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Réveil

Nouvelle de Tiphaine MONCEAUX, incipit 2, en 3ème au collège Molière, Paris (75)

Voilà, se dit-il, c’est maintenant que tout va se jouer. Je n’ai pas le pouvoir d’arrêter la mort qui s’en prend à ce garçon mais je ferai tout pour la ralentir.

Il repose la tasse de thé à peine entamée, s’agenouille et la main posée sur son fourreau, ferme les yeux.

La porte tremble, plie, résiste et finalement capitule dans un claquement sonore. Le fracas des pieds qui martèlent le sol envahit la petite pièce. Tous les volets avoisinants se ferment, ils savent très bien ce qu’il va se passer alors ils emprisonnent leur cœur derrière leur peur et laissent le vieil homme face à une dizaine d’hommes armés jusqu’aux dents. Déjà le maître a sorti son immense katana, et embroché deux des leurs. Sa lame glisse, elle semble caresser les corps en laissant de longues marques rouges d’où s’échappent des flots de vie bouillonnants. Elle s’infiltre dans le moindre carré de peau nue que leurs armures laissent à découvert. Sa danse mortelle s’achève sur une masse de cadavres, alors tranquillement, il va s’asseoir. Il boit calmement les dernières gorgées de son thé puis s’effondre sans vie dans une mare rouge, le sourire aux lèvres.

Lou ho court, il sait qu’il a deux heures devant lui pour atteindre la Vallée du Cœur où il pourra y rencontrer l’ami du maître et lui transmettre ses dernières volontés. Les larmes lui viennent aux yeux, il aimerait tant pouvoir encore espérer. Espérer le voir arriver, espérer sentir sa main sur son l’épaule, espérer entendre sa voix lui promettre que tout est fini, comme après l’Accident. Il lui devait tout. Ainsi, lorsque le maître lui avait ordonné de partir, il lui avait obéi sans réfléchir, sans penser au futur. Voila pourquoi il se retrouvait désormais sur les routes.

La fête est sympa. Pourtant, il était tendu au départ. Il avait peur de se faire découvrir par ses parents, et pire que leurs cris, voire leur déception. Sentir leur désespoir en se sachant en être la cause. Mais de toute façon, il avait tout essayé pour obtenir un sourire, une approbation, un signe pour lui montrer qu’il était sur la bonne voie. Mais jamais ! Quoi qu’il fasse il n’arrivait à obtenir de son père qu’un « c’est bien » tandis que son nez restait plongé dans sa pile de paperasses. Et sa mère, dépressive, paraissait aussi lointaine et intouchable que le songe oublié de la nuit qu’on essaye de réveiller alors qu’il fait jour.

Dégouté par leur attitude et las d’attendre l’improbable, il commence à s’amuser, à boire un des verres qu’on lui tend, puis deux, puis trois et finalement il n’arrive plus à compter, son esprit est trop embué, trop trouble.

Les villageois s’approchent lentement puis toutes craintes éloignées, avec une curiosité irrépressible. Dans la maison tout est calme et paisible comme si le voile de la nuit s’était à peine couché sur le bâtiment. Il n’y plus âmes qui vivent, ils entrent et les premiers hurlent de terreur devant le carnage qui s’offre à leurs yeux, et tous s’enfuient lorsqu’ils aperçoivent les yeux grands ouverts du sage et sa bouche dont les coins remontent vers le haut.

La femme aurait pu être belle si tout son frêle corps n’était pas secoué de spasmes réguliers qui l’auraient fait tomber sans son mari pour la soutenir fermement. De nombreuses larmes coulent de ses yeux avant de rouler, abondantes, sur ses joues rouges d’être maltraitées. Ses yeux se tournent régulièrement vers un jeune homme qui repose sur un lit aux couvertures et aux draps verts, ses poignets reliés à de nombreuses machines par des tuyaux de couleurs vives. A peine son regard a-t’il effleuré le visage pâle qu’elle se blottit déjà dans les bras de son époux qui, malgré son dos affaissé comme un vieux parapluie dont l’une des baleines aurait été cassée, la soutient toujours.

Lou-ho escalade une paroi rocheuse aussi facilement que s’il marchait. Ses doigts glissent sur la pierre de sailli en sailli faisant d’un tout petit relief une prise sûre. Arrivé à deux mètres du chemin montagneux qui s’étale sous ses pieds il s’élance et effectue une roulade pour atténuer le choc. A peine debout, il aperçoit trois silhouettes sombres qui se découpent dans le brouillard qui gagne peu à peu du terrain sur la lumière du petit matin. « Evite tout les passants que tu croiseras, quelle que soit leur apparence. Derrière chaque corps se trouve une faiblesse même toute petite, elle peut s’accroître lorsque le mal la corrompt et transformer des amis chers en ennemis mortels » avait précisé le maître avant de lui remettre l’importante missive.

Lou-Ho ferme les yeux pour arrêter les larmes qui essaient de passer la barrière de ses paupières au souvenir du maître, et part dans la direction opposée aux bruits espérant qu’ils s’éloigneront progressivement. Malheureusement le rythme des pas augmente jusqu’à retentir à quelques mètres de lui. Leur souffle saccadé lui parvient s’ajoutant aux tintements des plaques de métal. Il tente en vain d’accélérer pour semer ses poursuivants mais ceux-ci semblent toujours aussi proches. Il respire de plus en plus difficilement, ses poumons quémandant de l’air à grands coups. Une rupture se fait dans sa course, imperceptible pour une personne ordinaire mais les guerriers chevronnés qui le suivent n’en demandent pas plus. Un sifflement retentit derrière Lou-Ho, il se jette à terre juste à temps pour voir une lance passer au dessus de lui. Ne prenant même pas la peine de se relever, il roule sur le côté et plonge dans le vide, ses doigts crochètent une prise, il dérape sur plusieurs mètres se rattrape juste à temps puis descend à toute allure, dans une fuite à peine contrôlée. Sa vitesse trop élevée ? L’humidité de la paroi ? Ou sa peur lorsqu’il vit une flèche lui foncer dessus ? Lou-Ho ne sut jamais ce qui provoqua sa chute mais cela n’empêcha pas son pied de glisser avant d’entraîner le reste de son corps.

Le cri réveille la femme qui somnolait sur une chaise. Elle se précipite vers son fils dont la bouche vient de se refermer, verrouillant son hurlement à l’intérieur. La femme, honteuse de s’être endormie, passe tendrement sa main dans les cheveux du jeune homme. Son mari arrive, un bouquet de roses à la main, voyant sa femme avachie sur le lit, il pose les fleurs et la prend dans ses bras. « Il a crié » murmure-t-elle, presque pour elle-même. L’homme la serre encore plus fort, puis juste avant de sortir de la chambre, il se retourne avant de chuchoter « dans deux heures, mon fils, plus que deux heures et nous mettrons fin à ton supplice. »

Une odeur entêtante de roses le sort de son sommeil. Il tente de se lever, grimace de douleur avant d’abandonner.

Il se réveille allongé sur un canapé, déjà minuit ! Il sent qu’il doit rentrer, mais il ne sait plus pourquoi, d’ailleurs où doit-il rentrer ? La musique hurle dans ses oreilles, il voit ces amis sortir, les rattrape, puis monte à leur suite dans la voiture déjà bondée. Le bolide se rend avec un vrombissement sourd sur la route.

Lou-Ho est de nouveau sur les routes. Il a perdu bien trop de temps à se reposer suite à sa chute. Heureusement que l’épais buisson de roses l’a arrêté, et même si les épines se sont plantées dans son corps avec rage pour se venger de s’être fait brutalement écrasées, elles lui ont tout de même sauvé la vie. Il s’éloigne en claudiquant. Il ne lui reste plus qu’une heure pour trouver sa vallée, sinon il se perdra dans le brouillard qui commence déjà à se répandre dans le paysage. Il traverse un pont suspendu, escalade des parois, saute et peu à peu, il se rapproche du bas des falaises. Il s’aventure entre les pins de plus en plus nombreux et dont il ne voit déjà plus le sommet. Parfois il aperçoit un petit village de maisons creusées à même la roche, ses habitants continuent tranquillement le cours de leur vie quotidienne, alors qu’il grelotte de froid et qu’il tremble à chaque tournant, de peur de voir apparaître les grands guerriers qui le poursuivent. « Tu reconnaîtras la vallée du cœur à la sombre forêt qui s’y trouve, aventure toi sans peur dans ce lieu, va en son centre, tu y trouveras le meilleur ami que j’ai jamais eu, fait lui confiance quoi qu’il arrive, ce n’était pas entièrement sa faute. » Lou-Ho se rappelle les paroles du maître lorsqu’il est en vue de l’impénétrable bois. Il ralentit et se glisse furtivement entre les arbres. La brume, de plus en plus dense, forme d’étranges silhouettes qui apparaissent entre les arbres, ajoutant du mystère à l’atmosphère de peur qui règne déjà en ce lieu. Certaines dansent entre les pâles rayons du soleil, d’autres prennent la forme d’un visage de femme dont les traits sont tirés, fatigués, de ses yeux bridés s’écoule un flot de larmes, et comme si le ciel obéissait à sa douleur, des gouttes de pluie se mettent à tomber.

Lou-Ho poursuit sa marche, inlassablement. Il arrive dans un cercle complètement dénué d’arbres. En son centre, il aperçoit, une toute jeune fillette, recroquevillée sous les assauts de la pluie. Elle gémit doucement, ses cris formant une mélopée macabre qui résonne dans la brume. A peine Lou-Ho a-t’il fait un pas dans la clairière qu’elle lève la tête, secouant ses deux adorables couettes. Elle le fixe et avec une voix grave qui ne convient pas du tout à son âge, hurle : « C’est toi ! Tout est de ta faute ! » Puis la tête de nouveau tourné vers le sol, elle continue son chant.

Lou-Ho s’assied, totalement désemparé, grelottant dans le froid et frissonnant sous les plaintes incessantes de la jeune fille. Il attend des minutes qui lui paraissent des heures. Puis le brouillard devenant de plus en plus épais, il est effrayé à l’idée que les deux heures soit
passées : des légendes circulent sur ce lieu désolé, s’y trouver à l’heure brumeuse est souvent synonyme de mort !

Il va laisser la lettre à cet endroit pour que l’ami du maître puisse la récupérer, mais avant il aimerait y jeter un coup d’œil. Qu’il connaisse quand même le pourquoi de sa course, et pour quelles raisons l’a-t-on poursuivi ! Il casse le seau de cire qui ferme la coursive et lit à haute voix : « Tu as été pour moi bien plus qu’un serviteur, bien plus qu’un élève. Alors mon très cher ami, je te demande une dernière chose : Réveille-toi ! »

La voiture vrombit, elle zigzague sur la route déserte. Soudain un obstacle surgit ! Une toute petite silhouette. La fillette a juste le temps de tourner la tête en faisant tournoyer ses adorables couettes avant de…

« Tu y trouveras le meilleur ami que j’ai jamais eu, fait lui confiance quoi qu’il arrive, ce n’était pas entièrement sa faute. »

Lou-Ho cligne des yeux pour chasser de sa tête les images appartenant au cauchemar terrifiant qu’il vient de faire. Il tente de se lever du lit aux draps verts dans lequel il est allongé, sans succès : ses muscles sont trop ankylosés pour lui obéir. Il entend des gémissements sur sa droite et de l’autre côté, la voix de son père ainsi que celle d’un inconnu. Il tourne la tête et voit sa mère qui sanglote sur une chaise. Cette dernière s’apercevant qu’il la regarde, sort de son hébétude et l’embrasse à chaudes larmes remerciant le ciel de l’avoir sorti de son coma avant qu’il ne soit débranché. Son père attiré par cette effusion de joie, s’approche et repoussant sa femme, le sermonne en accusant son irresponsabilité qui lui a fait perdre son temps. Mais Lou-Ho ne le regarde pas, horrifié par la scène qui se dévoile par la porte entrebâillée : suivie par un couple en pleurs, une fillette sur un brancard le fixe avec ses deux grands yeux, désertés par la vie.

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