Frankétienne, "Fleurs d’insomnie" (1986)

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Fleurs d’insomnie de Frankétienne 1986 chez Deschamps, puis 2005 Imprimerie Media-Texte, Port au Prince.

Lorsque Frankétienne se lance dans l’écriture de Fleurs d’insomnie , Haïti est en train de vivre la toute dernière période de l’ère Duvalier-fils. L’année précédente, la pièce Kaselezo a été un gros succès populaire mais les événements politiques se précipitent. En janvier 1986, l’université s’est mise en grève, bientôt suivie par les lycées, collèges, écoles… et cette agitation se solde par une brutale répression de la milice qui fait une centaine de morts à Léogane. Le 7 février 1986, c’est la fin de vingt-neuf années de duvaliérisme. Baby-Doc s’enfuit à bord d’un avion étasunien et trouve refuge en France, les valises bien pleines. Vient alors le temps du déchoukaj, la vengeance populaire rattrape les sympathisants du régime et les macoutes. Frankétienne fait paraître sa spirale Fleurs d’insomnie et joue sa pièce en créole Totolomannwèl.

La tentation autobiographique

Frankétienne , une fois de plus, innove : pour sa nouvelle création littéraire qu’il place d’emblée dans le registre « spirale », il va tenter l’expérience du recours à l’auto-analyse. On peut considérer Fleurs d’insomnie comme un essai de thérapie individuelle par voie de « rêve-éveillé-dirigé ». L’écrivain s’oppose à son obsession d’étouffement en entretenant son imaginaire dans un état oniroïde, c’est à dire qu’il laisse son délire envahir son territoire, en « pensant » son rêve et en veillant toujours à ne pas se laisser déborder par une lame de fond de confusion mentale. Entretenir l’enivrement sur le fil frontière du delirium. L’utilisation esthétique que propose dans ce cas Frankétienne est la technique spiraliste. L’époque de rédaction de Fleurs d’insomnie est la même que celle qui a vu naître Les possédés de la pleine lune de Fignolé. L’imaginaire bascule dans le cauchemar kafkaïen : c’est le résultat de la sensation d’oppression qui écrase Frankétienne. Il fuit sa déroute dans la recherche éperdue du rêve, puisqu’il dit en épigraphe de sa spirale :

« Le rêve est incontestablement le premier des chemins qui mènent à la liberté.
Rêver, c’est déjà être libre. »

Mais il est impossible de « choisir » la portée de son rêve, son arborescence, dans cette atmosphère étouffante, c’est le cauchemar qui guette sa proie facile :

« ...je me fracture jusqu’aux éclats de la rupture. Et, au milieu du torrent qui m’emporte, je reconnais mon sang mes racines et le chemin fiévreux vers ma source fondamentale. » (p.41)

Recours à Kafka, certes, pour le « décor »... mais c’est Maldoror qui intervient en ombre chinoise :

« ...toute la sorcellerie de l’histoire dans les boucheries/l’épouvantable beauté des naufrages/les lamentations des fantômes/et l’indéracinable passion des princes pour l’art de la fauconnerie. » (p.36)

C’est sans doute encore Isidore Ducasse qui survit dans l’esprit de Frankétienne lorsqu’il crie :

« Tranchons à vif dans le bleu mortel de la plaie qui, par vocation, aspire à la fraîcheur du couteau. » (p.132)

La restitution du poème tient alors uniquement à l’effritement de la personnalité du créateur... c’est lui- même qui le dit à la même page. Tout le rêve déroulé dans cette oeuvre est haché par un sommeil agité, le dormeur hait la nuit et n’espère que le lever du jour qui, pourtant, absurdement, refuse de poindre. Comme dans Ultravocal, les animaux, par dizaines, par grappes répugnantes, envahissent l’espace onirique qui leur est offert.

Le rêveur se relâche, c’est l’effet de la peur : la cacarelle du nègre captif... le registre régresse vers le stade anal de l’enfance et s’enracine dans la scatologie :

« bouillie terre-de-sienne... fiente de perroquet ...masses de cacas fétides. Recettes merdiques sophistiquées...[...] familles de scatophages... » (pp.22-23)

mais pouvant également virer à la pure vulgarité. Le poète peut devenir fou. Fleurs d’insomnie donne souvent l’impression d’un « voyage » sous overdose d’acide, (un sale voyage). À la limite de « Camisole et bâillon » (p.23) ou même de la tentation suicidaire :

« au crépuscule reviennent les fantasmes/et l’imaginaire prolifère dans l’encre pathétique de la nuit capiteuse... » (p.70)

« Prisonnier de la fange, je n’ai jamais eu le temps d’achever ni mon corps ni mon âme.
Demain peut-être » (p.71)

Fleurs d’insomnie, partition totale vouée à l’onirisme, est en fait une longue métaphore de la destruction, externe : chaos politique, interne : chaos mental. Une fois évacués les déchets de l’inconscient dans ce long périple onirique, un faible soleil apparaît :

« Nous voyageons incorruptiblement par delà nos déchets, nos excréments. Nourris de la clarté de notre faim, buvant le lait de notre soif, suçant l’or de nos rêves. » (id, p.134)

Et c’est ce mince espoir, cette lumière qui filtre de la fente de « l’œuf de lumière », apparaissant comme le message de cette longue et terrible plainte autobiographique d’un homme seul sur une île isolée.

Philippe BERNARD