NOVARINA Valère

Suisse

10 mai 2020.

Valère Novarina est ce qu’on pourrait appeler un inventeur de mots. Dramaturge, essayiste, metteur en scène, poète, écrivain, peintre, il réinvente jour et nuit le langage et tout ce qui le compose. Chacune de ses œuvres vient tour à tour compléter la précédente, comme un immense corps en mouvement qui ne cesserait jamais de changer, muer, muter, en proie aux passes poétiques de son créateur. Il en ressort de tout cela une oeuvre monumentale, protéiforme, dont on ne peut se contenter de la lire ni de la voir. Avec L’animal imaginaire, publié chez P.O.L et créé au théâtre national de la Colline, la langue poétique du dramaturge fait écho aux inquiétudes écologiques actuelles et nous livre un véritable plaidoyer pour l’animalité.

 

"J’ai toujours pratiqué la littérature non comme un exercice intelligent mais comme une cure d’idiotie. Je m’y livre laborieusement, méthodiquement, quotidiennement, comme à une science d’ignorance : descendre, faire le vide, chercher à en savoir, tous les jours, un peu moins que les machines.
Beaucoup de gens très intelligents aujourd’hui, très informés, qui éclairent le lecteur, lui disent où il faut aller, où va le progrès, ce qu’il faut penser, où poser les pieds ; je me vois plutôt comme celui qui lui bande les yeux, comme un qui a été doué d’ignorance et qui voudrait l’offrir à ceux qui en savent trop.
Un porteur d’ombre, un montreur d’ombre pour ceux qui trouvent la scène trop éclairée : quelqu’un qui a été doué d’un manque, quelqu’un qui a reçu quelque chose en moins.
Je continue, je quitte ma langue, je passe aux actes, je chante tout, j’émets sans cesse des figures humaines, je dessine le temps, je chante en silence, je danse sans bouger, je ne sais pas où je vais, mais j’y vais très méthodiquement, très calmement : pas du tout en théoricien éclairé mais en écrivain pratiquant, en m’appuyant sur une méthode, un acquis moral, un endurcissement, en partant des exercices et non de la technique ou des procédés, en menant les exercices jusqu’à l’épuisement : crises organisées, dépenses calculées, peinture dans le temps, écriture sans fin.
Tout ça, toutes ces épreuves, pour m’épuiser, pour me tuer, pour mettre au travail autre chose que moi, pour aller au-delà de mes propres forces, au-delà de mon souffle, jusqu’à ce que la chose parte toute seule, sans intention, continue toute seule, jusqu’à ce que ce ne soit plus moi qui dessine, écrive, parle, peigne.
Etablir toute une chronologie d’horaires minutieux, pour être hors du temps. Placer devant soi mille repères pour se perdre.
C’est ce que j’ai toujours recherché en écrivant : le moment où ce n’est plus un écrivain qui écrit, mais quelqu’un qui est sorti de soi, moment qui ne se trouve qu’au bout du long chemin d’exercices, tout à la fin du travail, moment de conscience totale, de libération, moment ou j’ai perdu toute intention d’écrire, de peindre, de dessiner, moment où la parole a lieu toute seule, comme devant moi, hors de moi.
Je n’ai jamais supporté l’idée que quelqu’un fasse quelque chose. Mes livres, j’ai mis chaque fois cinq ans à les faire, des milliers d’heures, de corrections maniaques ; mais ils se sont faits tout seuls. Je n’ai jamais écrit aucun de mes livres.
On ne protestera jamais assez contre ce nom qui nous est donné : ce qu’on appelle un homme mais qu’on devrait appeler autrement. On ne naît pas qu’une fois, je ne suis pas né qu’une fois : il nous faut toujours renaître à nouveau, être sans nom et protester contre toutes les manières dont nous sommes représentés, protester contre la figure humaine, contre toute science de l’homme, contre tout ce qui prétend être une science de l’homme, détruire toutes les idoles, briser sans cesse les images qu’on veut faire de nous, protester contre toutes les images de l’homme, contre toutes les cartes, les schémas de notre dehors et dedans, refuser toujours de porter notre nom. Parce que nous sommes au-delà de nos noms, au-delà de os images, non pas parlant mais renversant nos langues, traversant nos mots, en travers, en traversée, dans une forêt de langue, dans une foule de paroles, dans une ville d’inscriptions, ceux qui passent, ceux qui traversent."

Le site de Valère Novorina


Bibliographie

Aux éditions P.O.L.

Chez d’autres éditeurs

 

DERNIER OUVRAGE

 
Poésie
Théâtre

L’animal imaginaire

P.O.L - 2019

Avons-nous oublié que nous étions aussi des animaux ? Que notre aventure est celle de l’animal parlant ? Dans ce nouveau texte dédié au théâtre, et qui ne se veut pas simplement le livret d’une pièce, Valère Novarina nous fait assister à la mise en espace de la parole humaine. « C’est un livre, écrit l’auteur, où les sons viennent se croiser et renaître. Il procède de la touche, de la retouche, du repentir. Et en cela il imite, poursuit mon travail de peinture : retrouver une toile d’il y a 12 ans, la faire pivoter d’un quart de tour, et la poursuivre autrement. »
« L’Animal imaginaire » voyage parfois dans des textes anciens : les reprend à l’envers, les déplace. C’est vers ce jeu de toutes choses dans l’espace, ces aventures plurielles, cette profonde forêt d’écho que le livre tend.

L’Animal imaginaire sera créé au théâtre, par l’auteur lui-même, le 20 septembre 2019 dans la grande salle du théâtre de la Colline à Paris, pour 20 représentations. Avec notamment Dominique Parent, Christian Pacoud, Agnès Sourdillon... Tournée en novembre à Bayonne ; décembre Villeurbanne ; janvier Sète, etc.