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Morsure de lune

Nouvelle de Alice TIRARD, incipit 1, en 4ème au collège Marcel Roby, Saint Germain en Laye (78)

« Que veux-tu en échange ? » demanda-t-elle dans sa langue rude.

Kosmas leva la tête et la regarda à travers les ombres mordorées de son large chapeau tressé. Elle était penchée, son lourd fichu vermeille encadrant son visage hâlé où pendaient de longues mèches noires et élevait le collier de sa main forte et délicate devant elle. Le petit serpent en or se balançait lentement devant les yeux du pied poudreux, ses écailles semblant se mouvoir dans la chaleur écrasante du sable. Mais le regard de jeune homme ne le voyait pas, happé entièrement par une beauté bien plus ensorcelante que celle du bijou reptilien : les yeux de l’Amazone. L’esprit marchand de Kosmas se noya un long instant dans ces yeux de louve, jaunes et brillants, dans lequel on semblait avoir enfermé une liberté sauvage et infinie. Une liberté dont il fut vite tiré par le sens soudain que venaient de prendre les mots de la jeune femme. Kosmas réfléchit, pesant avec sérieux la valeur de ses richesses et celles des Amazones.

« En échange ? dit il enfin, bravant de ses yeux perçants le regard de sa négociatrice, et désignant un long panache argenté au reflets bleutés disposés devant ses compagnes. Je te demande cette peaux de loup bleu. Il marqua une pause puis continua, une lueur espiègle dansant autour de sa pupille d’ébène. Et la raison derrière l’absence de ton oreille droite. »

Une étincelle de surprise éclata dans les yeux de Yurejia. Sa tête recula une imperceptible distance, un barrage puissant empêchant sa stupeur de s’afficher sur son visage où régnait une sereine dureté. Elle se redressa, les épaules droites, et le regarda du haut de son élégance féline, lui qui assis sur son tapis effiloché et poussiéreux avait fait ces demandes si insolentes.

Kosmas guettait le réponse de l’Amazone en silence, un sourire audacieux flottant sur ses lèvres fines. Cette échange ridicule n’avait absolument aucun sens et il le savait : la valeur d’une seule de ces peaux de loups rendait celle du pendentif si ridicule que le troque était impensable. Surtout avec la peaux du loup qu’il avait désigné nonchalamment de la main : une toison luisante et soyeuse dont l’apparence laissait aux doigts que le temps d’en imaginer la texture. Ces poils longs et argentés éclaboussaient ceux étalés autour d’eux, des grisailles ternes écrasées par ces reflets bleus, brillants d’une valeur inestimable. Pourtant il avait tenté l’échange, curieux de savoir pourquoi le jeune femme avait été ainsi attiré par le petit serpent en or, d’apparence assez ordinaire. Il ne lui coutait rien d’essayer et si la chance lui souriait ce jour là il pourrait faire un échange exceptionnellement lucratif et étancher sa curiosité débordante. « La chance ne sourit qu’à ceux qui la tentent. » se répéta-t-il doucement, levant le tête a nouveau pour observer l’Amazone.

Il était là, le petit "pieds poudreux", assis en tailleur devant l’insignifiante exposition de ses richesses, un sourire audacieux pinçant ses lèvres. Il n’avait pas vu l’ardent outrage qui brulait en silence dans les yeux d’or de Yurejia, les flammes qui léchaient l’intérieur de son indestructible masque de calme. Délicatement, elle plaça la lame de son regard sur lui, lui fit sentir son métal glacé. « Je ne te donnerai ni l’un, ni l’autre. » fit-elle lentement, sa langue façonnant les mots tels une chanson mystérieuse mais calme. Dure.

« Et toi ? Que veux-tu bien que je te prenne en échange de mon collier ? » Les mots avaient fusées, jaillissants de la bouche de Kosmas tels des éclats de curiosité incontrôlables. Pourquoi ne voulait-elle pas ? Il reconnaissait que sa proposition était absurde mais pourquoi avait elle refusé aussi sèchement, comme piquée par ses mots ? Et son histoire, pourquoi refusait elle de lui dire ? Cela ne lui coûtait rien de la lui conter. Son aveugle imprudence luisait dans les yeux sombres du jeune homme, cherchant avec avidité dans les traits de l’Amazone ce qu’elle lui cachait. Il vit ses longs sourcils se froisser légèrement sous l’effort d’une méticuleuse réflexion, sa peau brune tendue sur les os fins de son visage. « Prends une autre peaux, rien d’autre, et nous serons d’accord. » fit elle enfin d’une voix inflexible, aussi posée que coupante auquel Kosmas répondit immédiatement. « Non, fit il simplement, défiant la jeune femme d’un regard franc et profond. Je tiens à ton histoire. »

Yurejia sentit son calme chavirer, atteint par l’entêtement du pieds poudreux. Elle sentit les muscles de son visage se contracter d’irritation. Il était buté celui-là ! Quelle impudence ! Elle ne lui devait rien, de quel droit exigeait-il ces choses là ? Pourtant, l’agacement ne servait qu’a voiler son trouble car, même si elle s’efforçait de l’ignorer, il avait bien réussit a lui rappeler son histoire. Il avait inconsciemment réouvert cette plaie profonde qu’elle avait si longtemps pensée guérie. L’Amazone se battait en silence, poussant ses souvenirs dans le recoin le plus profond de son esprit froissé mais malgré qu’elle s’agrippait au présent, le mur derrière lequel elle cachait son passé explosa et déversa son contenu devant ses yeux.

Ça avait été la première fois qu’elle le caressait. Elle se rappelait être seule, assise en tailleur sur le sable. Il était froid sous ses mains, encore petites, comme si la nuit avait transformé le désert en océan. Le vent susurrait doucement à son oreille sa lente litanie et l’avait la bercée, elle, la petit amazone aux cheveux d’ébène dont les yeux se perdaient dans l’horizon de dunes bleues. Tout était silence et équilibre inviolable. Solitude.

Quand il était arrivé, une cascade de lumière argentée ondoyant sur son pelage, elle n’avait pas été surprise, aucun cri n’avait éclaté entre ses lèvres. Son poignard était posé dans le sable près d’elle mais elle ne l’avait pas pris. Le loup coulait avec les dunes, glissait sur les roulis du vent comme une ombre silencieuse, ses deux joyeux ambrées balayant le monde de leur regard serein. Elle n’avait pas peur. La crainte l’avait quittée, s’était envolée, engloutie par le vent et le désert, était devenue étrangère tel un nom oublié. L’enfant n’avait fait qu’observer l’animal, doucement happée par sa présence immuable, avait suivi des yeux sa lente danse nocturne, immobile.

Ses doigts avaient effleuré son cou en premier, glissant doucement sur son pelage bleuté, le long de son dos, roulant sur ses épaules d’argent jusqu’à s’envoler sur sa queue. Ils s’étaient touchés, sans un frisson, sans un mot, caressés tous deux du même vent nocturne. La liberté flamboyante dans leurs yeux s’était regardée pendant un long instant. Puis ils s’étaient quittés. Un seul et même esprit qui se sépare et s’éloigne dans la nuit.

« Pourquoi refuses-tu ? demanda Kosmas, sa voix chargée de persévérance, je ne comprends pas. » Sa curiosité brûlait ardemment en lui, tenace et dévastatrice, chassant d’un revers de main la marchandise, les hennissements des petits chevaux, son sérieux de marchand et la chaleur du marché. Pourquoi ? La question lui embrasait l’esprit, enragée d’être sans réponse, excitée d’être si mystérieuse. « Cela n’a aucune importance. Je vends des peaux de loup, pas des histoires. » répondit l’Amazone, plus vite cette fois, ses mots comme du verre sur le point de se briser.

Elle se rappelle encore ce chaud qui coulait sur son cou, ce feu liquide ruisselant sur sa peau. Elle n’oubliera jamais la douleur écrasante qui lui enflamme le crâne, comme elle a jamais oublié la première caresse. Elle ne sentait plus son corps, seule l’atroce explosion qui bouillonne à droite de son crâne existait, réduisant tout autre sens à futile poussière. Peut-être criait-elle, ça, elle ne le sait plus. Elle ne l’entendait pas. Entendre. Elle ne se souvient que de cet épouvantable silence qui bourdonnait furieusement dans sa tête. Peut-être était-ce cela, son cri.

Lui est mort aussi. Elle le sait. Le sang du loup brûle ses mains. Elle n’oubliera jamais les tâches écarlates qu’elle vit sur son pelage bleu. Jamais. Ni la couleur du sang sur ses crocs opalins. L’image brûle comme la douleur déchirant son crâne. Sûrement car c’est le même sang.

Cette fois-ci Kosmas vit le trouble dans les yeux de l’Amazone. Une vague de douleur incontrôlable tournaillait derrière le visage calme de la jeune femme tel un ouragan gris que l’on ne peut oublier. Un ouragan qui éteignit le feu de sa curiosité en un instant, ne laissant que la compassion et la culpabilité. Il n’avait pas voulu la blesser. Un peu embarrassé, il fit fondre les flammes de son regard doucement et laissa un sourire maladroitement doux glisser sur ses lèvres : une excuse amicale et sincère. « Pardonne mon impudence, dit il enfin, son regard sombre retournant se noyer sous les ombres de son chapeau. Je t’échange le collier contre une peau de loup bleu, n’importe laquelle. » Le sourire léger du pieds poudreux se refléta sur le visage de l’Amazone, il flotta sur ses lèvres brunes, une lumière brisée puis réparée : un remerciement. Lentement il la vit calmer la tempête de son esprit, remettre ses traits de confiance et d’aplomb en place avant de lui donner un sourire radieux qui illumina son visage hâlé. Elle retourna vers ses amies et ramassa un pelage de loup bleu, le rapportant au jeune marchand. Kosmas fut bien surpris de voir briller entre les bras fins de sa négociatrice le pelage étincelant d’azur du loup qu’il avait désigné. Elle le déposa à ses pieds, le laissant admirer la splendeur de ce qu’elle lui proposait et demanda doucement, un petit sourire espiègle aux lèvres : « Marché conclu ? » Le pieds poudreux lui rendit son sourire et ses mots avec la même gaité amusée que l’Amazone. Il déposa le collier dans sa main et la salua d’un doux hochement de tête, le petit pendentif doré brillant dans la chaleur étouffante du marché. Elle s’éloigna de son habituel pas dansant, son corps délié se mouvant au soleil avec grâce. Kosmas, tirant son esprit émerveillé vers son travail se mît à inspecter le dépouille du loup. Il la déplaça doucement, palpa son extraordinaire pelage et finalement, ouvrit la gueule. Ce qu’il y trouva le figea de stupeur : une oreille, une petite oreille brune était coincée entre les crocs d’ivoire du canin. Choqué, confus, le jeune marchand leva la tête pour regarder l’Amazone une fois de plus. Il lui sembla voir derrière un rideau de cheveux noirs, sur l’unique oreille de la jeune femme, voir briller un petit serpent en or.

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