Lectures d’un printemps silencieux, par Alain Dugrand

Echos d’un grand œuvre : "Lisière", Kapka Kassabova (Marchialy)

18 mai 2020.
 

L’auteur, née en 1973, a grandi à Sofia. Parfaite francophone, elle suit sa scolarité au Lycée français, puis émigre avec ses parents universitaires vers la Nouvelle-Zélande en 1991. De retour en Europe, elle achève une thèse à Marseille, consacrée aux Chants de Maldoror, de l’imparable Lautréamont. Un peu plus tard, elle s’installe dans un écart écossais des Highlands. En 1998, la voyageuse choisit l’anglais « comme Joseph Conrad ou Vladimir Nabokov », rapporte-t-elle dans un entretien avec Marc Sémo pour le Monde des livres. Papier bien léger, en passant.

Édité par Granta Books à Londres, Lisière est salué par une flopée de prix au Royaume-Uni. Je l’avoue, la lecture de Lisière m’a procuré un choc mémorable dont je me relève à peine. Avec le regret, fiévreux, d’en avoir lu la dernière page…

C’est le récit d’une longue équipée dans les confins de l’Europe, territoire inconnu où Bulgarie, Grèce et Turquie se rassemblent, se dissolvent, se séparent les unes des autres depuis l’origine du monde. Cruauté des temps politiques, c’est une édification continue de frontières-forteresses, l’expansion sans cesse de puissances impériales, monarchiques et staliniennes. Ces grandes forêts glacées ne sont que barrières, fortins, redoutes, murailles bétonnées, corridors de frises, barbelés griffant crêtes et gorges ombreuses. Des rideaux de fer immémoriaux, au fil du temps, n’ont cessé de saigner les humanités, les communautés religieuses, où des janissaires, sabres au clair et fusils d’assaut tuent, meurtrissent dans des océans de bois verts, forêts grises, fleuves boueux, torrents immaculés qui s’en vont mourir dans les côtes illuminées de mer Noire. Thrace du Nord, Thrace orientale et occidentale, c’est un continent de cirques, futaies, vagues de mélèzes vers les sommets, espaces échevelés, territoires d’essences inconnues, sauvages, inexpugnables. Tout un monde sombre dégringole vers les côtes, les deltas des mers Egée, Marmara, Détroits et Bosphore. Europe, Asie, Occident, Orient ? Frontières illusoires, où hommes et forêts s’étendent à perte de sens.

Kassabova, voyageuse, s’élance, patiente exploratrice des replis, des gouffres de l’histoire. Empires, royautés, dictatures, bulgare, ottomane, à l’assaut d’une infinité d’isolats où hommes et femmes, surtout, survivent, tentent de fuir, d’échapper, sans cesse. S’isolent au plus haut dans les villages, vers le faîte des sommets. Turcs d’Allemagne, Turcs autochtones, Turcs kémalistes, Grecs résistants, Bulgares staliniens, Bulgares musulmans, chrétiens islamisés, assimilés, désislamisés, Kurdes, minorités Pomaques privées de lieux. Hellènes, anarchistes allemands de RDA, Arméniens, juifs déguisés, maranes…

Balkans du Sud. Ultime frontière, cette jungle européenne aspire comme le vinaigre les mouches, les opprimés de Russie stalinienne, caucasienne, du « socialisme réel », tout de cet Est soviétisé. Fuites pour la liberté vers le Sud. Sous la plume de Kassabova, on découvre ces Allemands de l’Est, ces sans rien qu’on appelle alors les « sandales », ils s’agrippent dans les lianes balkaniques, les barbelés, fusillés, tirés par les vopos jdanoviens qui les tuent, les dépouillent, dans les grands bois. Ceux-là ne rêveront plus d’Égée, d’Europe…

Aujourd’hui, en sens inverse, d’autres dévalent des sommets, s’acharnent, crèvent dans les cailloutis, meurent dans les grandes forêts noires, ils pataugent, courent, dératés, vers un autre rêve : au Nord, l’Europe. Ils sont Syriens, Kurdes, Afghans, Arméniens, Algériens, Marocains. Tous tentent, périssent souvent, pour échapper aux gardes-nervis corrompus.

Impasse plutôt que frontière, écrit Kassabova. Lisière est la métaphore de ces bogomiles modernes, ces Cathares, qui pénètrent les sous-bois, s’enlisent, se noient dans les marécages, les failles de hautes montagnes, ces forêts où vivent et survivent de micro-peuples inconnus des Européens de l’Ouest, infimes communautés bulgares épargnées par la cruauté du dictateur Jdanov. Foutre le camp. Impératif pour devenir, exister malgré les treillages électrifiés. « L’Europe ? C’est là où tu n’as pas peur, lâche un personnage de ces écarts. C’est la liberté. Et c’est un chez soi, martèle Alal dans la fureur d’un cœur vaillant, acculé à vivre dans la peur depuis trop longtemps. »

La plume de Kassabova, débordante, généreuse, campe des portraits, des gueules, des existences que je n’avais pas lues depuis trop longtemps. Les femmes des montagnes surtout, les trognes des grands buveurs de kwass, d’alcool de prune, un peuple tout dépenaillé, habillé de treillis merdeux, ils négocient une dîme de quelques dollars pour fléchir un soldat officiel gardien de camp. C’est peuple de fuyards, de survivants de l’histoire qui fouillent à la pioche les tumuli antiques, les nécropoles oubliées. Robin des Bois vaincus, irréguliers, voleurs en quête de trésors archéologiques enfouis, bronzes grecs, parures, bracelets d’or des grands guerriers de l’Empire thrace. Accrochés dans les territoires haut perchés, on lit tout un peuple de passeurs de frontières-forêts, contrebandiers, aventuriers, armés toujours, nervis staliniens, violeurs tortionnaires, sicaires des mafias modernes et de Guépéou increvables. Dans le silence des civilisations…

Kassabova fouille les fondrières, les hameaux abandonnés, elle célèbre, elle offre, don sublime, un livre impressionnant, à la gloire des hommes de peu, des chamans gardiens de mémoires, bâtisseurs, sans aucun doute de nos lendemains européens. Ce récit, splendide, fait songer au Nicolas Bouvier de L’Usage du monde, le grand Suisse ému à frémir par le bandonéon des musicos roms d’autres vallées balkaniques. Ou encore à ces grandes pages d’Emmanuel Ruben, lauréat du prix Bouvier 2019, qui remontait, à vélo, à contre-courant, l’impérieux Danube balkanique.

J’envie le lecteur curieux abordant ce récit formidable. Lisière par Kassabova nous conforte dans cette idée, depuis quelque temps, de renoncer toutes affaires cessantes, à tant de romans usés, d’impostures voyageuses.

Alain Dugrand