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Interview de Michel Le Bris pour La Vie

Cette année, pour Etonnants Voyageurs, vous avez choisi pour thème « Orients rêvés, orients réels »

Orient, et pas Asie, Extrême, ou Moyen Orient. Parce que l’Orient est d’abord un continent imaginaire, forgé par l’Occident comme la figure même de son "Autre", la figure de « l’Ailleurs », et qu’il n’a cessé de déplacer au fil de l’histoire : quand Byron part en Grèce il s’imagine partir en Orient ! Dire « Orient » c’est donc déjà dire le rapport entre Orient et Occident, s’est déjà s’interroger sur soi. Dire « continent imaginaire » n’est pas péjoratif, pour moi. Le réel se tisse d’imaginaire, n’est perceptible qu’à travers lui - sinon la création artistique ne serait que jeu futile. Ce sont d’immenses savants, d’immenses poètes qui se sont lancés ainsi dans « l’Orient immense » ! Dont certains seront à Saint-Malo, justement...
Et puis il y a la réalité d’aujourd’hui, de mondes en pleine mutation. De nomadismes massifs, volontaires ou contraints. Où l’Orient est entré en Occident - ne serait-ce que par l’apport de populations immigrées, et le phénomène de « deuxième génération », de jeunes qui sont deux cultures à la fois et apprennent à les conjuguer. Où l’Occident est entré en Orient - ne serait que du fait de l’expansion économique, du progrès technique, de la circulation planétaires des musiques, des films, de modes de comportement, d’exigences démocratiques, d’un surgissement de l’idée « d’individu », qui lui est lié... Cet entremêlement, ces oppositions, ces rapprochements - et ce qui naît de neuf de cela : le thème du festival.

Vous recevrez huit écrivains indiens. Quelle sera leur place dans le festival ?

Huit, oui, parmi une cinquantaine venus d’un peu partout, de l’Egypte au Japon, de l’Afghanistan au Vietnam. Plus une bonne soixantaine d’auteurs français liés à cette thématique orientale. Sur 200 invités au total ! Mais vous avez raison : l’Inde y a une belle place. Parce qu’il nous a semblé qu’il y avait là-bas une véritable explosion de créativité. Et c’est vrai tout autant pour les « écrivains de l’intérieur » que des écrivains de la diaspora. D’ailleurs, on pourrait dire que ce sont ces derniers qui ont joué le rôle de déclencheurs. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y avait pas avant d’immenses écrivains indiens, comme Tagore. Simplement, quelque chose a changé au tournant des années 80. Parce que le monde changeait, et même basculait.

Où cela a-t-il commencé ?

Ça a commencé par les émeutes dans les banlieues des grandes villes londoniennes - qui étaient largement le fait des immigrés de deuxième génération. Ça s’est poursuivi par le surgissement d’une génération d’écrivains, tous enfants de l’ex-empire britannique : Salman Rushdie, Kazuo Ishiguro, Hanif Kureishi, Amitav Gosh, Michael Ondatjee, etc. etc. qui ont littéralement pris d’assaut les lettres anglaises. Les ont bousculées, revivifier. En faisant de ce télescopage culturel la matière même de leurs œuvres. Il faut voir ce que ça veut dire : mettre en forme ce chaos, dans une œuvre, le nommer, c’est commencer à le rendre habitable. C’est la fonction même de l’art. Nous sommes dans une nouvelle phase.

Où en sommes-nous aujourd’hui ?

Le clivage est moins net entre les « écrivains de l’intérieur » et les « écrivains de l’extérieur » - du moins entre certains d’entre eux. Parce que la mobilité est plus grande. Un Pankaj Mishra se partage sans problème entre Londres, New York et New Delhi. Il écrit régulièrement dans la New York Review of Books, cite comme références littéraires majeures, pour lui, les auteurs européens et russes, et vient de publier un beau livre sur Bouddha. Ça nous avait déjà frappé l’année dernière, d’ailleurs, alors que nous faisions un « tour du monde » des jeunes écrivains : à peu près tous citaient comme influences majeures des auteurs européens ou américains. Un Rana Dasgupta ( Tokyo, vol annulé) formidablement doué, a été élevé à Oxford, a vécu un peu en France, en Malaisie et aux Etats Unis. Rattawut Lapcharoensap ( Café Lovely) gamin surdoué, se partage entre Thailande et Etats Unis. Il est moins net aussi parce que l’Occident d’aujourd’hui est entré en Inde. Avec l’explosion technique, économique. Du coup les auteurs les plus intéressants à mon sens, attachés à donner à voir cette Inde nouvelle en train de naître se retrouvent dans la situation d’avoir à dire, comme leurs aînés à Londres ou Liverpool, mais cette fois sur place, ce télescopage. Pour, contre, ça c’est un autre problème. Ce qui me passionne, ce sont ces phénomènes d’hybridation : les figures multiples du monde qui vient. C’est ce qui fait la force, et la séduction singulière du roman de Tejpal, Loin de Chandigarth : la manière dont il insère tout un imaginaire indien dans les formes romanesques anglo-saxonnes, jusqu’à les faire expliquer.

Aux côtés de Tarun Tejpal (Loin de Chandigardh), pourquoi ne pas avoir fait venir Vikram Seth (un garçon convenable) ou encore Arundathi Roy (le Dieu des petits riens) qui sont édités en français ?

Parce que Vikram Seth n’a rien publié en français depuis un moment - mais il est déjà venu à Saint-Malo. En 1995. Et nous avons invité Arundathi Roy, mais elle n’était pas libre.

Quels sont les thèmes abordés et les parti pris de ces jeunes auteurs ? Que racontent-ils ? Quelle est la part de l’histoire dans le roman indien ?

J’ai beaucoup de mal à penser en ces termes. Qu’à vrai dire je ne comprends pas, s’agissant de littérature, et pas d’idéologie. La richesse d’une littérature, c’est sa diversité. La multiplicité des histoires racontées. Des thèmes, si vous y tenez. Vous voulez vraiment rentrer tout ça dans des boîtes ? Avec une Taslima Nasreen, par exemple, c’est facile - et son combat est éminemment respectable, son témoignage est émouvant, il faut la soutenir, mais il ne s’agit pas à proprement parler d’un écrivain. Enfin, pour moi...
Un Tarun Tejpal, par exemple, est exemplaire : fondateur-directeur de la revue Tehelka ( aujourd’hui Tehelka.com) il a été de tous les combats contre la corruption, le fanatisme religieux, les délires identitaires, menacé pour cela de mort - mais son roman n’a rien à voir avec cela. Et je regrette que le livre de Suketa Mehta, Maximum City, n’est pas pu être prêt à temps en France, formidable livre, livre d’engagement, mais de tout l’être d’un écrivain pour dire, avec tous les moyens de la littérature, le Bombay d’aujourd’hui. Ça c’est de la littérature « engagée » - dans l’effort de dire le monde !
Devant le surgissement d’un monde nouveau, il y a toute la gamme des positions, la crainte, le refus, la fascination. La fatwa contre Rushdie a pour moi valeur de symbole : Rushdie ou les intégristes ? Entre les deux, toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. La douleur de sentir un monde traditionnel en péril de disparaître. L’excitation se sentir qu’un monde neuf vient. Qui sera l’Inde, aussi, mais différente. Dont chacun sera l’acteur. Ce qui m’intéresse, moi, c’est que l‘on vienne au festival sans trop chercher à appliquer ses catégories à priori - que l’on vienne pour découvrir les voix multiples du monde, là-bas, en train de se faire.
Ce qui me frappe chez les plus jeunes, c’est l’absence de parti-pris. Un Rana Dasgupta se revendique comme écrivain, point, ne veut pas se laisser embarquer dans des combats idéologiques, ni des schémas identitaires. Indien, il se sent du monde entier. Mais ça ne veut pas dire qu’ils ne « s’engagent » pas. D’abord parce qu’il y a des combats à mener au nom des valeurs auxquelles on croit. Bien sûr vous trouverez des défenseurs de l’Inde éternelle, surtout chez les plus vieux, écrivant comme Verma en hindi. Et ça peut être respectable. Mais gardons-nous nous-mêmes du « regard de l’ethnologue » ( ou du touriste) - qui aimerait tant que ses objets d’étude ne bougent jamais plus. Depuis quand existe-t-il des identités immobiles ? Qui refuse le mouvement, la transformation, meurt. Ce que nous disons « tradition » a été à un moment donné la nouveauté qui balayait des « traditions anciennes » . jusqu’où faut-il remontre - aux premiers grands primates ? C’est de la responsabilité des écrivains, des artistes, de faire le tri : dans l’avènement du monde nouveau que soit préservé le meilleur de la « tradition ». C’est d’ailleurs pourquoi j’apprécie tant Loin de Chandigarh !
Alors, quelle place à l’histoire ? Elle est éminemment variable. Chaque époque marque sa nouveauté en réinterprétant l’histoire. C’est encore vrai aujourd’hui. C’était l’ambition d’un Shashi Tharoor, dans le Grand roman indien. Ça peut paraître loin des jeunes préoccupés de dire surtout le neuf qui émerge - mais ça ne l’est pas forcément : on ne pose jamais au passé que les questions du présent, et celles-ci changent comme change le présent.

Quelles sont les formes littéraires empruntées par les écrivains indiens, essais, romans, policiers, biographies ... ?

Quelle drôle de question ! Toutes les formes littéraires occidentales, bien sûr. Et d’abord le roman qui s’accorde le mieux à leur manière de tisse ensemble l’imaginaire et le « réel ». Mais aussi l’essai ( Ian Buruma dont malheureusement le livre ne sort pas à temps pour le festival est un essayiste hors-pair) la nouvelle ( Dasgupta) le récit de voyage, genre anglo-saxon s’il en est ( Pankaj Mishra) Ce qui est passionnant c’est la manière dont s’y inclus les formes indiennes, la mythologie indienne, la structure narrative du conte. Et ce qui est le plus intéressant je trouve, c’est ( mais ça ne se limite pas à l’Inde) l’émergence de formes nouvelles, tenant tout à la fois du roman, de l’essai, du récit de voyage, pour dire le monde nouveau. Suketa Mehta en est un bel exemple... A monde nouveau, formes nouvelles.

Aux côtés de la littérature anglophone, sans doute la plus représentée, quelle est la place pour les autres littératures indiennes (langues régionales) et l’édition française ?

La littérature anglophone domine largement. D’abord tout simplement parce que la plupart des jeunes écrivains indiens écrivent en anglais. Ensuite parce que les agents (anglo-saxosn) y ont accès directement et qu’elle touche directement le public anglophone. Pour ce que j’ai lu, traduit de l’hindi, et qui est insuffisant, à savoir Nirma Verma et la bengali Mahasweta Devi, disons que je reste sur une prudente réserve, même si Verma a été un quasi révolutionnaire à une époque, puisant dans les avant-gardes européennes les formes de renouvellement des ses propres fictions. Aujourd’hui, est-ce l’âge ? Il est surtout l’écrivain de la fuite du temps, irrémédiablement perdu. Mahasweta Devi est d’abord une militante. Peut-être, demain, allons-nous découvrir une forte littérature en hindi ! Ça serait très bien - si l’hindi n’est pas pris en otage, réduit à être le cache misère de mouvements nationalistes, de repli sur soi, de haine de l’autre. C’est un enjeu. Mais je ne suis pas un obsédé des langues, et très méfiant devant les replis identitaires. Si le propos de la littérature est de tenter, en vain, de dire l’indicible, celle-ci se situe dans un mystérieux en-deçà de la langue. Mais ceci est une autre histoire...

Interview réalisée par Jean-Luc Poussier
https://www.lavie.presse.fr/

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