Gary Victor : portrait sensible par Ph. Bernard

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Vainqueur ou vaincu, surtout vaincu, ne laisse à quiconque,
pas même à Dieu, le soin d’écrire ton histoire.

(in Banal oubli, Vents d’ailleurs, 2008)

Gary Victor naît le 9 juillet 1958 à Port-au-Prince. Replaçons ce moment dans l’histoire : c’est le tout début de la période Duvalier qui va durer vingt neuf années en tout. Son père est professeur de sociologie et écrira, en tant que tel, quelques excellents ouvrages critiques qui feront référence, dans lesquels il développe sa vision de la société haïtienne, en dehors de toutes préoccupations officielles. Sa mère est fille de paysans de la région de Cayes, elle fait ses études à Port-au-Prince. Gary grandit dans une famille unie. A la fin de ses études secondaires, il choisit la voie de l’agronomie pour acquérir une bonne connaissance de son pays, lui qui ne connaissait que Port-au-Prince. Il y a longtemps que la passion d’écrire le tenaille. À treize, quatorze ans déjà, il se plaît dans la rédaction de contes et de courtes nouvelles. Même si ces premières œuvrettes ne connaîtront jamais l’édition, le virus de l’écriture est solidement implanté. Dès 1986, Gary Victor obtient une place de chroniqueur au journal Le Nouvelliste. Avec « Sur la corde raide », il aborde librement les problèmes de société. Il commence aussi à y publier des nouvelles.

La radio, en l’occurrence Radio-Métropole, s’intéresse aussi à son talent dès le printemps 1992. Gary reprend alors son personnage d’Albert Buron qui fait l’objet d’une première apparition radiophonique. Mais Gary Victor, ne supportant pas la situation suivant le coup d’état militaire de septembre 1991, part pour le Canada. Exil volontaire d’août 1992 à 1996. L’effet d’attirance ne joue pas vraiment. Il prend le temps d’écrire une longue nouvelle : Le sorcier qui n’aimait pas la neige, puis un recueil de nouvelles portant le titre de cette nouvelle. Et il rentre au bercail. Il revient à Radio-Métropole pour reprendre la saga d’Albert Buron, son personnage phare créé en 1981 : Albert Buron ou l’art d’être intellectuel. C’est un succès populaire phénoménal qui fustige l’attitude des intellectuels (ou prétendus tels) haïtiens et met au jour leurs jeux d’apparence et leurs manipulations. Le tout dans la lignée de l’humour de Justin Lhérisson, la critique sociale caricaturale, une sorte de Guignols de l’info en réellement caustique.

Un détail, mais qui a son importance : Gary Victor est aussi un redoutable joueur d’échecs. Il a été champion national en Haïti, il a participé aux Olympiades d’échecs et, à ce titre, a beaucoup plus voyagé sur la planète qu’en tant qu’écrivain invité aux colloques internationaux. Et, n’en déplaise à sa grande simplicité, il reçoit de la République Française la décoration de Chevalier de l’ordre national du mérite en 2003 pour la valeur de son œuvre publiée en langue française.
Mais revenons à la littérature, l’imaginaire de Gary Victor est son vrai moteur, pour lui la seule solution pour son évasion de ce monde d’enfermement et de manipulation. En Haïti, l’homme de la rue, dit-il, n’a aucune chance, au milieu du désordre ambiant, d’accéder à la moindre parcelle de vérité sur laquelle s’appuyer, à partir de laquelle réfléchir. Il n’a donc aucune possibilité de comprendre la réalité. De ce constat, Gary Victor exploitera le personnage du « fou » dans toute son œuvre romanesque. Car le fou est justement celui qui est dans la réalité. Et les romans vont se suivre à une bonne cadence. Le tout premier est Clair de Manbo, paru en 1990 à Port-au-Prince chez Deschamps. C’est le déclic, la mise en orbite de son univers onirique. En 1992, Un octobre d’Elyaniz (écrit en pleine période de dictature) reprend les aventures de Sonson Pipirit. Sonson Pipirit, Albert Buron, il faut préciser qu’il existe bien une sorte de filiation entre ces deux héros, mais alors qu’Albert Buron se confine dans son jus de médiocre professionnel, se complaît dans l’art de stagner, Sonson Pipirit évolue parce qu’il ne craint pas de se remettre en cause, de voyager en terrain miné, et même d’affronter les dieux avant de revenir sereinement à la réalité après son chemin de croix librement consenti.

En 1996 paraît donc chez Deschamps un énorme roman, La piste des sortilèges (Vents d’ailleurs, 2002), qui voit encore ce même héros, Sonson, aux prises cette fois avec les créatures du vodou alors qu’il est en quête de son ami fraîchement assassiné qu’il veut ramener coûte que coûte au monde des vivants. 1998, il est temps de débusquer Le diable dans un thé à la citronnelle (Vents d’ailleurs, 2005), en 2000 il est urgent de se donner rendez-vous À l’angle des rues parallèles (Vents d’ailleurs, 2003), roman qui vient de paraître à Port-au-Prince et dont le titre résume avec un humour acide la situation exacte d’Haïti à cette époque. 2002 : partageons un moment intime dans Le cercle des époux fidèles. Mais un virage important a été pris en 2001 à l’occasion du Salon du Livre de Cayenne. Gary Victor y a en effet rencontré l’éditrice Jutta Hepke. C’est le début d’une riche collaboration, suivent en effet Je sais quand Dieu vient de promener dans mon jardin (2004), Le diable dans un thé à la citronnelle (2005), Les cloches de la Brésilienne (2006) et Banal oubli (2008) qui sont édités directement chez Vents d’ailleurs. Et Gary Victor s’est retrouvé en résidence d’écriture à Montpellier où il a mis la dernière main à ce qu’il appelle un « gros livre ».
Voilà donc pour les romans, mais Gary Victor est aussi un auteur de pièces de théâtre. Citons entre autres Anastase qui est une adaptation de son roman À l’angle des rues parallèles, mise en scène par Daniel Marcelin comme d’ailleurs cette même année 2001, une pièce de boulevard Le jour où l’on vola ma femme. En 2003, sort Nuit publique, une pièce sur la solitude du couple, et en 2006, La reine des masques dont la mise en scène était assurée cette fois par Albert Moléon. Ce catalogue ne serait pas complet sans évoquer aussi le travail effectué pour la télévision, une série intitulée Piwouli, du nom d’une sucrerie locale, sur Télé-Max.
Un homme très pris, très actif et pourtant très disponible. Gary a bien l’allure du pilier de rugby, il en a aussi la solide poignée de main. Son rire est franc et sonore. Il écrit des romans délirants dont l’ingrédient de base est l’humour, un regard décalé sur l’état de son propre pays, mais c’est surtout un auteur plein d’espoir qu’il est urgent de lire et de faire connaître.

Philippe BERNARD