Kapka KASSABOVA, prix Nicolas Bouvier 2020 pour "Lisière" (Marchialy)

3 décembre 2020.

Le jury a l’immense plaisir de couronner "Lisière, Voyage aux confins de l’Europe" de Kapka Kassabova aux Editions Marchialy (traduit de l’anglais - Écosse - par Morgane Saysana). Reporté pour cause d’annulation du festival Etonnants Voyageurs en mai dernier, ce prix est donc exceptionnellement un prix d’automne, que nous sommes heureux d’annoncer avec la réouverture des librairies, courez-y vite ! Et rendez-vous à Saint-Malo pour rencontrer Kapka Kassabova, qui sera notre invitée du 22 au 24 mai 2021.

 

UN MOT DU JURY
« Ce livre est dédié à celles et ceux qui n’ont pas réussi à passer de l’autre côté, jadis et maintenant », Kapka Kassabova. Lectrice de Panaït Istrati, l’auteur, comme Adrien Zografi, est de ces écrivains dont les pages s’impriment en vous pour ne jamais s’effacer. La Strandja, mystérieuse, est cette « forêt ancestrale qui foisonne d’ombres et vit hors du temps », écrit-elle. Illustrée par une prose puissante, cette extrême Bulgarie des montagnes sillonne les frontières de la mer Noire, grecque et turque. Qui a vraiment connaissance des plaines de Thrace, entre Edirne la turque et Zvilengrad la bulgare, puis, au-delà, du fleuve Evros au passage de Grèce ? Un puissant désert vert méconnu, territoire de tant de communautés oubliées. En temps de Guerre froide, le passage verrouillé des clandestins passait là. C’est vers le rêve européen libéral désormais que les « migrants », ces clandestins du Sud franchissent cet océan vert obscur. Barbelés d’hier, barbelés d’aujourd’hui, plus ça change, plus c’est la même chose.
Voici le récit d’une équipée passionnante dans les confins d’Europe, ces territoires inconnus où Bulgarie, Grèce et Turquie convergent, se troublent, se disjoignent les unes des autres. Cruauté des soubresauts politiques, Lisière est le fruit d’un interdit… Par l’édification de frontières-forteresses, le jeu des expansions, des aléas monarchiques, impériaux, staliniens et libéraux. Les forêts glacées ne sont que barrières, fortins, redoutes bétonnées, corridors de frises et barbelés griffant crêtes et gorges ombreuses. Rideaux de fer immémoriaux. Au fil du temps, les pouvoirs successifs n’ont cessé de meurtrir les singularités religieuses, les infimes libertés des petits peuples. Ce furent des temps de janissaires sabres au clair, de fusils d’assaut qui enfermèrent proscrits et dissidents. Fuir, risquer de périr dans l’océan des bois, des forêts grises, des fleuves boueux, des torrents immaculés qui vont se mêler aux rivages illuminés de la mer Noire. Thrace du Nord, Thrace Orientale et Occidentale, c’est un continent de cirques, futaies, vagues de mélèzes à l’assaut des sommets, espaces échevelés, territoires d’essences ancestrales, sauvages, inexpugnables. Un monde peuplé de haïdouks, d’orgueilleux moins-que-rien qui espèrent les rivages d’Egée, de Marmara, les détroits et le Bosphore… Europe, Asie, Occident, Orient ? Illusoires frontières, closes, où hommes et forêts se côtoient à en perdre les sens.
Kapka Kassabova, voyageuse patiente, se fait l’exploratrice des failles, des gouffres de l’histoire. Empires et dictatures, qu’elles soient bulgares, ottomanes, ils ne cessèrent de gouverner une infinité d’isolats, où les êtres, les femmes surtout, survivent, tentent de fuir, de s’échapper, s sans cesse. Des noyaux résistants s’isolent dans les hameaux, au plus haut, Turcs autochtones, Kurdes, Turcs kémalistes, Grecs résistants, Bulgares staliniens, Bulgares musulmans, Chrétiens islamisés, assimilés, désislamisés, minorités Pomaques privées de feux. Hellènes démocrates, anarchistes, dissidents de RDA, Arméniens, Juifs déguisés, Maranes, Lisière est l’histoire dissimulée des communautés non conformes.
Balkans du Sud. Cette ultime frontière européenne aspire comme le vinaigre les mouches les opprimés de Russie stalinienne, caucasienne, ceux du « socialisme réel » dans l’Est. Aucune issue, sinon la fuite pour la liberté, au Sud. Sous la plume de Kassabova, on découvre les Ostis Allemands de l’Est, ces « sans-rien », que l’on surnommait alors les « sandales », éperdus, ceux-là s’agrippaient, grimpaient dans les monts balkaniques, mouraient dans les treillis de barbelés, tirés, fusillés par les « vopos » jdanoviens qui les dépouillaient dans les grands bois.
On pourrait penser que le mur soviétique mis à bas tout s’était arrêté, mais non : tout continue. A rebours de la géographie, du Sud d’autres escaladent les sommets vers le Nord, ils s’acharnent, crèvent dans les cailloutis, expirent dans les vastes forêts noires. Ils pataugent, courent, dératés, vers leur rêve : l’Europe, au Nord. Ils sont Syriens, Kurdes, Afghans, Arméniens, Algériens, Marocains, ils tentent l’impossible pour échapper aux douaniers, aux flics corrompus, puisqu’en lisière rien ne change...
Impasse plutôt que frontière, écrit Kassabova. Lisière est un pandémonium contemporain pour ces bogomiles, ces Cathares modernes qui pénètrent les sous-bois, s’enlisent, périssent dans les marécages, tombent des falaises de montagne, ces forêts où vivent, survivent de micro-communautés inconnues de l’Ouest.
Attentive, généreuse, Kassabova campe visages, portraits et gueules d’existences qu’on n’a pas lues depuis longtemps. Les femmes des montagnes surtout, mais encore les trognes de grands buveurs de kwass, l’alcool de prune. C’est tout un peuple dépenaillé, vêtu de treillis merdeux, qui crapahute, négocie le montant d’une dîme de quelques dollars pour fléchir un soldat « européen », gardien de ce vaste camp labellisé CE. C’est l’histoire d’un peuple de fuyards, de survivants, qui fouillent des tumuli antiques à la pioche, des nécropoles oubliées, où gisent les guerriers thraces de jadis. Robin des Bois, ces pilleurs survivent, en quête de pièces, de trésors archéologiques, bronzes grecs, parures, bracelets d’or des guerriers de l’empire thrace. Accroché dans les territoires hauts perchés, on découvre un peuple de passeurs de frontières-forêts, contrebandiers, aventuriers, armés toujours, en butte aux nervis, violeurs et tortionnaires, sicaires des mafias modernes, increvables guépéou.
Kapka Kassabova explore les fondrières, les hameaux délaissés, elle célèbre, elle offre, en don sublime, un livre impressionnant à la gloire des chamans gardiens de mémoire, ces hommes de peu. »

Les membres du jury


LE PRIX NICOLAS BOUVIER
L’Usage du monde, Le Poisson-scorpion, Chroniques japonaises, Le Journal d’Aran et d’autres lieux, Le Dehors et le Dedans : autant de livres qui auront illuminé et continuent d’illuminer leurs lecteurs, d’une écriture si fine, si légère, si émerveillée, qu’il nous semble toucher à travers elle au grain même du monde.

Écrivain-voyageur — appellation qu’il revendiquait hautement — et le plus grand du XXe siècle, assurément, Nicolas Bouvier (1929-1998) aura fortement marqué l’histoire du festival Étonnants Voyageurs, qu’il tenait pour « son » festival, auquel il participa activement, et dont il ne manqua aucune édition.
En 2007, à l’initiative de l’association Étonnants Voyageurs, ses amis écrivains, autour d’Éliane Bouvier sa femme, ont décidé de créer un prix littéraire, portant son nom, qui distingue chaque année un texte de grande exigence littéraire, français ou étranger (à la condition d’être traduit) prolongeant l’esprit de son œuvre.

Le jury du Prix est aujourd’hui présidé par Pascal Dibie et composé de : Alain Dugrand (secrétariat du Prix), Jean-Louis Gouraud, Christine Jordis et Björn Larsson. Gilles Lapouge, qui vient de nous quitté au mois d’août, l’a accompagné durant 13 ans.

Doté d’une bourse de 3000 euros, le Prix Nicolas Bouvier est habituellement décerné chaque année pendant le festival Étonnants Voyageurs, en présence de Mme Éliane Bouvier. Il couronne l’auteur d’un récit, d’un roman, de nouvelles, dont le style est soutenu par les envies de l’ailleurs, à la rencontre du monde.


Depuis sa création, le Prix Nicolas Bouvier a salué :
2019 - Emmanuel RUBEN, Sur la route du Danube (Payot et Rivages, 2019)
2018 - Andrzej STASIUK, L’Est (Actes Sud, 2018)
2017 - Jean-Louis Gouraud, Petite géographie amoureuse du cheval (Belin, 2017)
2016 - Catherine Poulain, Le Grand Marin (L’Olivier)
2015 - Paolo Rumiz, Le Phare, voyage immobile (Hoëbeke)
2014 - Benny Ziffer, Entre nous, les Levantins (Actes Sud)
2013 - Bernard Bonnelle, Aux belles abyssines (La Table Ronde, 2013)
2012 - John Vaillant, Le Tigre. Une histoire de survie dans la taïga (traduit de l’anglais par Valérie Dariot) (Editions Noir Sur Blanc, 2012)
2011 - Aude Seigne, Chroniques de l’Occident nomade (Editions Paulette, 2011)
2010 - Colin Thubron, En Sibérie (Hoëbeke, 2010)
2009 - Lieve Joris, Les hauts-plateaux (Actes Sud, 2009)
2008 - Blaise Hofman, Estive (Zoé éditions, 2008)
2007 - David Fauquemberg, Nullarbor (Hoëbeke, 2007)


Service de presse
Faits et Gestes, Shanaz Barday / shanaz.barday@faitsetgestes.com / T. 07 87 63 72 51
Association Étonnants Voyageurs - Prix Nicolas Bouvier
Gaëlle Guiho, en charge les relations éditeurs pour le Prix Nicolas Bouvier
T. 02 99 31 05 74 / gaelle.guiho@etonnants-voyageurs.com

 

DERNIER OUVRAGE

 
Romans

KASSABOVA Kapka

Récit personnel, histoire politique et drame poétique caractérisent l’œuvre de cette poète et romancière née en Bulgarie. Vingt-cinq années après la chute du mur, elle revient dans son pays natal et parcourt la zone frontalière entre la Grèce et la Turquie. Cette zone grise, frontière inaccessible du bloc soviètique lorsqu’elle était enfant, est aujourd’hui la porte de l’Europe : baignée de mythes et de légendes et témoin des bouleversements culturels et politiques qui l’ont traversés. Tourné vers la nature, peuplé de magnifiques portraits de contrebandiers, de botanistes, de gardes-frontières ou de migrants, ce récit très littéraire inspire paradoxalement le lecteur à la liberté. Lisière est à la fois le récit d’une immersion dans les coulisses de l’Histoire, un regard neuf sur la crise migratoire en Europe et une plongée au cœur de géographies intimes… à mi-chemin entre les œuvres de Ryszard Kapuscinski et de Svetalana Alexievitch.


Bibliographie

Roman

Poésie