Gary Victor, "À l’angle des rues parallèles" (2000)

image

À l’angle des rues parallèles , de Gary Victor, Imprimeur II, 2000 ; éditions Vents d’ailleurs, 2003

  • Un ou-topos identifiable, un no man’s land pour un jeu sans règle :

Un peu d’histoire haïtienne pour rafraîchir quelques mémoires défaillantes : c’est le16 déc 1990 qu’a eu lieu l’élection de Jean-Bertrand Aristide (ex-père salésien), la « Voix des sans voix », avec 67% des suffrages, qui est aussitôt devenu « Titid ». Cela ne fait pas plaisir à tout le monde et les tentatives de coup d’état vont fermenter à gros bouillons. Une va réussir dès le 30 septembre 1991. Aristide est arrêté puis il s’enfuit au Venezuela. Le putsch militaire nomme une junte dirigée par Raoul Cédras, Philippe Biamby et Michel François. L’armée fait régner la terreur. Jusque fin 1992, la répression contre les partisans d’Aristide se traduit par plusieurs milliers de morts et un exode massif de plus de cent mille personnes. En 1994, le 10 octobre, les USA interviennent pour faire partir le trio de la junte contre remise de quelques centaines de milliers de dollars prélevés sur la banque d’Haïti, évidemment. Le retour d’Aristide se fait aussitôt, le 17 octobre. En 1995, c’est René Préval, reconnu à l’époque comme l’homme-lige de Titid, qui est élu dans l’indifférence générale (avec 72% d’abstention). Avril 1997, lors des élections législatives et municipales, le parti Lavalas de Titid, se déchire en plusieurs morceaux qui entrent en lutte armée. L’insécurité augmente, la situation pourrit, Aristide attend son heure pour reprendre les rênes. Arrive enfin 2000, les élections législatives se déroulent en grand désordre, avec des fraudes massives puis Aristide est réélu triomphalement (avec 10 % de participation !), il obtient le score de 91,7 %. L’heure des règlements de comptes vient tout juste de sonner… voici le cadre de ce rendez-vous à l’angle des rues parallèles.

  • À l’angle des rues parallèles , de Gary Victor, Imprimeur II, 2000 ; éditions Vents d’ailleurs, 2003

En avant-dire de cette réédition, Gary Victor raconte, sur trois pages seulement, la première réception de son livre paru en Haïti en 2000. Mais, sous couvert d’une fiction, il dresse un bilan sans nuance de l’action politique dans son pays, Haïti, qu’il définit comme « une catastrophe qui végète ». Et c’est la faute de tous, tant de la part des « exclus qui vénèrent leurs chaînes », que de la « bourgeoisie flibustière », que des « voyous travestis en politiciens »…

Un fou et un enfant vont se trouver témoin d’un vaste règlement de comptes. Et tout commence par une histoire de miroirs qui refusent de renvoyer les images. Cocteau aurait apprécié cette parabole, lui qui disait que les miroirs feraient bien de réfléchir avant de renvoyer les images… eh bien, en Haïti, c’est possible. L’histoire commence donc avec ce fou qui s’installe dans un couloir d’avalas, ces boues, ces ordures et pierres charriées violemment qui dégringolent du haut des mornes en emportant tout sur leur passage et dont un certain Aristide aura fait la métaphore de son parti politique. Évidemment, dès qu’il se met à pleuvoir, la cabane du fou est emportée. Mais il recommence, encore et encore, Sisyphe tropical. C’est Éric qui prend le récit en main, il s’implique en disant « je », même si nous, lecteurs férus d’écriture haïtienne, nous méfions de la réalité personnelle de ce pronom vraiment trop fluctuant.

En fait Éric vient juste d’être radié. Il travaillait comme fonctionnaire et, d’un coup, sur les conseils certainement éclairés du FMI, l’Élu a procédé à un drastique dégraissage. « Combien de fonctionnaires avaient été mis à pied dans le cadre d’ajustement structurel ? Dix mille ? Vingt mille ? J’étais sans doute le seul du lot à avoir assez de couilles pour prendre la décision de buter le ministre. » (p.25)

Et c’est bien ce qu’il va faire. D’abord flinguer Mataro, le ministre, après on verra. Nettoyer tout ça. Il a du boulot sur la planche car ce pays n’a pas été nettoyé depuis des lustres, et il faut bien que quelqu’un commence. Éric va traquer Mataro, bientôt l’avoir à sa merci, mais ce poisson s’avère trop petit. Il faut remonter la piste, il s’entraîne au tir sur toute la racaille qui lui fait obstruction et il devient franchement bon. En fait, Éric a bien fait d’épargner Mataro, cela lui permet d’éliminer en premier Ti Nestor, bòkò favori de l’Élu. Et un de chute. Éric est un méticuleux, et Mataro un trouillard qu’il maintient en vie. Toutefois dans les rues, ça ne va pas mieux, non seulement les miroirs sont aveugles mais en plus, voilà que les lettres s’inversent. Et sans les miroirs, on ne peut donc plus déchiffrer les écrits. La situation se complique terriblement… enfin, pas pour tout le monde car dans ce pays, peu de gens, en réalité, savent lire.

Éric est bien obligé, pour s’en sortir, de continuer à flinguer des tas de gens. On peut se dire qu’ils n’avaient qu’à ne pas se trouver là. Et, de toutes façons, nous avons bien compris depuis une centaine de pages, que les innocents ne sont pas foison dans cette histoire de fous (sauf, peut-être, cette fille balancée sur le trottoir par le ministre de l’éducation nationale parce qu’elle lui avait avoué aimer la poésie). Le fou, justement, sauve encore une fois la mise au héros. En l’entraînant sous terre, dans les boyaux d’égouts. En fait, tout continue à s’inverser : on avait déjà vécu pareille situation à la fin de La discorde aux cent voix d’Émile Ollivier, un grand moment. Mais ne nous égarons pas, c’est déjà assez compliqué de suivre Éric dans son périple mortifère. Les ministres serrent les fesses car ils sont peu nombreux à avoir la conscience tranquille, du moins pour ceux qui en ont une. Et particulièrement celui de l’éducation nationale, surtout quand il tombe entre les mains d’Éric. Le périple continue, sans répit, et l’on se retrouve presque sans s’en apercevoir dans le paysage final de La piste des sortilèges, ce qui, somme toute, est fort logique. Car cette piste mène bel et bien à l’angle des rues parallèles. C’est un bon endroit pour mourir, surtout quand on est poète, comme Anastase qui n’arrive à écrire que de belles choses invisibles. Même Dieu n’y peut rien, devenu vulnérable. Deux journalistes sérieux tentent de rendre compte, mais compte de quoi, au cœur de cette tempête d’impossibles qui, pourtant, arrivent, sans cesse, par vagues de boue et d’ordures. L’Élu survit à tout, entraînant son apparence de pays vers cette absence d’avenir.

Éric se bat, seul, à devenir fou lui-même. Sans presque personne sur qui s’appuyer. Sauf, peut-être, un enfant à sa fenêtre et un fou dans un ravin qui astique un miroir de pacotille.

Philippe BERNARD