LIPSKEROV Dmitri

Le Dernier Rêve de la raison (Éditions du Revif, 2008)

Biographie

La première traduction française du célèbre auteur russe, personnage incontournable du paysage littéraire contemporain, est aussi sa plus importante et sa plus emblématique. Le Dernier Rêve de la raison a connu un immense succès en Russie à sa sortie en 2000. Voici en effet un portrait prégnant et intense de la Russie contemporaine, formidable fresque où réalisme et fantastique se côtoient au service d’un récit des plus captivants. Pour qualifier le génie de Dmitri Lipskerov, les critiques russes le rapprochent ici de Dostoïevski, Gogol et Boulgakov ; là de Tchekhov ou de Pelevine, Chef de file de la nouvelle génération russe. Auxquels il répond : « On passe son temps à me comparer à des tas de célébrités historiques. Au jour d’aujourd’hui, ça m’en fait environ 70. Les journalistes aiment bien coudre la main de Pouchkine à la tête de Gogol car ils adorent les clichés. Mais moi, je n’ai rien à voir avec tout cela… on essaie de fourrer ce que je fais dans je ne sais quelles grilles… (mais) j’écris parce que je ne peux pas faire autrement. » Pour notre grand plaisir donc, tant son savoir-faire en matière de suspense est grand et son imagination inépuisable.

Né à Moscou en 1964 et fils d’un scénariste et un auteur de dessins animés connu, Dmitri Lipskerov sort diplômé de la prestigieuse école théâtrale Chtchoukine à Moscou. Il se lance dans l’écriture de pièces de théâtre et devient membre de l’Union des écrivains soviétiques en 1989. Au début des années 1990, ses pièces sont montées par de prestigieux metteurs en scène, comme Mark Zakharov ou Oleg Tabakov.
Il connaît la consécration littéraire à la fin des années 1990, avec deux romans : Les quarante Ans de Tchantchjoe et L’Espace de Gottlieb. Publié d’abord dans la prestigieuse revue Novy Mir, Les quarante Ans de Tchantchjoe est réédité par Vagrius, et figure dans la liste des livres sélectionnés pour le Booker Prize russe en 1997. Dès ses débuts, le style de Dmitri Lipskerov est un mélange de réalisme et de fantastique. Ses personnages évoluent dans un univers où l’imagination et la fusion d’époques transforment la réalité russe. Cette particularité, ainsi que le titre de son premier roman, ont amené de nombreux critiques à comparer l’auteur à Gabriel García Márquez…

Le Dernier Rêve de la raison raconte les mésaventures du vendeur de poisson Ilya Ilyassov et du pollicier Sinitchkine, deux personnages a priori ordinaires, voire minables, qui servent de prétextes au déploiement d’un récit totalement imprévisible. C’est tout un tableau de la Russie qui est peint, par le biais de personnages et de situations à la fois banals et extrêmes, parfois révulsants et même sordides. Des faits ahurissants et fantastiques (un homme enceint !) ponctuent graduellement le récit comme autant de métaphores liées à des problématiques les plus universelles (le sens de la vie, le Bien et le Mal…). Un récit digne des grands thrillers mais servi par Monsieur-tout-le-Monde, tout à la fois drôle et loufoque, dont la trame est parfaitement maîtrisée.


Bibliographie :

  • Le Dernier Rêve de la raison (éditions du Revif, 2008)
  • Leonid Obyazatelno Umret ("Léonide doit mourir", 2006)
  • Oseni ne budet nikogda ("L’Automne ne viendra jamais", 2004)
  • Russkoe stakkato - britanskoi materi ("Staccato russe pour une mère britannique", 2002)
  • Edipov Kompleks ("Le Complexe d’Oedipe", 2002)
  • Pal’tsy dlia Kerolain ("Des Doigts pour Caroline", 2001)
  • Rodichi ("Parentèle", 2001)
  • Poslednii Son Razuma ("Le Dernier Rêve de la raison", 2000)
  • Prostranstvo Gotliba ("L’Espace de Gottlieb", 1998)
  • Sorok let Chanchzhoe ("Les quarante ans de Tchantchjoe", 1997)

Présentation de Le Dernier Rêve de la raison

Le Dernier Rêve de la raison est l’une des œuvres maîtresses de Dmitri Lipskerov, qui fait partie des écrivains russes contemporains les plus appréciés tant par la critique que par le public de son pays. Les protagonistes du roman, le vendeur de poissons Ilyassov et le policier Sinitchkine, deux personnages à la fois grotesques et touchants, vivent des mésaventures surprenantes, déroutantes et faites pour tenir le lecteur en haleine. De la façon typique qui caractérise Lipskerov, le livre mêle le naturalisme, le fantastique, le baroque et le métaphysique, portés par une écriture pleine d’humour. Cet ouvrage a connu en Russie un énorme succès qui lui a valu plusieurs rééditions depuis sa première parution en 2000.

Revue de presse :

  • « L’imagination et le style de Lipskerov entraînent les personnages – et le lecteur avec eux –
    dans des aventures qui font passer du sourire à la gravité, celle-ci toujours en discret
    contrepoint de celle-là pour évoquer de sérieux thèmes métaphysiques suggérés par d’irréelles
    situations. (…) Chaque épisode, entre onirisme et délire surréaliste, est d’une écriture
    magnifiquement débridée. Dans la lignée de Boulgakov et de Kafka. » Pierre-Robert Leclercq, Le Monde, vendredi 7 août 2008.
  • « …L’apparent excès de langage recouvre une délicatesse (…) préservant la lucidité. Le
    romancier évoque cette réalité sociale inquiétante que la phraséologie contemporaine appelle
    ‘discrimination’. (…) Humour divers, pimentant des êtres ou des situations très contrastées.
    Si le rire n’est point exclu du roman, il n’a rien d’une aimable succession de calembours.
    Lipskerov débusque les manifestations, évidentes ou dissimulées, de la bassesse… Le style
    de Dmitri Lipskerov est original. (…) Les parodies les plus poussées portent leur part
    d’émotion sincère… » Gaston Marty, Europe, n°957-958, janvier-février 2009
  • « Magie, humour, suspense, tels sont les ingrédients de cette bouillabaisse démoniaque que
    Dmitri Lipskerov a concocté selon les meilleures recettes du réalisme magique. (…) Roman
    riche en intertexte… Ce dernier rêve de la raison est, certes, un cauchemar, mais un
    cauchemar si fascinant que l’on ne regrette pas d’aller au bout de nos rêves. Le texte de
    Lipskerov est profondément moderne… La langue, lapidaire et élégante, sarcastique mais
    capable d’envolées lyriques, est merveilleusement traduite par Raphaëlle Pache. Fait
    rarissime, on lit la traduction avec autant de plaisir que l’original. »
    Daria Moudrolioubova, Le Courrier de Russie, n°132, octobre 2008
  • « Lipskerov parvient à faire un roman formidable, tour à tour drôle, puis terrifiant (voire
    écoeurant), ou bien simplement émouvant. Le lecteur reste saisi par un style simple, et se
    laisse aller à suivre l’auteur dans sa narration, sans pour autant savoir quel en est le but. Et
    lorsque l’on referme le livre, on ne peut être tout à fait certain d’avoir tout compris, mais on
    peut être sûr d’une chose : d’avoir lu un texte profondément humain et marquant. »
    Russkaya Fantastika, 5 juin 2009,

Le dernier rêve de la raison

Le Revif - 2009

L’on n’a pas souvent l’occasion de se dire, en lisant un roman contemporain, qu’on vient de découvrir un classique à ranger sans hésitation aux côtés des plus grands. Dans le cas du Dernier rêve de la raison, on peut vraiment parler de « découverte », s’agissant de la première traduction française d’un auteur célèbre dans son pays - rien d’étonnant qu’il le soit, vu son savoir-faire en matière de suspense et son imaginaire inépuisable, mis au service d’un propos métaphysique. Ayant choisi pour protagonistes deux antihéros a priori dénués d’intérêt - le vendeur de poisson Ilyassov et le policier Sinitchkine -, Lipskerov nous entraîne dans une histoire où le réalisme est constamment détourné au profit du fantastique et vice versa, chacun des deux aspects du récit rendant l’autre encore plus saisissant. Avant d’arriver à la page 115, où l’on apprend que « le capitaine Volodia Sinitchkine avait accouché de nouveau », le lecteur a déjà traversé une série si étourdissante de mésaventures véristes ou surnaturelles que l’événement en question lui paraît presque banal, quoique personne n’aurait su deviner - je vous mets au défi - de quoi accouche le bonhomme et par quel moyen. Il se produit, chez Lipskerov, de ces faits ahurissants, en gradation croissante, dont aucun n’est gratuit : ils construisent étape par étape un réseau de métaphores liées aux problèmes les plus universels (le Bien et le Mal, le sens et les limites de la vie humaine...). On peut se délecter au roman sans tenir compte de sa portée philosophique, mais le plaisir et l’admiration qu’il suscite augmentent encore quand on accède à sa profondeur. Quant à la part criminelle du récit, elle n’a rien à envier à ce qu’on trouve dans les best-sellers actuels, à cette différence (appréciable) près qu’ici, elle concerne non pas des cas extrêmes comme les psychopathes et autres serial killers chers aux auteurs anglo-saxons, mais le Monsieur Tout-le-Monde russe, ce qui entraîne mine de rien, comme en passant, des constats fort significatifs sur la réalité locale. De fait, Lipskerov dépeint la Russie actuelle avec une acuité et une prégnance qui rendent inévitables les rapprochements avec Dostoïevski, Gogol et Boulgakov. Comme ces grands prédécesseurs, il offre au lecteur une image de l’état des choses dans le pays par le biais de personnages et de situations où le banal et l’extrême se rejoignent, et comme eux - avec une originalité digne de la leur -, il en tire des effets de sens où le local débouche sur l’universel. Prévenons les lecteurs sensibles : le tableau est proprement effarant et ne manque pas d’images gore, bien que ce ne soient pas elles, à notre avis, qui constituent le plus révulsant du récit : certains petits échanges de propos, anodins pour les personnages secondaires, atteignent des sommets d’horreur qu’on a du mal à oublier, de ceux qui suffisent pour reconnaître un grand écrivain. Saluons la traductrice : point n’est besoin de savoir le russe pour constater le niveau d’une version qui sonne comme un texte original, résultat n’allant nullement de soi pour le genre d’écriture, aux registres variés, que pratique l’auteur. On referme le roman, abasourdi par sa puissance, avec l’envie d’en parler. Lisez-le, vous ne risquez pas de regretter l’expérience, à moins d’intolérance au surcroît de talent.

Vous avez dit absurde ?

Les cafés littéraires
Avec Andreï KOURKOV, Karan MAHAJAN, Dmitri LIPSKEROV - Saint-Malo 2010