PANH Rithy

France - Cambodge

14 juin 2012.
 

« Je n’aime pas le mot traumatisme qu’on ne cesse d’utiliser. Aujourd’hui, chaque individu, chaque famille a son traumatisme, petit ou grand. Dans mon cas, c’est un chagrin sans fin ; images ineffaçable, gestes impossibles, silences qui me poursuivent. » Rithy Panh (L’élimination)

"La fin de Primo Levi m’effraie." confesse le documentariste Rithy Panh, réalisateur de S21, la machine de mort Khmère rouge, primé par la Scam en 2006 pour l’ensemble de son œuvre.

Comme l’auteur de Si c’est un homme, qui se donna la mort en 1987, Rithy Panh est le survivant d’un génocide : celui des Khmers rouges, qui décima entre 1975 et 1979 un quart de la population cambodgienne. Parmi les millions de victimes se trouvaient tous ses proches, ses parents, dont les visages l’accompagnent depuis comme des talismans.

C’est pour eux sans doute, et pour conjurer le vertige qu’inspirent les souvenirs du cauchemar, que le cinéaste explore inlassablement la tragédie de son pays. « Je veux comprendre, expliquer, me souvenir - dans cet ordre précisément. »

Né en 1964 à Phnom Penh d’un père haut fonctionnaire francophone, Rithy Panh voit à l’arrivée des Khmers rouges sa famille dispersée sur les chantiers de rééducation et rapidement décimée par le travail et la faim. Dans la typologie sommaire de l’Angkar, ils appartiennent au « nouveau peuple » : les bourgeois, les inutiles, ceux « qui n’apportent rien d’autre que leur ventre plein de merde et leur vessie remplie de pisse ».

Lui-même interné dans les camps khmers à l’âge de 11 ans, il survit quatre ans au travail épuisant sur les digues, dans les rizières, saoulé par les slogans délirants de l’Angkar, errant dans les mouroirs, sur les routes, parmi les morts et les vivants terrorisés. En 1979, il parvient à s’échapper et arrive au camp de réfugiés de Mairut, en Thaïlande, avant de s’envoler vers la France. Recueilli par des membres de sa famille, il apprend alors la menuiserie pour s’en sortir, tout en se passionnant pour le cinéma. Il finit par entrer à l’IDHEC en 1985 et se spécialise dans le documentaire.

Passeur de mémoire, il montre les horreurs qui ont eu lieu dans son pays dans « « Site 2 » (1989), « La Terre des âmes errantes » (1999), « Les Gens de la rizière », présenté en compétition officielle à Cannes en 1994, et « Un soir après la guerre » en compétition dans la section "Un Certain Regard" en 1998. En 2003, le documentaire « S21, La Machine khmère rouge », présenté et primé dans de nombreux festivals, frappe les consciences : confrontant les trois seuls rescapés du centre de torture S21 à leurs anciens bourreaux, aujourd’hui en liberté, le film est une charge contre Duch, directeur de la prison et premier responsable khmer rouge à être poursuivi par la justice internationale.

Dans son ambition de comprendre la folle machine à tuer, Rithy Panh se confronte directement dans son dernier film à Duch. Pas pour lui donner une tribune, mais pour montrer ce que fut l’organisation qu’il incarne, l’Angkar. Produit de milliers d’entretiens, ce film d’une rare puissance constitue un témoignage probablement unique dans les annales de l’Histoire : face à la caméra, l’un des responsables d’un crime de masse accepte de s’exprimer, très longuement, sur sa responsabilité.

Après avoir longuement côtoyé le bourreau, au point de vaciller, Rithy Panh a ressenti le besoin de revenir sur son histoire personnelle, pour donner une place à ses proches.
Puisant dans les souvenirs de l’enfant qu’il fut, confronté à la démence sanglante des Khmers rouges, il signe avec le romancier Christophe Bataille un livre sobre et bouleversant, L’élimination.


En savoir plus :


Interview avec Rithy Panh au FIFDH Genève 2012 par fifdhgeneve


Filmographie


Présentation de Duch, le Maître des forges de l’enfer

Duch, le maître des forges de l’enfer


Revue de presse :

« Le génie du film est là. Dans cette retenue de la colère ou du jugement, dans le refus de désigner a priori le bourreau comme un monstre, dans l’attention portée à sa parole, dans la reconnaissance de son humanité, et dans la confiance en la puissance du cinéma pour établir, sinon la vérité absolue, du moins celle de l’assassin. » Jacques Mandelbaum, Le Monde

« Fruit d’une fréquentation assidue du bourreau, Duch, le maître des forges de l’enfer oppose à la barbarie dont il fit preuve - et dont sa dialectique garde la trace - la rigueur et l’honnêté d’un processus cinématographique qui le reconnaît en tant qu’homme, jusqu’à se clore sur des plans qui le montrent dans sa cellule, s’alimentant et faisant de la gymnastique. Outre ce qu’il nous dit de l’idéologie khmère rouge et du fanatisme de Duch, ce précieux documentaire (...) constitue en lui-même une victoire de l’éthique et de l’humanité sur la barbarie. » François Ekchajzer, Télérama


Bibliographie :


Présentation de L’élimination

couverture "A douze ans, je perds toute ma famille en quelques semaines. Mon grand frère, parti seul à pied vers notre maison de Phnom Penh. Mon beau-frère médecin, exécuté au bord de la route. Mon père, qui décide de ne plus s’alimenter. Ma mère, qui s’allonge à l’hôpital de Mong, dans le lit où vient de mourir une de ses filles. Mes nièces et mes neveux. Tous emportés par la cruauté et la folie khmère rouge. J’étais sans famille. J’étais sans nom. J’étais sans visage. Ainsi je suis resté vivant, car je n’étais plus rien."

Trente ans après la fin du régime de Pol Pot, qui fit 1.7 millions de morts, l’enfant est devenu un cinéaste réputé. Il décide de questionner un des grands responsables de ce génocide : Duch, qui n’est ni un homme banal ni un démon, mais un organisateur éduqué, un bourreau qui parle, oublie, ment, explique, travaille sa légende.

L’élimination est le récit de cette confrontation hors du commun. Un grand livre sur notre histoire, sur la question du mal, dans la lignée de Si c’est un homme de Primo Levi, et de La nuit d’Elie Wiesel.


Revue de presse :

"Trente-cinq ans plus tard, le talent du narrateur resurgit dans un livre magnifique, écrit en compagnie du romancier Christophe Bataille, avec d’autres histoires, dans lesquelles les fantômes, les démons et les sorciers sortent de l’univers des Khmers rouges. (...) Des histoires peuplées de véritables vampires qui vident leurs victimes de leur sang, d’ogres qui brûlent des enfants coupables d’être nés de parents bourgeois." Jean Hatzfeld, Le Monde