MUKASONGA Scholastique

Rwanda - France

10 mai 2020.

Livre après livre, l’autrice rwandaise construit un tombeau de papier pour sa famille massacrée lors du génocide de 1994. Prix Renaudot 2012, son premier roman, présenté dans le cadre des journées scolaires, est un récit poignant dont l’écriture âpre et tendue reflète l’histoire complexe de la montée de l’horreur du Rwanda des années 70. Elle aborde aujourd’hui une autre facette de l’Histoire complexe de son pays, celui du syncrétisme religieux. Sur un ton humoristique, l’autrice vient mettre en parallèle les mythes païens, encore très vivaces dans la culture rwandaise, avec l’Histoire chrétienne et critique avec finesse et humour, le colonialisme du XIXe siècle.

 

Prix Renaudot 2012, la Rwandaise Scholastique Mukasonga construit livre après livre un tombeau de papier pour sa famille, massacrée lors du génocide de 1994. Née en 1956 au sud-ouest du Rwanda, cette survivante, déjà installée en France lors des massacres, a connu dès l’enfance les humiliations et la violence des conflits ethniques : toute sa famille est déportée par les Hutus en 1959 à Nyamata, une région inhospitalière du Rwanda. Chassée en 1973 de l’école d’assistante sociale de Butare où elle poursuit ses études, elle fuit les raids Hutus menés contre les Tutsis et franchit la frontière du Burundi avec son frère. Elle ne retournera au Rwanda qu’en 1986, clandestinement. Elle voit alors sa famille pour la dernière fois : presque tous ses parents périssent massacrés lors du génocide de 1994.

Douze ans plus tard, Inyenzi ou les Cafards, récit autobiographique bouleversant publié par Gallimard, marque l’entrée de Scholastique Mukasonga en littérature. Nourri de souvenirs d’enfance, ce livre est un témoignage déchirant sur l’expérience des Tutsis dans les années soixante. La femme aux pieds nus, Prix Seligmann « contre le racisme, l’injustice et l’intolérance », explore à nouveau en 2008 le territoire douloureux de la mémoire, en évoquant la figure de sa mère disparue.

Si la fiction s’est immiscée dans l’œuvre de Scholastique Mukasonga avec L’Iguifou, recueil de cinq nouvelles paru en 2010, Notre-Dame du Nil, prix Renaudot et prix Ahmadou Kourouma 2012, constitue son véritable premier roman. Prélude au génocide rwandais dans le huis-clos d’un lycée des années 1970, ce livre singulier laisse deviner, derrière les amourettes banales et les amitiés d’un groupe d’adolescentes issues de la bonne société, l’horreur qui se prépare. Son écriture empreinte de poésie, qui gravite inlassablement autour de l’indicible du génocide, ne renonce jamais à l’humour : c’est ainsi avec une grâce et une légèreté inouïe que l’auteur nous fait comprendre les raisons profondes de la violence et les mécanismes qui ont conduit au meurtre de masse.

En 2015, l’écrivaine revient avec Coeur tambour, un roman troublant, captivant ; un conte qui nous invite au voyage dans un monde merveilleux où se mêle mystique et musique au fil d’une plume féline, délectable.

Site de Scholastique Mukasonga


Bibliographie

 

DERNIER OUVRAGE

 
Littérature jeunesse

Kibogo est monté au ciel

Gallimard - 2020

Il s’agit là d’un roman plein de péripéties, situé en terre d’Afrique, dans l’ancien Ruanda, à l’époque où les pères missionnaires ont implanté la foi chrétienne dans des populations jusqu’alors adonnées aux pratiques païennes.Le roman est divisé en trois parties : « Ruzagayura », un nom qui désigne la grande famine ; « Akayézu », ainsi nommé par un père avisé, entré au grand séminaire et qui en sera chassé par les religieux en raison de sa conduite extravagante (il s’agit en fait de soins qu’il a donnés à une enfant, la sauvant ainsi de la mort, ce que les villageois éberlués interprètent comme une résurrection et les pères, outrés, comme un sacrilège). La légende veut qu’Akayézu, qui un jour disparaît, ait été enlevé, comme Kibogo avant lui (ou comme le Christ et la Vierge, Enoch et Elie), du haut d’une montagne au milieu d’un nuage. La troisième partie est intitulée « Kibogo » et forme une unité avec les deux autres.Kibogo est l’un de ces Abatabazi, ou « Sauveurs », en général un prince ou un haut personnage, qui, pendant les guerres et les périodes de calamités, telles les famines, se sacrifiaient à la demande des devins de la cour royale pour « sauver » le Ruanda - un mythe bien implanté dans la tradition ruandaise. L’histoire prend forme dans les esprits, mêlant les deux personnages mythiques, Akayézu et Kibogo ; elle est fermement condamnée par les « padri », qui voient là l’inspiration de Satan. Mais les conteurs de la nuit n’en colportent pas moins les mots enchantés et les péripéties extraordinaires. Ce syncrétisme, nous dit l’auteur, constituait une forme de résistance à l’acculturation du peuple par les missionnaires lors de la colonisation.Le récit de Mukasonga est vivant, plein d’humour et de fraîcheur, il se lit bien. La critique de l’action missionnaire n’est jamais directe ni lourde, elle passe par le rire (l’auteur, très consciente de sa méthode, explique que, à son sens, le tragique inclut le rire). Certes, il s’agit de légendes africaines et leur exotisme pourrait nous éloigner des événements racontés ou des personnages. Or il n’en est rien. Des parallèles apparaissent constamment entre l’histoire chrétienne – ici racontée et déformée de façon comique par les gens du lieu – et les légendes ruandaises encore si vivaces. Ainsi, qui est vraiment monté au ciel, de Kibogo, le fils de roi, ou du Yézu des missionnaires ? Tels qu’ils sont ménagés, ces rapprochements ne manquent pas de saveur.