Frankétienne, "Les Affres d’un défi" (1979) / "Dezafi" (1975)

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Les Affres d’un Défi (1979) de Frankétienne / Dezafi (1975, puis 2002 chez Vents d’ailleurs)

Frankétienne prévient le lecteur francophone en page de garde (puis en 4ème de couverture) de son roman :

« Issue de la matrice féconde et toute brûlante de Dézafi, cette œuvre ne doit pourtant pas être abordée comme une traduction de ce roman créole.
Les Affres d’un défi représente une authentique création dans l’aventure littéraire de l’auteur, une nouvelle expérience dans son interminable quête à travers les vastes forêts de la poésie et de l’art. »

Rita, jeune femme haïtienne, s’échine dans les travaux domestiques et Gédéon, son tyrannique « tonton », l’insulte.
Saintil, le grand propriétaire, donne ses ordres à Zofer, son homme de main, sorte de général-contremaître à l’âme de milicien sadique. Assurément, l’ordre règne sur les terres de Saintil, dont la fille, Sultana se laisse vivre dans le luxe, le confort et l’argent facile. Sur le domaine, les zombis travaillent, travaillent sans relâche, machines humaines corvéables à merci. Le roman va trouver sa source et sa force dans les combats de coqs qui ponctuent le récit. Ils sont organisés lors du « dézafi », foire populaire du pays, sous l’œil passif de Carmeleau et Philogène, qui commentent l’histoire du fond du gallodrome.
Jérôme, l’étudiant gauchiste, se tient terré dans un grenier. A Ravine-Sèche, la vie n’est pas facile. Même pour Gaston qui se contente de vivre aux crochets de sa mère Louisina : il finira d’ailleurs par aller hanter les bas-fonds de Port-au-Prince et à y faire paradoxalement fortune. Le diable a beau jeu, car jouer, c’est s’évader, par les dés, par les coqs... surtout par les coqs dont le sang coule dans l’hystérie générale. Un chaos redoutablement organisé.
Le grain de sable, dans cette mécanique absurde, viendra de Clodonis, le jeune homme rebelle « flûtant le français », mais zombifié, à titre de vengeance, par Saintil. Clodonis est beau et solide, et Sultana se sent femme et seule. Clodonis, victime de la folie de Saintil et Zofer, qui le rouent de coups chaque jour, fait secrètement vibrer la chair de Sultana. Les zombis n’ont pas droit au sel, élément primaire qui leur rendrait la conscience. Sultana avoue son amour à Clodonis, mais celui-ci n’est qu’un zombi hébété, impuissant, une simple machine à travailler.
Au village, l’envie palpite, maladroite, de vouloir danser. La danse, c’est la liberté en éveil. Mais il est trop tôt. Clodonis est encore sous le fouet de Zofer. A Ravine-Sèche, le pasteur s’encanaille, Pinechrist est son nom. La musique et les tambours gagnent du terrain, des pas de danse malhabiles s’esquissent. Toute seule, Sultana s’affole de désir.
Les combats de coqs s’égrènent dans la fièvre du gallodrome. Effervescence. Enfin, au village, débute la danse : une danse de guerre au pas qui s’affermit. Gédéon meurt dans l’indifférence et Pinechrist se fait logiquement assassiner. Le temps du renouveau a sonné : Sultana assomme Zofer et prépare le sel pour réanimer son Clodonis. Revenu à la vie, il chasse Sultana et offre le sel à l’armée des zombis. Réveillés, ceux-ci massacrent Zofer puis Saintil, avec, à leur tête, le libérateur, jeune coq de combat, nouveau roi de l’arène, Clodonis, ils partent en avant. Tous ceux qui luttaient isolément dans l’ombre rejoignent l’armée des nouveaux hommes conscients qui avancent vers un printemps neuf.

Philippe BERNARD