Frankétienne, "Mûr à crever" (1995)

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Mûr à crever (1995) de Frankétienne (éditions Mémoire, Port au Prince)

C’est en septembre 1968 que parut, sous sa première forme, le roman Mûr à crever , d’ailleurs signé à cette époque, par Franck Étienne. La version remaniée ici est celle publiée en Haïti en 1995. Il est tout de même important de signaler que l’année 1968 (onzième année de dictature Duvalier) est marquée, en Haïti, par la « coïncidence » de la parution de ce premier roman de celui qui, jusqu’alors, n’était connu que comme poète, et la tentative avortée d’invasion par un groupe d’exilés.

L’histoire est simple : Raynand, un jeune homme qui marche, est soudain attaqué et échappe à ses poursuivants dans une course folle. Exténué, il perd conscience. Il est secouru par Paulin qui devient son ami. L’homme-qui-déambule a rencontré l’homme-qui-noircit-des-feuilles.

Raynand est amoureux de Solange. 1968, ailleurs sur terre, c’est aussi une histoire de Viêt-Nam, de napalm et de tortures : Raynand s’en préoccupe. Solange se laisse séduire puis, brusquement, préfère Gaston. Blessé, Raynand tente l’aventure de l’exil, l’eldorado des Bahamas : Nassau. Petites combines, boulots de misère, sans papiers, il finira face aux crocs d’un chien sous les insultes d’un flic anglophone. Prison et retour misérable au pays. Échec total de Raynand : sa mère en meurt.

Raynand retrouve alors son ami. L’écriture de Paulin a pris forme, le roman s’articule sous l’œil de Raynand. Marina, amour platonique de Paulin, incarne grâce à son poète, une sorte d’hymne à la nouvelle condition de la femme haïtienne. Mais le seul véritable amour de Paulin, c’est l’écriture, et c’est son livre. Marina va lentement fléchir et partir -comme le lui demandent ses parents- pour la France où elle se mariera. Raynand et Paulin reprennent leur tête à tête d’hommes seuls, trompés par les femmes.

Raynand se remet à arpenter les rues et Paulin ne vit plus que l’écriture. Paulin attend tout de même quelque chose de Raynand, qui assiste patiemment à la genèse de l’œuvre : un titre. Raynand se lance dans les affaires et se trouve définitivement ruiné. Témoin-marcheur de la réalité quotidienne, il acquiert une conscience politique mais, révolté, il s’enlise dans la solitude. Paulin s’enfonce dans sa création. Aux atrocités des marines yankees envahissant le pays, répond une manifestation populaire spontanée. Paulin a également fait son chemin vers la conscience, à travers l’écriture, et c’est lui l’orateur violent, au charisme de chef, de meneur. Raynand, présent dans la foule, en est surpris. Il écoute et la foule applaudit. Mais l’armée US charge, et les deux amis, toujours séparés, sont blessés. Raynand se débat et crie à Paulin qu’il a trouvé le titre...

Suit le temps étiré de la prison. Raynand, lui aussi, se hissera à la condition de héros en provoquant une évasion, mais il a été touché par une balle. Il ne reverra pas Paulin, il aura juste le temps de confier le titre qu’il a trouvé, pour le roman de son ami, à son camarade d’évasion : Mûr à crever ...

Bien sûr, d’aucuns verront, dans les chapitres imprimés en italique -souvenirs écrits à la première personne du singulier, semblant autobiographiques- des mises en abyme, parallèles à celles dont use Gide dans Paludes, mais nous préférons parler plutôt de technique d’enchâssement car ce montage offre des points de vue alternés. C’est le livre d’un dédoublement de la mémoire, l’auteur se montrant tantôt sous l’apparence de Paulin (puisque c’est un écrivain), tantôt sous celle de Raynand (puisque c’est un témoin), mais livre aussi tout simplement de mémoire (puisque Frankétienne y prend la parole lui-même) : et les trois personnages, de fait, se confondent.

Philippe BERNARD