Gary Victor, "Clair de Manbo" (1990)

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Clair de Manbo, Gary Victor, éditions Deschamps, 1990 ; éditions Vents d’ailleurs, 2007

Rien n’est clair dans toute cette histoire. Ni personne. Peut-être un filet de lumière dans l’âme de Sonson Pipirit… encore que ses véritables motivations soient floues, en dehors de l’obsession du corps de la femme si blanche de Sérafin.
En fait, tout est de la faute de Lanjélus, pêcheur de son état au village de Grand-Goâve. C’est bien lui qui a présenté Hannibal Sérafin, candidat à la présidence de l’État, à Madan Sorel la puissante Manbo du vodou. Et pour couronner le tout, voilà Sonson Pipirit, celui qui a déjà couru tout au long des cinq cents pages de La piste des sortilèges à la poursuite de son ami Persée Persifal, qui se mêle de l’histoire. Il devient l’amant magnifique de la prêtresse que tous désirent. Ce qui ne va pas faire que des heureux même si les vieux loups-garous se régalent du spectacle. Il faut dire aussi que les amants possèdent un lieu de prédilection pour leurs amours explosives : la cime élevée d’un mapou.
Et c’est surtout sans compter sur l’odieux Djo Kokobé qui, quoique infirme, est le chef des bandes délirantes des Champwêl de la Côte… il est vilain, ce Djo, mais extrêmement puissant et veut à tout prix réaliser un vieux rêve qui hantait son propre père, mort sans l’avoir vu exaucer : devenir l’amant de la Manbo. En effet, cette Madan Sorel est de même essence que la Bouche-Dorée d’Hugo Pratt, toutes deux possèdent le don de la jeunesse éternelle.
Gary Victor nous entraîne déjà dans ce premier roman dans un tourbillon de personnages, un maelström de situations inédites, au creux d’une Haïti mise en scène mais finalement très proche de sa réalité intime. La nuit à elle seule se coule dans un personnage double, rassurant, reposant d’un côté puis inquiétant voire mortel par ailleurs. Les loups garous galopent dans le noir qui leur est propice, ils se déploient partout et font régner la terreur.
Hannibal Sérafin, tricheur sublime, toujours en représentation, se croit très protégé par le dieu de la mer Agwé, mais – on n’est jamais sûr de rien - souhaite aussi pour acheter le calme, se faire un allié de Djo Kokobé. Conscient de toutes ses contradictions, Hannibal se sent mûr pour devenir un grand homme politique.
Le monde se fait très manichéen : d’un côté la lumière (ténue) et les gentils (peu nombreux), ceux qui œuvrent à l’édification (balbutiante) du bonheur ; et de l’autre, la nuit (puissante), ceux (innombrables) qui se complaisent dans la douleur et le malheur d’autrui.
A la fin du roman, beaucoup de ses acteurs auront connu le trépas et s’empileront en « himalayas de cadavres » si chers à la période Duvalier. Sonson Pipirit, lui, s’en sort miraculeusement (mais il né comme ça) et retrouve sa virilité chapardée par les vieux loups garous jaloux. Se faisant passer pour Agwé lui-même, il fait divinement l’amour à la femme si blanche de Sérafin. Ce qui conforte ce dernier dans la certitude qui l’habite d’être le protégé d’Agwé. Tout le monde est content, surtout Mme Sérafin.
La grande question qui émerge à la recension des œuvres romanesques de Gary Victor, est la suivante : à quoi sert de s’être si brillamment libéré en 1804 si c’est pour qu’existe sur ce morceau d’île, le plus vaste des malheurs et qui y semble incrusté pour durer encore et encore ? Et on repense à cette conclusion de Céline « …c’est peut-être ça qu’on cherche à travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir. »
Cette édition chez Vents d’ailleurs a été légèrement retravaillée par rapport à celle de 1990 chez Deschamps à Port au Prince, mais cette victoire annoncée de l’ombre sur la lumière est une marque que l’on retrouve également chez les peintres haïtiens contemporains, je pense ici spécialement à Frantz Zéphirin.
En fait, dans cette lutte forcenée des puissances des ténèbres contre la lumière et le bonheur, tout repose sur les épaules d’une seule femme, cette Manbo si joyeusement femelle, à la beauté si rayonnante, qui donne le titre à cette œuvre presque assez sombre pour qu’on la sente désespérée : Clair de Manbo.

Philippe BERNARD