont consolé quand je pensais être inconsolable et je les glisse, ces mots, comme un talisman (qu’il est temps maintenant pour moi de rendre) dans la main de qui voudra les prendre.

Cela étant dit, je salue l’élan de solidarité que je vois naître de toutes parts et l’humanité que témoignent tous ceux que je rencontre. Le monde semble comprendre qu’Haïti fait partie du monde et qu’on ne peut plus abandonner cette contrée comme on l’a fait depuis si longtemps. Des gens agissent en cet instant, ardemment, distribuent aux sinistrés de l’eau, de la nourriture, des soins. Tout cela est admirable. Mais il faut dès maintenant penser l’avenir. Une amie haïtienne me disait : « On ne peut pas laisser les gens à la fois dans le dénuement et dans le traumatisme de l’au revoir, quand les organisations humanitaires s’en vont. »

On sait que les catastrophes ont sur beaucoup l’impact du spectaculaire. On sait à quelle vitesse ce même spectacle se démode. Mais si on ne change pas de point de vue, toutes ces images diffusées en boucles n’auront servi à rien. On ne peut pas poser un frêle paravent de charité sur un tel désastre et ensuite s’en aller, la messe étant dite. Il faut, il est indispensable que naisse une pensée pour que toute cette souffrance, toutes ces destructions n’aient pas eu lieu en vain. Il faut absolument penser à reconstruire. C’est d’abord la communauté internationale qui en a le pouvoir. Cela ne veut pas dire mettre Haïti sous tutelle, comme on enlève ses droits à un parent fou. Haïti est un parent, mais lucide. C’est un pays qui a besoin d’aide pour se relever et retrouver une cohérence. C’est un pays qui traverse la mort et demande à renaître. Je sais qu’il y a là-bas, malgré l’exode dont on a tant parlé, des gens capables d’agir. Il faut une concertation avec eux pour penser cette reconstruction. Si cela est mis en place, alors un espoir est possible. L’espoir d’un vrai changement. Reconstruire un véritable espace de vie, c’est un projet extraordinaire qui peut générer un profond bouleversement. Cette utopie peut demain devenir réalité.

Un espoir s’est levé

Lorsque l’on m’a demandé ce témoignage, j’ai répondu que j’étais incapable d’écrire, car pétrifié, il me fallait du temps. Et puis bien sûr, à la seconde suivante, j’ai commencé à écrire, dans ma tête. Je sais que des écrivains diront, raconteront ce qui s’est passé. Cela aussi est important. J’espère que leurs mots pourront non seulement témoigner du désastre, car une mémoire est nécessaire, mais qu’ils diront aussi que quelque chose s’est ouvert, qu’un espoir exemplaire s’est levé dans cette île de la Caraïbe, sœur de douleur et complice de tant d’autres îles, de tant d’autres pays.

Dernier ouvrage paru : « Erzuli Dahomey, déesse de l’amour » (éd. les Solitaires intempestifs, 2009).


"Un réveil en enfer" Par KETTLY MARS

J’ai l’impression qu’elle est de chair, cette chose qui a traversé la terre, un monstre comme Edgard Allan Poe n’en aurait imaginé. En un éclair, nous ne sommes plus maîtres de nos destins, la chose nous a secoués comme un mouchoir au vent, brisant d’un seul coup de patte nos colonnes vertébrales. Un kou siprann. La terre n’a plus voulu de nous et elle nous a foutu une baffe en pleine gueule. Nos maisons à genoux… et nos amis… en dessous. Anmwey ! Oskou ! Les chiens ont gémi. Jésus… Jésus… le nom sur toutes les lèvres, dit en hurlant, divaguant, ils ont levé les mains au ciel toute la nuit, dans le serein de la galette.

Dormir dehors, car la chose a des spasmes, les derniers soubresauts de son plaisir. Et puis l’égarement, comme un réveil en enfer. L’obsession des portes ouvertes, pour courir plus vite que la mort. On a presque envie de croire au Bon Dieu.

Port-au-Prince, 13 janvier 2010


"Terre meurtrière et d’immortalité" Par JEAN MÉTELLUS

Un courriel du 14 janvier de mon ami Gary Klang (un écrivain haïtien qui vit au Canada) m’apprend la mort de Georges Anglade et de son épouse sous les décombres de leur maison de Port-au-Prince. « Ô ! Haïti chérie ! » Peut-on continuer à fredonner cette ritournelle sans l’associer au lieu commun en vigueur de nos jours : « Haïti maudit » ? Georges Anglade était un géographe haïtien éminent. Il enseignait à l’université au Canada et avait écrit nombre de livres de géographie à l’usage des écoliers haïtiens. Sous le coup du séisme, son destin et celui de sa femme Mireille ont été scellés. Cette mort, comme toutes les autres fait scandale. Un pays comme Haïti ne forme pas un géographe par jour. Il faudra du temps pour refaire un homme de l’épaisseur d’Anglade.

Une nature forcenée

On entend depuis le début de ce tremblement de terre, qui a écrasé le pays, des expressions qui recourent tacitement au surnaturel pour expliquer l’acharnement des forces de la nature, sur Haïti. En 1701, en 1752, en 1770, Saint-Domingue a connu déjà des catastrophes semblables, de plus elles sont survenues au même endroit avec les mêmes points d’impact. Est-ce la nature qui a tort ? Les pouvoirs publics ont-ils été négligents et méprisent-ils la vie des gens en s’obstinant à répéter les mêmes erreurs dans l’édification des villes ? Inutile, en tout cas, voire absurde, de parler de malédiction.

Haïti est sévèrement frappée, la population est dramatiquement éprouvée, toutes les couches sociales sont atteintes. Les hôtels de luxe, les ministères, la cathédrale, le Palais national, des bidonvilles sont dévastés. On ne parlera plus dans les mêmes termes de l’effondrement d’Haïti après cette catastrophe qui a dénudé les plus humbles, humilié l’arrogance des riches, giflé la superbe de ceux qui se croyaient au-dessus du panier. Chacun de nous a perdu un frère, une sœur, un cousin, un voisin. Tous les Haïtiens endeuillés sont préoccupés par une seule crainte : si des répliques de ce séisme venaient encore ajouter à ce désastre !

En dehors de quelques malins qui rampent encore ou déjà dans les ministères pour s’assurer un gain à plus ou moins long terme tout en faisant semblant de s’intéresser au sort des malheureux encore éprouvés et en feignant de se soucier de l’avenir du pays, nous sommes tous violemment interpellés par ce nouveau coup du destin, car c’est bien de notre destin de peuple qu’il s’agit. Après l’incurie, la malhonnêteté, l’irresponsabilité des hommes de pouvoir qui ont ruiné le patrimoine - car, quoi qu’on dise nous en avons un -, nous sommes contraints de méditer sur ce drap mortuaire qui vient de couvrir le pays. Il y a mille façons de dire à un peuple que son sort n’intéresse personne : depuis les propos de condoléances qu’on lui adresse jusqu’aux décorations qu’on lui décerne, tout peut servir à minimiser son existence. Mais aujourd’hui la communauté internationale semble vraiment émue devant ce pays torturé par une nature qui paraît forcenée, impitoyable et aveugle.

Nous saluons le dévouement de ces Français qui se souviennent enfin des liens biséculaires qui rattachent Haïti indépendante à la France. Haïti a commencé à s’exprimer en français depuis Toussaint Louverture qui, en 1801, fit rédiger une Constitution en français et qui a entretenu une immense correspondance en langue française avec tous les puissants d’alors, en passant par Dessalines qui proclama, le 1er janvier 1804, la déclaration d’indépendance dans cette même langue, jusqu’à l’ambassadeur d’Haïti à la Société des nations qui, par son vote, a permis à la langue française d’être une des langues en vigueur dans les délibérations internationales. Haïti a toujours été un pays francophone et la France semble maintenant en prendre réellement conscience. Rappelons qu’Haïti est aussi à l’origine du mouvement de libération de plusieurs pays d’Amérique du Sud. Sur son calendrier positiviste, Auguste Comte avait mis côte à côte Toussaint Louverture et Simon Bolivar.

D’une seule voix

Nous saluons aussi le gouvernement américain qui, sous l’impulsion de Barack Obama, déploie une énergie incontestable pour venir en aide à Haïti. Toute la communauté haïtienne de l’étranger est mobilisée. L’émotion se lit sur le visage de tous les compatriotes. Ils se réunissent entre eux pour mettre ensemble leurs moyens souvent bien maigres au service du pays. Quatorze associations viennent ainsi de se rencontrer à Paris pour mettre sur pied un collectif (1) dans le but d’aider notre pays.

D’une seule voix, nous souhaitons reconstruire le pays avec l’aide des puissances étrangères. Car nos moyens sont insuffisants. La seule reconstruction du centre de Port-au-Prince devrait absorber une grande partie de l’aide financière annoncée. Il faudra aussi s’occuper de reloger la population, de remettre en état ce qui peut être réhabilité afin que chacun puisse vivre sous un toit correct. Pour l’instant, les préoccupations essentielles sont les dangers sanitaires : la soif et la faim, espérons que les secours arrivés sur place pourront faire face.

Naturellement, sous le coup de l’émotion, les bailleurs de fonds sont pris d’un élan de générosité sans égal. Il faut que cet élan perdure car la reconstruction demandera du temps et il ne faut pas, évidemment, qu’à l’émotion succède l’indifférence. Les Haïtiens, une fois passé le cauchemar meurtrier et dévastateur de cette catastrophe, seront en mesure de refonder durablement l’Etat-nation qui a été estropié, démantelé pour toutes sortes de raisons intérieures et extérieures. Ils sont en mesure de se mettre à l’œuvre, ensemble, efficacement, comme au temps de la lutte pour l’indépendance.

Il ne doit donc pas être question de tenir le pays sous perfusion comme s’il était dans un état de coma avancé. Notre force est dans notre détermination. Notre optimisme devra être à la hauteur du défi. Nous pouvons, nous pourrons refaire un pays meilleur, créer un Etat de droit et retrouver le charme d’Haïti chérie. Notre destin national nous appartient.

(1) Le comité Urgence et soutien pour Haïti sous le patronage de l’ambassade d’Haïti en France.