Un animal civilisé

Écrit par AUCOUTURIER Clémentine (Term, Jean Dautet de La Rochelle)

23 avril 2019.
 

Un animal civilisé

Elle esquissa un pas à reculons, puis fit une brusque volte-face et se mit à courir.

Les yeux, pourtant, continuaient de la suivre, prunelles incandescentes et sauvages qui lui brûlaient le dos et l’esprit.
La jeune fille se réfugia dans sa chambre et, s’approchant prudemment de la fenêtre, jeta un coup d’oeil au-dehors. Ce qu’elle y aperçut ne la rassura qu’à moitié ; l’homme au regard lupin avait disparu et il n’était visible nulle part alentour. Qui était-il ? Que lui voulait-il ?
Le ciel s’assombrissait de plus en plus vite, à mesure qu’une nuit claire prenait peu à peu le pas sur un jour gris. Le croissant mince d’une lune d’argent brillait d’un étrange éclat, comme celui d’une lumière artificielle. Au loin, des hurlements lugubres retentirent, des cris de loups qui se répercutèrent longuement entre les étoiles...
 
J’ouvris les yeux au son des hurlements. J’avais encore rêvé de la maison où j’habitais, enfant, et de Lola. Lola, c’était un peu moi, une sorte d’alter ego onirique, à qui il arrivait tout ce que ma morne vie m’interdisait. Par contre, j’ignorais qui était cet homme à la fenêtre.
Je m’étais assoupie la télévision allumée – on allait encore me le reprocher. Je m’étais réveillée durant un reportage sur un zoo en région parisienne, qui décrivait toutes les mesures et les dispositifs mis en place afin d’oeuvrer à un meilleur confort des animaux. Cela semblait particulièrement magnanime de la part des soigneurs, mais un frisson me prit tout de même en apercevant le grand lion, roi des animaux, couronné de sa crinière, par-delà les barreaux d’une cage. Plus que l’enfermement, c’était la figure des visiteurs qui finissait de le soumettre, lui et tous ses sujets, des pingouins maladroits dont se gaussaient les enfants aux singes qui observaient d’un œil las les grimaces de leurs cousins biologiques, figure sereine car sauve, qui observait avec curiosité ce que la nature avait fait différent d’elle.
Quelque peu troublée par ces visages, j’éteignis la télévision et descendis faire quelques pas dans le jardin. L’air était frais et j’y retrouvais Maryse, une autre résidente, qui s’y promenait elle aussi. Mais après quelques mots échangés, ses mains un peu potelées semblèrent s’allonger considérablement et sa peau se solidifier comme pour former une patte griffue. Lorsque je relevai les yeux sur son visage, celui-ci s’était couvert de poils bruns. Etais-je à nouveau en train de rêver ?

Il pleuvait à nouveau, mais l’homme, cette fois-ci, était attablé face à elle, dans la pièce-même où il l’avait observée la première fois. Lola ne se souvenait pas l’avoir invité à entrer.

Les coups provenaient d’à côté. Ils étaient d’une telle régularité, qu’on aurait cru que celui qui les frappait était devenu fou, maniaque d’exactitude. Agacée par ce bruit, j’allumai le poste de télévision, espérant ainsi en couvrir le son. Je tombai sur un autre reportage, mais celui-ci portait sur les « gated communities », des quartiers riches, fermés et sécurisés, où le reste de la population ne pouvait pénétrer. C’était une autre forme d’enfermement que celui proposé par le zoo, car cette fois, la cage était faite pour protéger ses occupants de l’extérieur et non l’inverse. Néanmoins, le concept était toujours le même – se préserver de ce qui nous était trop dissemblable.
Ma tête me lançait depuis le réveil, comme si la pluie de mon rêve avait continué à me battre aux tempes. Celui-ci avait été encore plus absurde qu’à l’habitude, autant dans son fond que dans sa forme. Pourtant, un écho me restait.
« L’homme est un animal civilisé. »
Je cherchai le dictionnaire dans la petite bibliothèque de ma chambre. A la page de « civiliser », je trouvai une définition qui me donna à réfléchir :
« Civiliser : Faire passer d’une condition primitive à un état de plus haut développement matériel, intellectuel, social. »
Ainsi, nous étions des êtres évolués, capables de technique, de réflexion et de communauté. Pour en faire quoi ? Des barrières ? L’homme a gardé de la vie bestiale l’impitoyable meute qui ne conserve pour membres que ceux qui se conforment à ses principes et ne revendiquent pas trop leur liberté de différence. Nous vous accueillons à bras ouverts, semblent crier les alphas, mais à l’unique condition que vous deveniez comme nous – l’altérité risquerait de créer bien trop de désordre.
Je jetai un regard par la fenêtre. Des murs ceignaient le jardin, leurs ombres étalées par le soleil bas. Mais qui protégeaient-ils de quoi ? Nous de l’extérieur ou bien l’extérieur de nous ?

Toujours la maison, la vieille maison de brique donnant sur la rue des Chênes, le jardin par-derrière, avec la balançoire que lui avait installée son oncle lorsqu’elle était plus jeune. Lola sortit dans l’air humide et froid de la nuit pour venir s’y asseoir. De la maison ne provenait aucun bruit, il avait bien longtemps que ses parents – oniriques comme réels – avaient déménagé, et seul le frottement grinçant de la vieille corde sur les portants se faisait encore entendre. Se balançant doucement, la jeune fille contempla le calme et l’impression de sérénité que seuls les rêves pouvaient m’apporter.