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Le Brouillard éphémère

Nouvelle de Alice BOURGAULT, en 3ème au collège Notre-Dame, Nice (06)

Voilà, se dit-il, c’est maintenant…

Il se penche au-dessus de la balustrade et observe la brume qui s’étend en bas de la falaise. Les coups se font de plus en plus insistants. Le vieux maître se lève. Il ne réfléchit pas, ouvre la porte et écarte les bras. L’épée le touche, en plein cœur. La lame traverse son vieux corps sans aucune difficulté, sans aucune douleur. Il vacille, se tient à la table. Le thé fumant tombe à terre et s’écrase contre le sol. Les oiseaux se mettent à crier dans le ciel, avertis par le bruit sourd que produit la dernière respiration de l’homme qui vient de mourir.

Pendant ce temps, Lou Ho court. Il a compris par le tournoiement des oiseaux dans le ciel que son maître n’est plus de ce monde. Ses phalanges deviennent blanches à force de serrer l’étui de cuir qui pend à sa ceinture, il ne sent plus ses jambes et sa tête le fait souffrir.

Il dévale la pente, encore et encore jusqu’à-ce que ses yeux ne distingue plus rien entre les arbres. Le brouillard se fait dense, comme l’avait prévu le vieux maître. Il n’a plus beaucoup de temps. Arrivé en bas de la pente, il court au hasard, trébuchant sur les racines qui dépassent du sol et se cognant aux branches les plus basses. Du sang se met à perler de ses plaies et coule le long de sa peau.

Lou Ho a peur. Ses pensées ne sont plus qu’un chao indescriptible qui fait battre son cœur jusque dans ses tempes. Mais ses jambes ne s’arrêtent pas. Elles continuent à avancer, au détriment des muscles et des plaies qui lui font mal.

Au bout d’une heure, il s’arrête enfin de courir.

Il plisse les yeux à la recherche de quelque chose à voir qui pourrait le renseigner sur son emplacement, et pose délicatement un pied devant l’autre. Il faut qu’il y arrive avant que le brouillard n’envahisse le pays et condamne le peuple à la mort. Soudain, parmi deux nuages de brume, il aperçoit ce qu’il devait apercevoir. Une grande cavité dans la falaise lui bouche le passage.

Lou ho ne tremble plus. Il marche très calmement vers l’entrée de la caverne, serrant toujours d’une main l’étui de cuir accroché à sa ceinture. L’autre se penche sur le feuillage qui cache l’entrée de la grotte et l’écarte doucement.

Il pénètre dans le repaire de l’homme qu’il n’a jamais vu, cet homme qui est supposé les aider. Mais la seule chose qui ne l’atteigne, est l’odeur âcre d’une habitation abandonnée. Rien dans la grotte ne laisse paraitre l’existence de quelqu’un. Pas de table ni de lit, mais seulement un feu dans un coin qui se consume lentement.

La caverne est vide. Lou Ho en fait le tour, sa main serrant toujours la lettre de son maître. Rien ne bouge. Les ombres des flammes sur les murs de la grotte semblent danser autour de lui, et des frissons désagréables parcourent la peau du jeune homme. Lou Ho ne respire presque plus. Il d’adosse au mur, s’écroule sur le sol, tremblant de tous ses membres. Il ne faut pas qu’il ait peur. Mais l’esprit que dégage cette grotte vide l’effraye.

Lou Ho ferme les yeux. Et quand il les rouvre il le voit. Le brouillard rentre dans la grotte et fonce droit sur lui. La brume entre dans ses poumons, se dirige vers son cœur. Le froid le glace et le paralyse. Il a beau essayer de bouger son corps refuse de lui obéir, et malgré les efforts aucun son ne peut sortir de sa bouche.

Ses pensées sont incompréhensibles dans son cerveau, tel un méli-mélo d’images sans aucun sens qui se bouscule dans son esprit trop naïf. Il n’a pas réfléchit avant de monter dans ce panier suspendu et de rejoindre ce sentier raide. Et maintenant, il va en payer de sa vie.

Il tente désespérément dans un dernier élan de mettre de l’ordre dans sa tête, et soudain une phrase de détache du chao. C’est la question que son maître a voulu qu’il pose, une question trop importante pour être oubliée parmi des souvenirs sans importance.

Le son franchit la barrière de ses lèvres, et tout semble soudain plus facile.

—Pourquoi le brouillard recouvre t’il autant le pays ?
—Pourquoi le brouillard recouvre t’il autant le pays, c’est à toi de me le dire.
En plissant les yeux, Lou Ho aperçoit une forme recroquevillée dans un coin. C’est de cette silhouette fine que la voix est sortie, répondant à sa question par une énigme. Avec le peu de force qu’il a, Lou Ho se met debout.

—C’est vous, l’homme que je devais trouver ?
—Cela dépend de ce que tu veux de lui.
—Des réponses, murmure le jeune homme
—Je peux te fournir des réponses à condition que tu me poses des questions.

Lou Ho n’a plus peur. Il s’avance doucement vers le vieil homme assis à même le sol, et lui tend l’étui de cuir qu’il n’a pas cessé de serrer dans sa main devenue moite. L’homme ouvre l’étui et déchiffre lentement la lettre.

Lou Ho attend les bras croisés contre sa poitrine qu’il finisse de lire. Pendant quelques instants, le silence se fait dans la caverne. Plus aucun bruit, hormis le crépitement des flammes. La lettre finie, l’homme lève enfin les yeux.

—L’empereur est mort.
—Je… je sais, bredouille Lou Ho.
—Et ce n’est pas par hasard.
—Comment ça ?
— Son heure était venue.

Sur les joues de Lou Ho, des larmes se mettent à couler. Il les essuie du revers de sa manche, et renifle bruyamment.

—Ne pleure pas Lou Ho. Ton maître était quelqu’un de bien.
—Mais pourquoi voulait-il mourir par la main d’un autre ? je ne comprends pas…
—Ton maître pensait que mourir dignement est un acte qui doit être fait par un autre que soi. Tu imagines le plus grand Empereur de Chine mourir seul dans un lit, entouré seulement par la souffrance causée par la vieillesse ? Au moins, il n’aura pas souffert, et il ne sera pas mort seul.
—Et le brouillard ? pourquoi autant de brouillard ?
—Ton maître était un grand homme. Et les grands hommes rejoignent les nuages quand il est temps de partir. Ce brouillard fait juste parti de son passage de la vie à la mort.
—Ce brouillard ne va donc pas rester ?
—Dans quelques minutes, il ne s’agira plus que d’une brume éphémère.
—Mais pourtant, il était là bien avant sa mort !
—Il savait qu’il devait s’en aller.
—Les oiseaux… murmure Lou Ho.
—Quoi ?
—Les oiseaux ! ils sont devenus fous dans le ciel, et c’est à ce moment que j’ai compris qu’il n’était plus là.
—Les oiseaux sont souvent annonceurs de mort.

Lou Ho essuie de nouveaux ses paupières avec sa manche. Il se penche au-dessus de l’épaule du vieil homme et commence à lire. Quand il atteint les dernières lignes, ses yeux s’écarquillent de stupeur et son cœur se met à tambouriner dans sa poitrine.

Dis à Lou Ho que j’espère qu’il comprendra ma décision. Il est le fils que je n’ai jamais eu, le fils que j’aurais aimé avoir. Et je veux que ce soit lui qui monte sur le trône pour gouverner mon peuple. Il sera à la hauteur. Je compte sur toi pour lui apprendre tout ce qu’il doit savoir, et ne laisse pas le brouillard envahir vos cœurs, mon frère.

Le vieil homme sa retourne lentement.

—Tu es prêt ?
—Près pour quoi ?
—Prêt à commencer ton entrainement pour devenir un empereur.
—Mais je…
—Tu te sens capable ?
—Euh… je crois, bredouille le jeune homme.
—Très bien. On y va.

Les jours suivants, Lou Ho apprend, comme un enfant ignorant. Il reste assis par terre, pendant que Shan Li lui fait la leçon. Au bout que quelques semaines, Lou Ho est prêt. Il connait chaque ville, chaque fleuve, chaque arbre de son futur royaume. Les lois et les textes importants sont tous gravés dans son esprit, et son corps et préparé au combat.
Il ne lui reste qu’une chose à faire.

Se présenter au peuple.

Quand Lou Ho sort de la caverne pour la première fois depuis des jours. Quelques nuages se prélassent dans le ciel, et les oiseaux sont là. Ils tournoient de plus en plus vite dans la lumière matinale, comme pour indiquer qu’il est temps. Il est temps qu’un nouvel empereur monte sur le trône, que le peuple soit de nouveau gouverné.

Rien dans l’allure de Lou Ho ne laisse paraître qu’il était qu’un simple serviteur, un simple messager. Son visage est grave. Ses longs cheveux noirs sont tirés en arrière, retenus par une baguette de bois. Ses bras sont serrés le long de son corps musclé et vif, comme si le jeune homme qu’il était autre fois n’avait jamais existé.

Derrière lui, Shan Li sourit. Dans sa main, l’étui de cuir est vide. La lettre a été jetée dans les flemmes, maintenant inutile. Il se retire lentement dans la grotte, et son regard se lève une dernière fois sur les oiseaux avant de disparaître derrière le mur de feuillage.

Dans la clairière, le soleil brille enfin. Un rayon lumineux caresse la joue de Lou Ho, éclairant d’un éclat nouveau le règne du serviteur devenu empereur de Chine.

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