Autour du monde avec le prix Nicolas Bouvier par Björn Larsson

15 juin 2020.
 

Depuis 2008, j’ai l’honneur et le plaisir de faire partie du jury du prix Nicolas Bouvier - Étonnants voyageurs ; honneur parce que ce prix est donné au nom d’un écrivain que j’admire ; honneur également pour avoir le privilège de me retrouver en compagnie de jurés de qualité. Plaisir, ensuite, parce que ses membres sont des personnes qui lisent, qui disent ce qu’ils pensent, avec qui on peut toujours discuter franchement, se quereller, s’il y a lieu, sur les mérites de l’un ou de l’autre ouvrage, sans que cela nuise à l’ambiance.
Mais plaisir aussi par les livres que nous lisons. Non que tous soient des chefs-d’œuvre ; ce n’est pas le cas, bien entendu, mais parce que les livres de moindre qualité même nous permettent de découvrir des endroits souvent perdus et ignorées du monde. On voyage beaucoup avec le prix Bouvier.
Et pour cause, bien sûr. Le prix doit être attribué au meilleur livre de voyage, récit ou roman, en français ou traduction‚ publié au cours de l’année. Chaque année, donc, nous recevons entre vingt et quarante livres de tous les genres et de tous formats. La plupart ont été proposés par les membres du jury, ou par son président, amovible, en collaboration avec le festival des Étonnants Voyageurs. Mais il arrive aussi que les éditeurs tentent la chance et nous envoient directement des ouvrages, dont certains qui n’ont rien à voir avec le prix et qui sont vite écartés.

Le prix Nicolas Bouvier a été créé en 2007, il prenait le relais d’un précédent prix de littérature de voyage, Le prix de l’Astrolabe, créé en 1989, dont, d’ailleurs, j’eus le plaisir d’être l’un des lauréats pour La sagesse de la mer. À partir de ces deux prix, on pourrait donc remonter l’évolution, s’il y en a une, du récit de voyage voici vingt-cinq ans. Cependant, si on voulait dresser un inventaire historique du récit de voyage, il faudrait consacrer des années de recherches pour tirer de l’oubli des récits publiés au fil des siècles. Loin de moi, donc, cette prétention historique. En me limitant déjà à mes années de juré Bouvier, à savoir depuis 2007, le corpus de référence contient une bonne centaine de récits à éplucher.
Il est inévitable que certains récits de voyage échappent à l’attention du jury ; entre autres parce qu’il y a déjà dans les livres publiés en français un préjugé occidental dans la mesure où les éditeurs décident de traduire, à peu d’exceptions près, des livres édités dans les principales langues occidentales. Sans le savoir, on peut supposer qu’existent également de bons écrivains voyageurs au Japon, en Russie, qui ne trouvent jamais le chemin éditorial jusqu’à nous.
Avec cette réserve, il n’est guère aventureux de conjecturer que les ouvrages sélectionnés pour le prix Bouvier offrent une image passablement représentative de la littérature de voyage, d’abord celle publiée en France, en français, ces dernières années, mais aussi celle publiée dans d’autres langues. Avant d’essayer de dégager quelques tendances, d’identifier les caractéristiques de la littérature de voyage contemporaine, il importe de faire quelques distinctions.

Une première serait celle de distinguer les livres des écrivains qui voyagent pour écrire et des voyageurs qui voyagent pour maintes raisons, mais qui en route se découvrent une vocation d’écrivain, qui éprouvent le désir de témoigner. Entre ces deux catégories d’écrivains, pas de cloisons étanches ; certains du deuxième groupe deviennent plus tard des écrivains voyageurs. Un exemple typique des écrivains qui voyagent pour écrire serait Paolo Rumiz, couronné en 2015, qui chaque année s’offre un voyage différent, relaté d’abord dans des articles publiés dans La Repubblica, puis ensuite réunis sous la forme d’un livre. L’inverse est plus rare, ou relève alors du domaine de l’inconnu ; il est peut-être des écrivains voyageurs qui ont arrêté d’écrire pour continuer le voyage sans l’écrire... mais ceux-là ont rarement laissé traces…
Une autre distinction, banale peut-être, est celle entre écrivains voyageurs, ceux qui parcourent un pays, une région particulière, puis d’autres qui traversent plusieurs pays au cours d’un seul voyage, ou, si l’on veut, spécialistes et généralistes, ou encore entre sédentaires provisoires, de ceux qui s’incrustent, puis les errants, ceux qui ont des fourmis dans les jambes, qui ne peuvent demeurer sur place quelques jours... Du premier groupe, certains vont très loin dans leurs préparations ; ils étudient la langue du pays projeté et se documentent à fond avant le jour du départ. L’un de ceux-ci est Colin Thubron, mais on trouve également des écrivains aux formations d’anthropologues, d’ethnologues comme Rémi Bordes, qui relate de longs séjours passés au Népal dans Le chemin des humbles, ou Marc Alaux dans Ivre de steppes, qui raconte sa propre fascination pour la Mongolie.
Dans le deuxième groupe, il en est qui partent avec un minimum de préparation, de documentation, se contentant seulement d’impressions glanées au fil du chemin. Certains appartiennent aux deux catégories, à des moments divers de leur vie : Nicolas Bouvier serait de ceux-là.
Une troisième distinction, importante dans les discussions du jury du prix Bouvier, réunit ceux qui restent des observateurs extérieurs, puis ceux qui s’en vont à l’encontre de l’autre, vivant avec eux, participant à leur vie, se fondant le plus possible dans la culture de cet autre. Ainsi, voici quelques années, nous dûmes considérer un livre monumental, un pavé, où l’auteur, Mario Maffi, réunissait ce qu’on pouvait savoir sur le Mississippi. Tous nous étions impressionnés par l’érudition de cet écrivain, jusqu’au jour où l’un des jurés avait fait remarquer que le livre était totalement dépourvu de rencontres avec les gens, les naturels qui habitaient et vivaient le long du fleuve. Une autre fois, nous avons eu à lire un livre, dit sur l’Inde, mais qui, à son terme, faisait presque figure d’un guide touristique de quelques cités éparses… d’hôtels où descendait l’auteur.
Ceux du premier groupe des observateurs sont de ceux qui, dans la majorité des cas, reviennent intacts de leur voyage, identiques à ce qu’ils étaient avant le grand départ. En revanche, ceux du deuxième groupe souvent reviennent différents, transformés, changés au point parfois de ne pas vouloir rentrer du tout. Exemple typique de la première catégorie, Simone de Beauvoir. Si on ne pense pas à celle-ci comme écrivain voyageur, elle voyageait sans trêve, dans une soif intarissable de connaissances, toute une vie, mais, comme le démontrera Tiphaine Martin dans sa thèse sur les voyages de Simone de Beauvoir, l’écrivaine partait en intellectuelle parisienne et rentrait inchangée au bercail. Exemple typique de la tentation contraire serait l’équipée de Bernard Moitessier qui, ayant passé le Cap Horn, prit la décision de rompre de prendre part à la régate en solitaire autour du monde… Il l’aurait emportée sans doute, mais il décida de ne pas retourner à la civilisation européenne. Cette distinction, si l’on veut, oppose ceux au guichet qui prennent un billet aller et retour, et d’autres qui se contentent d’un aller simple… même si Moitessier, justement, changea son billet en cours de route.

Voyageurs égocentriques ou autruistes
Cette distinction entre observateurs et participants en recoupe une autre partiellement, celle entre égocentriques et ceux qu’on pourrait nommer, faute d’antonyme, autruistes, c’est-à-dire ceux qui se racontent eux-mêmes d’abord, puis ceux qui relatent surtout les autres. Pour certains de ce premier groupe, on a tout de même quelques difficultés à comprendre pourquoi ils sont partis si loin pour « se retrouver », car là souvent est la motivation affichée. Les égocentriques voyagent, certes, mais ils parlent d’eux-mêmes surtout. En revanche, les autruistes se font souvent discrets, ils s’effacent, au point qu’une fois fini le livre, parfois le lecteur ne connaît presque rien d’eux. Mais il est aussi des voyageurs autruistes qui écrivent combien la rencontre avec l’autre les a transformés ; comment, d’une certaine manière, ils sont devenus plus « autre » qu’eux-mêmes. Un exemple typique – et grandiose –, Le grand marin de Catherine Poulain.
Dans la première catégorie des égocentriques, il faudrait peut-être ranger les aventuriers, ceux qui veulent grimper une montagne, franchir la mer de Chine sur une planche à voile ou rejoindre le Pôle Nord sur une paire de skis. Il est assez rare cependant que le jury Bouvier ait dû évaluer les récits écrits par de vrais aventuriers, sans doute parce que ce qui compte pour ceux-ci n’est pas le voyage, mais l’exploit, le record.
Ces distinctions, bien entendu, ne sont pas noir ou blanc. On identifie non seulement des cas, mais également des écrivains voyageurs qui changent de statut, d’attitude en cours de route ; ce sont d’ailleurs les plus intéressants souvent. Cela dit, on peut s’interroger : existe-t-il un profil d’écrivain voyageur idéal, c’est-à-dire une façon de vivre le voyage, de l’écrire, une aventure d’écriture susceptible de nous offrir des récits empreints de belles qualités humaines, esthétiques, tout en apportant de nouvelles connaissances des peuples, des cultures mal connus, voire ignorés.
Pour nous, membres du jury, Nicolas Bouvier, d’évidence, incarne nombre des qualités qu’on apprécie chez un « vrai » écrivain voyageur : il était plus « autruiste » qu’ « égocentrique » ; il prenait plutôt un billet aller simple qu’un aller et retour ; il était aussi bien « sédentaire provisoire » qu’« errant » ; il ne partait pas pour écrire, comme ces écrivains voyageurs de nos jours qui en ont fait métier, une image de marque même, Nicolas écrivait pour relater ce qu’il avait vu, ressenti, vécu. Tendresse, humour, de plus.
Mais il savait écrire surtout. Il faut bien l’avouer, le point faible de pas mal d’écrivains voyageurs est de s’être improvisés écrivains, du jour au lendemain parfois. Si on songe aux romanciers pourvus d’une dignité certaine, il est rare d’en rencontrer qui obtiennent une maturité stylistique dès la première tentative. Ils ont griffonné des milliers de pages, essuyé de multiples refus d’éditeurs, publié plusieurs livres en autant promesses, avant de maîtriser l’art d’écrire.
Qu’est-ce « savoir écrire », ou, plus précisément comme on le dit souvent en France, avoir une « écriture » ? Ou encore, en quoi au juste consiste la « qualité littéraire », celle qu’invoque l’Académie suédoise sans faille pour justifier que tel écrivain reçoive le Nobel de Littérature ? A dire vrai, personne ne le sait. Ou, plutôt, tout le monde semble le savoir, mais sans pouvoir concrètement expliquer en quoi consiste précisément cette « écriture » qui fait d’un écrivant un écrivain, un « vrai ».
Dans une interview à l’Humanité, l’un des écrivains voyageurs que nous avons lu, Patrick Deville, déclare comme si cela allait de soi : « Ce qui fait le roman, c’est la forme ». A propos de l’écrivaine suédoise Birgitta Trotzig, Carin Franzén affirme quelque chose de similaire dans sa thèse de doctorat : « L’éthique de la littérature réside dans son esthétique ». Dans Cinq méditations sur la beauté, François Cheng pose la même question : ”Y a-t-il un geste de bonté qui ne soit pas beau ? »
Fondatrice de la maison d’édition Iperborea, spécialisée dans la littérature nordique, mon éditrice italienne, qui sait de quoi elle parle, dit souvent que la différence entre littérature du Nord – disons atlantique – et celle du Sud – disons méditerranéenne –, est que la première est existentiellement plus dense, alors que la dernière est esthétiquement plus satisfaisante. En extrapolant outre mesure, cela consisterait à dire que, dans le nord, en règle générale, « nous » avons beaucoup de choses à dire, mais que nous ne savons pas comment bien le dire, alors que « vous », au sud, vous n’avez pas grand-chose à raconter, mais savez très bien le dire ! On le comprend, ce pot autour duquel tourne ces discussions est toujours cette question non résolue entre la forme et le fond, entre l’art pour l’art et l’art engagé, entre esthétique et éthique, entre le dulce et l’utile.
En effet, c’est autour de la notion fuyante d’ « écriture » que les acteurs de notre jury Bouvier s’affrontent le plus souvent. En tant que juré ”étranger”, pratiquant le français comme deuxième langue, j’aurais tendance ainsi à privilégier le fond sur la forme, alors que pour Gilles Lapouge et Alain Dugrand, pour ne mentionner que ces deux-là c’est plutôt le contraire qui serait vrai. Si, dans l’absence d’une « écriture » de qualité pour un roman, on peut toujours se replier sur le critère de la fiction, l’intérêt humain, existentiel des thèmes comme des personnages, il est – beaucoup – plus difficile de décider quelles seraient les qualités stylistiques qui font d’un récit, en principe documentaire, « littérature »... On peut noter en passant, d’ailleurs, que le mot même « littérature » est connoté aussi bien positivement que négativement. Sous sa forme affirmative, « c’est de la littérature », il s’agit d’un jugement de valeur positif où l’on pense d’abord esthétique. En revanche, sous sa forme réductive, « ce n’est que littérature », il s’agit d’un jugement de valeur négatif, où la fiction plus que l’esthétique est remise en question.

Si bonne est la traduction
Certains, sans doute d’abord partisans de la primauté de la forme, seraient peut-être tentés de penser que les livres traduits seront toujours désavantagés par rapport à ceux composés en français. Or, si on considère les ouvrages couronnés ci-dessous par le prix Nicolas-Bouvier, cela n’est pas tout à fait le cas : sur treize lauréats depuis 2007, cinq sont des traductions. Le jury, en réalité, ne peut pas juger de la qualité en soi de la traduction, mais seulement du texte qui en résulte. Pour juger de la qualité d’une traduction, d’abord il faut être quasiment bilingue, avoir un accès au texte original, ce qui n’est pas le cas. Si on se dit parfois combien « la traduction est bonne », il s’agit tout au plus d’une supposition gratuite ; comment savoir si le texte original n’a pas été « amélioré », bonifié par un excellent traducteur ? Il ne faut pas oublier, enfin, que ce n’est pas parce qu’un livre est écrit dans sa langue maternelle qu’il est bien écrit, nous avons maintes preuves du contraire.
Reste, cependant, que nous sommes tous d’accord au jury Bouvier pour rechercher et couronner un écrivain, et un livre de grande qualité, à la fois au niveau esthétique qu’« existentiel », faute d’un autre mot.
Si l’on considère nos lauréats, il faut reconnaître qu’on ne décèle pas chaque année un récit, ou un roman qui, non seulement, remplit les deux principales catégories d’excellence, mais qui, également, est écrit « dans l’esprit de Nicolas Bouvier ». Nous voulons bien croire que nous avons attribué notre prix à des ouvrages de qualité, mais nous devons admettre que nous avons dû parfois, sans doute, interpréter « l’esprit bouvierien » d’une assez généreuse manière. Voilà en tout cas la liste des lauréats du prix Nicolas-Bouvier de 2007 et 2019 :

2019 - Emmanuel RUBEN, Sur la route du Danube (Payot et Rivages, 2019)
2018 - Andrzej STASIUK, L’Est (Actes Sud, 2018)
2017 - Jean-Louis Gouraud, Petite géographie amoureuse du cheval (Belin, 2017)
2016 - Catherine Poulain, Le Grand Marin (L’Olivier)
2015 - Paolo Rumiz, Le Phare, voyage immobile (Hoëbeke)
2014 - Benny Ziffer, Entre nous, les Levantins (Actes Sud)
2013 - Bernard Bonnelle, Aux belles abyssines (La Table Ronde, 2013)
2012 - John Vaillant, Le Tigre. Une histoire de survie dans la taïga (traduit de l’anglais par Valérie Dariot) (Editions Noir Sur Blanc, 2012)
2011 - Aude Seigne, Chroniques de l’Occident nomade (Editions Paulette, 2011)
2010 - Colin Thubron, En Sibérie (Hoëbeke, 2010)
2009 - Lieve Joris, Les hauts-plateaux (Actes Sud, 2009)
2008 - Blaise Hofman, Estive (Zoé éditions, 2008)
2007 - David Fauquemberg, Nullarbor (Hoëbeke, 2007)

On pourrait – on devrait peut-être – établir une typologie des récits de voyage selon leurs narrateurs, leur vision du voyage et du récit du voyage à la fois. En effet, quelques ouvrages consacrés à la littérature de voyage me semblent pêcher par idéalisme. J’entends que ces ouvrages, ainsi Les écrivains voyageurs au XXe siècle de Gérard Cogez et Secrets de voyage de Jean-Didier Urbain, ou encore l’article, « Le voyage et l’écriture », de Michel Butor, ont tendance a ne traiter que les « grands » écrivains voyageurs canonisés, Segalen, Leiris, Michaux, Chatwin… et Bouvier bien sûr. Cependant, comme il arrive souvent dans les études littéraires, on généralise trop, en extrapolant la plupart du temps par quelques livres déjà plus ou moins reconnus comme chefs-d’œuvres du genre. Or, la réalité des récits de voyage est beaucoup plus bariolée qu’on ne le juge ; il y a du bon et du mauvais, du séduisant et de l’ennuyeux, du beau et du laid, du raté et du réussi. Si on veut vraiment offrir une image de ce que c’est que la littérature de voyage, il faudrait tenir compte des œuvres mineures aussi.
Dresser le tableau synthétique de la littérature de voyage, cependant, dépasserait de loin le cadre d’un unique article. Je me propose, ici, un objectif plus modeste, à savoir tenter de tracer les contours de la géographie des récits de voyage, d’en identifier quelques tendances. Quels sont les continents, les pays et les régions qui attisent la curiosité des écrivains voyageurs ? Quels sont, actuellement, les hot-spots de la littérature de voyage ? Je laisse de côté, pour le moment, les romans. Difficile, en effet, de mesurer si l’inspiration de tel roman dérive d’un voyage réellement accompli par le romancier. De plus, certains romans n’ont que l’apparence, la réputation d’appartenir à la littérature voyageuse.

Commençons par les continents. Voici d’abord les « statistiques » brutes des livres du Bouvier pour les récits de 2008 à 2020 :

Afrique 13 (dont le Maghreb 8)
Amérique centrale 4
Amérique du Sud 3
Amérique du Nord 13
Arctique et l’Antarctique 1
Asie 18 (dont Inde 4, Chine et Tibét 3, Népal 3 Japon 1)
Australie et Océanie 2
Europe 35 (Europe de l’ouest 23, dont la France 13, et l’Europe de l’Est 4)
Orient, le moyen aussi bien que celui plus éloigné 10
Russie, y compris les nations de l’ex-Union Soviétique 13 (dont la Sibérie 5)

Comme on peut le constater, tous les continents à divers degrés sont représentés. Que l’Europe, ouest et est, y compris la France, arrive en tête, n’est pas surprenant sans doute. On ne s’étonne pas non plus que l’Afrique occupe une position honorable, étant donné les liens, ambigus, difficiles, entre France et Afrique, surtout le Maghreb. Il est peut-être plus étonnant de considérer tant d’ouvrages, de voyages consacrés à la Russie, et à la Sibérie plus particulièrement ; de ceux-là, le jury en a couronné deux : John Vaillant, Le Tigre, en 2012 et Colin Thubron, En Sibérie, en 2010.
Sous cette carte de la littérature de voyage par continents s’en dissimule une autre cependant, bien plus contradictoire. Il y a des régions qui devraient être marquées en blanc, de prime abord, comme sur ces cartes d’autrefois où figuraient les terres inexplorées. Ainsi il est plusieurs pays d’’Europe qui ne sont pas du tout représentés, l’Espagne, le Portugal, la Grèce, les pays Nordiques, l’Angleterre, la Hollande et la Roumanie. En Afrique, c’est les anciennes colonies françaises surtout, le Maghreb en premier lieu, qui ont été racontées par les écrivains voyageurs, alors qu’Afrique du Sud, Angola et Mozambique par exemple n’ont guère attiré l’attention. Au cours de ces années, nous avons lu un seul livre qui traite de l’Afrique du Sud… écrit de surcroît par un écrivain sudafricain, son pays, ou plutôt sur un morceau de son pays, à savoir Johannesburg.
D’ailleurs, c’est peut-être le lieu ici de faire une remarque qui n’est pas si anodine : on ne devient pas écrivain voyageur parce qu’on relate un monde éloigné. Ainsi des éditeurs ont soumis au jury Bouvier des récits, des romans composés par des écrivains américains qui racontent leur propre pays. En effet, il faudrait faire une distinction entre littérature-monde, l’affiche d’Étonnants voyageurs à Saint-Malo, et littérature de voyage proprement dite. Disons que pour la première, la littérature-monde, c’est une littérature qui voyage, alors que pour la seconde, ce sont les écrivains eux-mêmes qui traversent les frontières, se déplacent.

Cendrars et Chatwin
Si on se penche sur l’Asie de plus près, on constate que c’est en Inde, au Japon, Tibét et Népal, avec quelques incursions en Mongolie, que les écrivains ont embarqué les membres du jury Bouvier. L’Asie du sud, en revanche, est très peu représentée ; pas un seul ouvrage sur les Philippines, Bangladesh, Indonésie ou Bornéo. Nous avons visité par deux fois la Corée du Nord, mais jamais la Corée du Sud. Pour ce qui est des pays sous domination ou influence française autrefois, Vietnam, Laos et Cambodge, peu de livres. On pourrait conjecturer que la raison de cette dernière lacune est que ces pays avaient déjà été amplement racontés auparavant, mais cette explication est contredite par l’intérêt porté au Maghreb.
On peut s’étonner du peu d’intérêt pour l’Amérique du sud. De trois livres lus, un seul traite du Brésil, mais les deux autres de la Patagonie. On sent l’influence de Chatwin pour ces derniers, de la même façon, dans le sillage de Cendrars, deux de nos écrivains voyageurs ont embarqué à bord du Transibérien. Que personne n’ait eu le désir d’aller à la renconte du Chili, de Bolivie ou du Perou est plus difficile à comprendre.
Qu’Amérique du Nord, les États-unis plus que Canada, soit bien représentée a sans doute un rapport avec une fascination certaine du « rêve américain » entretenu par des auteurs tels que Kerouac et London, mais plus encore par le cinéma, et la musique peut-être. En tout cas, à lire ces récits, les auteurs en question ne sont pas seulement motivés par le désir de découvrir, de raconter un monde mal connu, mais de se faire plaisir en remémorant le mythe américain.
Il faut bien se rendre à l’évidence : pour ce qui concerne la géographie des écrivains voyageurs, il est difficile d’identifier, de généraliser encore plus les motivations des uns comme des autres : pourquoi tel pays, à tel moment, serait-il plus « intéressant » qu’un autre ?
On dirait de même pour la temporalité du voyage, une semaine sur un cargo, trente ans dans le Connemara, Irlande. Il n’est pas rare que le même récit englobe plusieurs voyages au(x) même(s) endroit(s), même si, en règle générale, on raconte un unique voyage. Dans la plupart des cas, le voyage est relaté chronologiquement, sous forme du journal parfois, mais on trouve également des récits qui procèdent thématiquement, surtout pour les voyages de longue durée.
Pour les moyens de locomotion, on aura tout vu à peu près : à pied, vélo, cargo, voiture, cheval, bateau à voile, train, canoë, moto, voire en nageant. Quelle en est l’importance cependant ? On peut, évidemment, couvrir plus de distance en voiture qu’à pied, mais, au-delà de cette banalité, la vitesse de déplacement est en rapport avec la qualité, la nature des observations. Plus on voyage vite, moins on voit, puis inversement. Ceux qui voyagent vite, voiture ou train, auront tendance à décrire surtout les escales, les arrêts, alors que ceux qui voyagent à pied, lentement, bateau à voile ou vélo, racontent plus en détail ce qu’ils voient en cours de route.
Autre facteur d’importance, la « vulnérabilité » du voyageur. Celle-ci parfois est le fruit de menaces posées par d’autres hommes… plutôt que par d’autres femmes. Ainsi Félix Macherel, dans Au rêves des pays noirs, Richard Grant, dans Un gringo dans la Sierra Madre, ont dû tous deux modifier leurs voyages à cause des narcos au Mexique ; ces deux récits sont marqués par la peur.

À commencer certains livres, après avoir vivement lu la quatrième de couverture, on s’attend, naturellement, à un récit lourd de dangers évités de justesse – après tout, l’auteur a survécu pour écrire son histoire, mais il y a des surprises parfois. Les coins de ce monde qu’on croit chauds et dangereux ne le sont pas toujours ; dans Le chameau veloce descend du Nil, Laurent Moutino relate une traversée à vélo d’une grande partie du Soudan comme s’il s’agissait là d’une balade du dimanche, alors que l’image que les médias nous transmettent est celle d’un pays en guerre perpétuelle, infesté de pirates le long des côtes.
D’autres fois, la nature même représente un danger, que ce soit les animaux sauvages, ainsi Le tigre de John Vaillant, ou Croire aux fauves de Nastassja Martin, où l’auteure est attaquée, gravement blessée par un ours, ou que ce soit, tout simplement, les intempéries du climat.
Sous la rubrique de « vulnerabilité », on pourra ranger également les difficultés concrètes des déplacements. Il est évident qu’un voyage en voiture à travers la France ou les États-unis, portable avec le GPS connecté à Google maps, carte de crédit à portée de main, ne présente pas les mêmes défis, les obstacles à surmonter qu’un voyage au fin fond de la Sibérie.
Éléments importants pour une manière de voyager, pour raconter ce voyage, sont également les connaissances linguistiques de l’écrivain. Il n’y a guère de doute que la maîtrise de la langue des autochtones permet non seulement au voyageur d’entrer en contact de manière plus intime avec les gens rencontrés, mais de se documenter mieux dans les géographies. Même si ce n’est pas là une garantie de la qualité du récit – Colin Thubron, parmi nos lauréats, pratique le russe, alors que John Vaillant l’ignore par exemple –, c’est néanmoins un outil décisif pour enrichir son expérience.
Lors d’une collation du jury Bouvier voici quelques années, j’avais argumenté sur l’importance de comprendre la langue de l’autre afin de ne pas demeurer cet observateur extérieur, pour ne pas devenir en fin de compte le genre touriste voyageur. Gilles Lapouge, lui, exprima son désaccord, non sur l’utilité de connaître des langues étrangères, mais que ce soit, en l’occurrence, une nécessité pour voyager bien, pour rencontrer et connaître l’autre. Ainsi, au Brésil, il s’était fait déposer dans un village indigène de pleine Amazonie, sans parler la langue, sans même être flanqué d’un interprète. Une fois au sol, l’hélicoptère reparti, Gilles s’est posé au coeur de la place centrale du village, sourire au lèvres. Cela suffit pour nouer en contact avec les habitants du lieu. Ce n’est qu’après coup que je compris où était la faille dans ce raisonnement : tout le monde, en effet, n’a pas le sourire de Gilles Lapouge ! De son propre aveu, de plus, Gilles voyage autant, plus même, pour se perdre, plutôt que pour rejoindre, arriver quelque part.

Besoin de mirage
On aura compris déjà de cette palette, bariolage d’éléments qui constituent à degrés divers la littérature de voyage, qu’il est bien malaisé d’identifier un récit de voyage typique ou standard. Peut-on identifier alors une quelconque évolution dans les récits de voyage que le jury Bouvier eut à considérer ? Ou, du moins, une quelconque caractéristique commune ?
À la première question, il faudra répondre par la négative. Une douzaine d’années est une période bien trop brève pour entrevoir une évolution des mœurs littéraires, que ce soit la litérature de voyage, ou la littérature tout court.
En revanche, on peut bien parler d’une caractéristique, sinon commune à tous les récits de voyage lus, à beaucoup d’entre-eux tout au moins, que résume Jean-Paul Kaufmann dans son ouvrage Outre-terre de 2016 : « D’accord, j’ai un faible – plus qu’une faible, une complaisance – pour les lieux qui n’entretiennent aucune illusion. Aller voir quand il n’y a rien à voir. »
Nous avons eu droit, certes, à deux voyages sur le transibérien, un pèlerinage à Santiago di Compostella, à maintes escales à Paris, New York, à des séjours dans les grandes villes de l’Inde. Reste cependant qu’une bonne majorité de récits racontent des voyages en des lieux « où il n’y a rien à voir », apparemment du moins. Un exemple typique, l’ Éloge des voyages insensés de Vassili Golovanov, où l’auteur raconte un séjour de plusieurs mois sur l’île Kolgouev au nord de la Sibérie, en mer de Barents. Cette île, de l’aveu de son auteur, n’avait rien qui parlait en sa faveur, aucune circonstance atténuante pour ainsi dire ; elle est plate, marécageuse, peu peuplée (si l’on veut s’en convaincre, on peut aller la voir du ciel sur Google Earth). À l’époque de l’Union Soviétique, l’île avait une certaine importance stratégique, elle se vantait même d’une base militaire. Aujourd’hui, elle est complètement abandonnée à son sort.
C’est là justement où Golovanov décide d’aller vivre. Pour voir quoi ? Cependant, à force de creuser sous la surface du permafrost humain et géographique, l’auteur réussit à découvrir un monde enseveli, dont une population aux traditions chamaniques anciennes, si riches, dissimulée sous des vapeurs de vodka, d’une solitude insondable.
Golovanov est loin d’être le seul voyageur à choisir des lieux qui, du premier abord, n’ont rien de séduisant, d’époustoflant, rien d’historiquement ou géopolitiquement décisif. Ainsi nous avons eu droit à deux semaines de vélo dans un coin perdu du Japon, idem au Soudan, un mois de vagabondage au travers des plaines monotones du Montana, quelques semaines sur une île plantée d’un phare, une traversée des hauts-plateaux du Congo, mille pages presque sur Saint-Pierre-et-Miquelon, cinq cents sur Connemara, Irlande, sans évoquer de multiples voyages en Sibérie, au loin des villes et des routes, et, plus récemment, un long séjour aux confins de Bulgarie…
C’est peut-être là, tout compte fait, au-delà des qualités littéraires, humaines de chaque livre, le plus grand mérite, la plus grande utilité de notre littérature de voyage aujourd’hui, à savoir nous faire ressentir, toucher, découvrir des paysages, des lieux, des gens qui, simples, doux, bourrus, autrement n’existeraient pas. Dans son admirable Besoin de mirages, Gilles Lapouge se demande si ce n’est « le déperissement du voyage qui engendre une divine embellie de la littérature du voyage ». On peut se le demander, en effet. Mais, il faut bien le noter, le premier « voyage » dont parle Gilles, celui du déperissement, n’est pas le même que le « voyage » raconté par nos écrivains voyageurs. Ces derniers n’ont pas non plus, en règle générale, pour but de nous faire rêver de contrées exotiques, de nous dépayser ; s’il est vrai qu’on a parfois envie d’aller voir sur place après les avoir lus, c’est plutôt souvent le contraire qui est le vrai ; en effet, bien des récits de voyage sont tristement réels. Il reste, néanmoins, que la littérature voyageuse nous rappelle que le monde est vaste, qu’il est des expériences à vivre très loin des sentiers battus. Une chose est certaine : à lire les meilleurs récits de voyage, on se rend compte combien est superficielle, « survolante », l’image du monde que nous donnent les médias, y compris les revues professionnelles spécialisées, les documentaires télé, les guides touristiques et Google Earth...

Björn Larsson *

* À la rentrée littéraire de septembre 2020, Björn Larsson publie aux éditions Grasset Le choix de Martin Brenner.