Shinjù

18 juin 2019.
 

1.

Alors j’ai sorti mon téléphone de ma poche et j’ai enfin osé composer le numéro que je connaissais par cœur, depuis un an exactement.
La sueur ruisselait doucement sur mon front devenu froid, descendant jusqu’à mon cou qui, lui, était encore chaud. Mes pensées tourmentées se mêlaient peu à peu à mes larmes et à ma transpiration, j’étais pris par mes émotions, entre euphorie et tristesse, j’avais perdu tout repère. J’appuyai malgré tout sur le bouton déclenchant l’appel. Alors que j’étais plongé dans mes pensées, mon téléphone se mit à parler : « Le numéro que vous essayez de contacter n’est pas attribué ». A ces mots, je me figeai. Elle m’avait oublié.
Le temps se mit à passer sans un bruit, sans une larme. C’était extrêmement long. Tout était si calme à présent. La pluie s’était mise à tomber, les gouttes valdinguaient gracieusement comme à leur habitude et moi je ne bougeais pas. Mon téléphone à la main, le regard dans le vide et la bouche béante, j’étais planté là. Les gens autour de moi couraient tous, essayant de fuir la pluie comme ils fuyaient sûrement tous leurs propres démons.
Je laissai la pluie caresser ma peau une nouvelle fois avant de me diriger vers ma voiture. Je ne voyais plus personne dans les alentours, ils avaient tous fui. Alors j’ouvris la portière et je m’installai, le bruit du moteur résonnait dans toute la ville qui semblait ne plus porter aucune vie. Je soupirai une dernière fois comme pour me dire que c’était de la pure folie mais j’avais besoin d’elle. Alors c’est le pied enfoncé sur la pédale d’embrayage que je démarrai. J’étais enfin prêt.

2.

Cela faisait maintenant une heure que je roulais, la fatigue commençait à se faire sentir tandis que mon réservoir se vidait peu à peu. Je ne savais même pas où j’allais. Alors que je longeais les périphéries de Yokosuka une lune pourpre et solitaire se dressait face à moi telle la Grande Vague de Kanagawa. Fasciné par cet étrange astre qui fut cependant mon unique compagnon de fortune, je décidai de m’arrêter sur la côte pour profiter de cette sérénité que les dieux semblaient m’octroyer.
Je fermai les yeux et inspirai un bon coup. Une brise de vent embrassait les feuilles de cerisiers, faisant danser avec elles ma chevelure noirâtre qui se mêlait facilement à cette délicieuse nuit. Un silence presque mélancolique prit place.
Je pensais, je pensais énormément, je pensais même sans cesse. J’avais les épaules bien trop fragiles pour un poids de cette envergure. « Chasser un fantôme du passé » des mots lourds de sens qui semblaient presque fantaisistes voire utopiques. Je me surpris à pleurer, j’en avais envie ou j’en avais besoin, je ne sais pas. J’eus simplement l’impression que mes larmes feraient fondre cette frénétique raideur dont j’étais prisonnier. J’avais vécu une vie de honte que je ne pouvais assumer jusqu’à présent car ma vanité avait pris soin de l’endormir.
Mon seul bonheur était devenu la cause même de mon plus grand malheur. Moi qui avais déjà perdu mes parents, j’étais perdu dans un jeu où seuls les dieux étaient maîtres des actions, ils m’aimaient mais me torturaient. Je voulais mourir ; il fallait que je meure. Plus je réfléchissais et moins je comprenais, j’étais à la quête d’un amour que les dieux m’avaient offert mais que les hommes m’avaient interdit.
Pourtant j’étais là, au devant de ma voiture, prêt à défier leur jugement.
« Namiko, ma chère, répétais-je incessamment, sache que je prends enfin mon élan ». 

3.

Je me suis très vite remis en route vers Miura, je savais que les parents de Namiko habitaient là depuis des années. Ils étaient ma seule piste, peu importe la haine qu’ils éprouvaient pour moi je souffrais, je souffrais d’un vide qui me rongeait depuis plus d’un an et que seule leur fille pouvait combler.
Je continuai donc à rouler. Le temps s’étirait, laissant le soleil prendre possession de la nuit noire pendant que moi, je songeais.
Par la vitre de ma voiture, des taches roses : des fleurs de cerisiers ?
La nostalgie m’enveloppa, des souvenirs de ces temps poétiques couvraient mes craintes comme un drap fait d’encre et de mots.
Alors que le temps semblait se figer pétri par mes pensées, la réalité rattrapa les songes. J’étais arrivé. Je reconnaissais ces grands jardins et cette maison à l’allure si traditionnelle.
Je fixai la porte alors que le vent printanier venait souffler sur les bambous et les orchidées. Je m’avançai, gravissant les petits escaliers qui conduisaient à la porte d’entrée, puis je frappai. Un long silence se fit entendre. Je me retournai alors, prêt à rebrousser chemin, persuadé d’avoir utilisé ma dose de courage pour la journée quand j’entendis un grincement de porte et une douce voix m’interpellant.
Obéissant à la l’écho de la jeune femme, je me tournai à nouveau. Les larmes commencèrent à couler sur le visage de la japonaise. L’ombre du grand arbre rendait son regard imperceptible mais ses larmes tels des cristaux de lune rayonnaient, tombant de ses joues pour atterrir sur sa poitrine. Elle était similaire à une fleur, éphémère et mélancolique, mais sa beauté était pourtant si brute. Elle portait un kimono d’une grande simplicité, le vent soufflait légèrement sur son doux visage balayant sa longue chevelure brune en arrière. Les feuilles de cerisiers tombèrent à ses pieds comme pour la vénérer. Elle était tellement belle, mais elle était surtout la femme que j’aimais. Ayase Namiko, tu m’as tant manqué.

4.

Nous nous fixâmes pendant un long moment sans rien nous dire. Je voyais dans son regard des sentiments qui se battaient, essayant de prendre dessus l’un sur l’autre. C’est comme si elle m’aimait mais me détestait, deux sentiments si différents mais pourtant si similaires. Je ne pouvais pas lui en vouloir. C’était la fille d’un homme politique et je n’étais qu’un écrivain ivre et rêveur traînant son ennui durant ses heures perdues. Sans elle j’étais seul, errant comme un chien sur le chemin de la vie. Je voulais m’excuser, m’excuser de m’être enfui quand ses parents ont rejeté notre union. La sueur se remit à glisser doucement sur mon front :
« Je suis désolé. Je n’aurai jamais dû, pardonne-moi. Ma voix rauque et brisée vint percer cet inconfortable silence.
Elle me fixa fortement avant de me répondre
« Je t’aime, je te hais Dazai. « 
Alors que je m’apprêtais à lui répondre, elle coupa mon entrain par un doux baiser. C’était comme magique, cela faisait si longtemps.

5.

Une fois sur la plage, nous commençâmes à parler, elle me raconta comment cette année sans moi fut difficile et qu’elle ne voulait plus jamais que nous soyons séparés. J’esquissai un sourire à ses belles paroles mais je savais que cet instant n’était qu’illusoire.
Nous regardions les étoiles en silence, puis elle se leva, se dirigeant vers la mer. Je la suivis et l’enlaçai par le dos, sa peau était si chaude. Nous restâmes ainsi pendant un moment puis elle m’interpella.
« Dazai ?