Le dernier des grands spiralistes : Frankétienne

image

Nombreux sont ceux, chercheurs ou journalistes curieux de la chose haïtienne, qui se sont intéressés au phénomène Frankétienne. On peut en effet qualifier ainsi cet écrivain de la Caraïbe tant son œuvre abrupte détonne dans la production francophone. Certes, chacun apporte sa pierre à l’édifice critique, mais la tâche est vaste qui doit survoler un corpus maintenant bien établi à la fois dans sa puissance et sa diversité, riche d’une quarantaine de productions : poèmes, romans, spirales ou pièces de théâtre. L’édifice de base de Frankétienne se compose de plusieurs recueils de poèmes, comme si, en Haïti, la poésie représentait pour tous les écrivains de cette génération une catharsis de l’expression littéraire : Au fil du temps (1964), La marche (1964), Mon côté gauche (1965), Vigie de verre (1965), Chevaux de l’avant-jour (1966), puis beaucoup plus tard, en 2000, en édition bilingue, Œuf de lumière / Huevo de luz. La grande mutation s’opère entre 1968, année de parution de son premier roman, Mûr à crever et 1972, révélation de l’expression « spirale » avec Ultravocal. Frankétienne va dès lors explorer toutes les voies dégagées par cette notion nouvelle, la spirale, qui devient même un mouvement esthétique littéraire sous l’appellation de « spiralisme », mis en œuvre par Frankétienne avec ses deux amis René Philoctète et Jean-Claude Fignolé.

Écrire dans la nuit

Il fait épouvantablement triste. Désespérément triste.
A la lueur d’une chandelle moribonde, j’écris encore mes cris et mes silences.
J’écris, donc j’existe.

Franck Étienne est né le 12 avril 1936 à Ravine-Sèche, petit village de la province de l’Artibonite. Sa mère, encore très jeune – il n’a pas quatorze ans d’écart avec elle – a été violée par un ressortissant états-unien. L’enfant naît chabin, il est blanc de peau et « noir » de morphologie. Et il a les yeux bleus. Franck va apprendre très tôt à se servir de sa différence, il est très intelligent et se distingue dans ses études, il est décidé à en découdre. En 1962, au début de l’ère Papa-Doc, les mouvements regroupant des intellectuels sont encore nombreux. Franck Étienne fréquente le groupe « Haïti littéraire », haut-lieu du bouillonnement poétique, atelier de recherches faisant résonner le créole avec le français, d’où allait sortir un bon nombre d’auteurs, citons Anthony Phelps, René Philoctète, Serge Legagneur, Roland Morisseau. Mais la situation politique devient vite intenable pour la plupart des intellectuels. Beaucoup vont quitter le pays pour le Canada, la France ou l’Afrique. Franck Étienne, lui, va très vite décider de rester au pays. Pour écrire, pour lutter.
Diplômé des hautes études internationales, il devient professeur et va même fonder sa propre école dans le quartier populaire du Bel-Air. Là, il enseignera pratiquement toutes les matières. Il fréquente toujours les groupes littéraires même s’ils sont devenus beaucoup plus discrets. Il rencontre ainsi Marie Chauvet qui travaille à son grand-œuvre Amour, colère et folie qui sera publié par Gallimard grâce à la lecture enthousiaste du manuscrit par Simone de Beauvoir. On est en 1968, Franck Étienne abandonne la poésie pour un premier roman, Mûr à crever. Ce roman, dans la lignée des recueils de poèmes, annonce l’écriture éclatée qui va devenir la marque de fabrique de l’écrivain au nom désormais créolisé : Frankétienne. Il va falloir quelques années pour que le mouvement spiraliste s’installe dans le paysage littéraire haïtien. L’acte fondateur principal reste sans doute ce long texte paru en 1972, Ultravocal. Frankétienne a découvert un rythme, un espace, une façon neuve de crier des mots sur le papier. Il existe sans doute une fraternité entre le héros Vatel qui, armé de ses seuls mots (« armes miraculeuses » avait déjà annoncé Aimé Césaire), va affronter le tyran Mac Abre. Celui-ci a fait main basse sur Mégaflore, l’île-paradis, qu’il va saigner à blanc et transformer en enfer. Frankétienne joue ici très habilement sur la technique des bribes pour donner au lecteur une idée précise du morcellement et du trucage de toute information en Haïti pendant la période Duvalier. Le 31 janvier 1971, François Duvalier a fait modifier la constitution par referendum pour se donner le droit de nommer son propre successeur, qui sera son fils Jean-Claude, dit Baby-Doc. Les résultats parlent d’eux-mêmes : oui=100%, non=0%, soit : 2 391 916 oui, non : 0. François Duvalier peut mourir dans son lit le 21 avril 1971, l’avenir est assuré.

L’année de parution d’Ultravocal, 1972, est aussi celle des premiers boat-people haïtiens qui échouent sur les plages de Floride. Malgré l’horreur des temps, le groupe des spiralistes résiste aux épreuves et réussit à rester au pays. Frankétienne s’est attelé à un travail totalement neuf et en 1975, il fait paraître le premier roman en langue créole, Dézafi. En créole haïtien, le « dézafi » est une sorte de foire organisée dans les campagnes, avec des combats de coqs, mais c’est aussi, plus largement, un mouvement populaire. Il s’agit ici clairement d’un texte politique, un appel à la révolte contre la « zombification » du peuple, écrit pour lui et dans sa langue. Ce texte sera repris dans une adaptation en français en 1979 sous le titre paronyme Les affres d’un défi. Frankétienne est bien conscient de la difficulté à atteindre le peuple par la voie de l’écrit, aussi se met-il à écrire des pièces de théâtre qui seront jouées un peu partout dans le pays. Ainsi se suivent Troufoban (1977), Pèlintèt (1978), Bobomasouri (1984), Kasélézo (1985), Totolomannwèl (1986), Kalibofobo (1989) et Foukifoura (2000). Ces textes théâtraux sont le reflet de la société haïtienne, parfois dramatiques mais toujours épicés d’humour. Les thématiques sont graves, il faut y décrypter les interrogations sur le destin chaotique de cette nation d’esclaves rebelles qui n’en finit pas de chercher sa voie.

Écrire pour ne pas mourir

Toutefois pour Frankétienne, le créole ne représente qu’une voie de recherche parmi d’autres, il ne veut pas s’enfermer. Il a encore beaucoup à dire et à montrer. Le 7 février 1986, Baby-Doc s’enfuit. C’est la fin de vingt-neuf années de duvaliérisme. Un temps d’espoir s’ouvre en même temps qu’explosent les déchouquages, vengeances populaires sur ceux qui les ont terrorisés pendant tant d’années. Période de bilan également pour Frankétienne qui s’abandonne alors à la tentation de l’auto-analyse et livre une seconde spirale : Fleurs d’insomnie, partition totalement vouée à l’onirisme, longue métaphore de la destruction, externe : chaos politique, interne : chaos mental. Une fois évacués les déchets de l’inconscient dans ce long périple onirique, un faible soleil apparaît finalement. Et cette lumière qui filtre de la fente de « l’œuf de lumière » apparaît comme le message de cette longue et terrible plainte autobiographique d’un homme seul sur une île isolée.
Mais à la place de l’espoir tant attendu, c’est un nouveau temps de désordre et de massacres qui s’ouvre, la violence est partout, dans les villes et les campagnes. Les gouvernements sont éphémères. Finalement, des élections sont organisées et, le 16 décembre 1990, Jean-Bertrand Aristide, ex-père salésien, la « Voix des sans-voix », est élu avec 67% des suffrages. Il devient « Titid ». Le calme sera de courte durée. Un putsch militaire mené par Raoul Cédras, Philippe Biamby et Michel François renverse Aristide qui s’enfuit au Venezuela le 30 septembre 1991. L’armée fait régner la terreur. Le massacre de Cité-Soleil fait plus de cinq cents morts, par milliers les boat-people essaient de gagner la Floride. Témoin planté au cœur des violences, Frankétienne travaille à un véritable monument qui paraîtra le 20 juillet 1993, au plus fort de la période putschiste, L’oiseau schizophone, un ovni littéraire de huit cent vingt pages, une sorte de « suite » tellurique à Ultravocal. L’oiseau schizophone mêle les collages au texte, mélange toutes polices typographiques, broie toute notion de linéarité dans la narration. Frankétienne utilise tout l’espace de la feuille, placarde des bribes d’autres textes semblant déchirés, impose des dessins au trait noir épais, tout semble gicler, exploser, se décomposer. Une immense métaphore du chaos haïtien. On pourrait croire Frankétienne enfin satisfait de son œuvre. Non. L’oiseau schizophone n’est pas suffisant… suivent les huit tomes des Métamorphoses de l’oiseau schizophone écrits fiévreusement entre juin 1996 et septembre 1997. Cette œuvre totale reste un défi, un modèle d’insurrection contre toute tentative de classement, une épreuve de marathon pour le lecteur bien préparé, un point d’interrogation pour la critique littéraire.
Après cette période exténuante, Frankétienne s’est enfin tourné vers l’autobiographie. Mais même dans ce cas, il renouvelle le genre. H’éros Chimères, qui paraît en 2002, conserve les apparences inaugurées avec L’oiseau, images et textes s’entremêlent et s’enrichissent aussi de photos retravaillées à la plume noire. Une autobiographie, sans doute, mais méconnaissable. Pétrie. Broyée. Noire. Frankétienne écrit, encore, toujours, c’est une question de survie. En 2003, huit cent quinze pages pour le premier tome de Miraculeuse (fragmentaires I) sortent des presses des éditions des Antilles à Port-au-Prince.
Frankétienne explique tranquillement à son lecteur en quatrième de couverture qu’il « continue d’approfondir l’esthétique du chaos mise en évidence par l’hypertrophie de l’imaginaire et les fantasmagories oniriques, absurdes, anarchiques, babéliennes de la réalité haïtienne ». Et dans cette lignée paraissent, comme en rafale, Brèche ardente (2005), Anthologie secrète (2005, concoctée avec la complicité de Rodney Saint-Eloi), La diluvienne (toujours en 2005 !)… mais cela ne s’arrête pas là, le Créateur se sent en effervescence, en 2006 sort une sorte de testament en bouquet… final (?) : Galaxie Chaos-Babel qui se voit peaufiné par un envol de Mots d’ailes en infini d’abîme en 2007, un bouquet grandiose, une épilepsie créative, la valeur évidente d’un Nobélisable.

Philippe BERNARD