Kettly Mars, "Kasalé" (2007)

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Kasalé de Kettly Mars, roman d’abord paru chez L’Imprimeur II, à Port au Prince en mai 2003, puis revu et édité chez Vents d’ailleurs


C’est avant tout une histoire de femmes qui se tisse dans un village, un lakou, non loin de Port-au-Prince, mais loin de tout en vérité. Une vieille femme y campe un rôle central, Antoinette, dite Gran’n, qui connaît les ancestrales pratiques. Autour d’elle se serrent d’autres femmes plus ou moins jeunes, Nativita, Altagrâce, Esther et surtout, Sophonie, tombée « grosse au plus fort d’une averse ». Bien qu’étrangère - elle n’est que la belle-fille d’Antoinette dont le fils, Démétrius, est mort - Sophonie a partie liée avec la vieille Antoinette qui a reconnu en elle la femme qui devrait lui succéder. Sophonie met du temps à admettre cette filiation, ne comprenant que peu à peu le miracle qui s’opère dans son ventre : elle attend un enfant d’Agwé, le maître de l’eau.
Plus loin, au bord de la grande route où s’effectuent d’immenses travaux, un homme sculpte des pierres dans un petit atelier. Son nom est Athanaël, mais il est en réalité une incarnation d’Athagwé, le dieu de l’Eau…
Dans l’air immobile de Kasalé rampent des rancœurs, des rivalités amoureuses, des haines avivées, des jalousies puissantes, des histoires d’argent… Mais surtout, après un violent orage, le flot furieux de la rivière (on dit l’avalas) a arraché le vieux cachiman qui poussait sur sa rive. Il ne tient plus que par une mince racine. Il va bientôt tomber. Et ce vieil arbre est intimement lié à la vie de Gran’n. Elle ne pourra s’en aller que lorsque l’arbre aura définitivement lâché prise. Or, après l’inondation, c’est un temps de sécheresse terrible qui s’abat sur le lakou.
De plus, dans la montagne, la tempête a détruit une maisonnette qui abritait des loas (les divinités du vodou). Gran’n doit remettre la maison d’aplomb pour sa propre sauvegarde, mais aussi pour le bien de tout le village. Malheureusement, beaucoup ne croient plus aux esprits. Gran’n aidée seulement de Sophonie va tout de même mener à bien l’opération de sauvetage. Ensuite, elle pourra lentement s’éteindre, mais en confiant doucement ses pouvoirs à Sophonie. Celle-ci rencontrera enfin Athanaël et reconnaîtra en lui le dieu Agwé. Elle sait alors que son enfant sera une fille : une fille de l’eau. De la lignée d’Antoinette.
Voici pour l’histoire. Maintenant, pour ce qui est de la question du style, il faut tenir compte du fait que Kasalé était le premier roman de Kettly Mars, les imperfections sont là, mais on sent déjà la force d’un style, l’affirmation d’un écrivain maïtre de sa plume. Qui a des choses à dire, des histoires à dévoiler, Kettly Mars va nous étonner. Elle aussi est une femme puissante.

PHILIPPE BERNARD