Vaudou : Les puissances invisibles de l’être

8 mars 2010.
 

par Rachel Beauvoir-Dominique

Dans la vallée de Marbial, non loin de la ville de Jacmel, dans le sud-est des Caraïbes, un vieil houngan du nom de Charbonnière, renommé pour sa grande sagesse, vécut les derniers mois de sa vie durant le Dechoukaj (déracinement). Voyant arriver la mort et le moment de son « départ pour Ginen » (la terre des ancêtres et l’ultime destination) il prononça de nombreuses paroles, dont la suivante :

Le Ginen est un vent. Qu’ils brûlent les tambours, qu’ils détruisent les temples : les arbres restent debout, le ciment demeure abondant. Tout peut et sera remplacé. C’est comme le vent : il va et il vient, jamais le même.

Le Vénérable étirait ensuite le son VAUDOUNNNNN pour lui prêter tout à la fois plus de légèreté et plus de profondeur. Le mot dans sa bouche se transformait en vent. VAUDOUN : un vent qui ne peut être déraciné.
De nos jours, il est d’usage d’orthographier « Vaudou » le terme qualifiant la religion traditionnelle du peuple haïtien. Ce qui ne résout pas la transcription de phonèmes relevant jusqu’à il y a peu d’une langue exclusivement orale. Écrire Vaudoun plutôt que Vaudou permet en fait d’élargir le concept et, comme Charbonnière, de ne pas se contenter d’invoquer un système religieux mais aussi l’expérience même du Vaudoun, sa présence au quotidien : Vent, Son, Souffle. L’indicible, l’instable. La non-parole, le non-écrit, le non-discours. Le contre-discours.

Contrairement au langage soumis à la syntaxe et à des usages figés, on a affaire ici à un flux d’images et de métaphores qui se caractérisent par leur spontanéité. Un mode d’expression qui, à certains moments de l’histoire, en certains lieux, a engendré des manifestations d’une tout autre nature. Les rituels visant à « ordonner » la vie sociale correspondent au niveau occulte d’une réalité magique où l’idéologie trompeuse de la séparation des sphères s’efface. Seule s’affirme la globalité — politique, économique, culturelle — liée à un système social soit de libération, soit d’oppression. C’est ce domaine qu’explore la magie du Vaudoun.
Nul n’est à même de sonder les réseaux de significations forgés depuis la nuit des temps par ces peuples en lutte. En revanche, il nous est possible d’explorer des facteurs concrets ayant contribué à la création du système de symboles dynamiques tel qu’il se manifeste dans les arts Vaudoun. On se concentrera en particulier sur la dynamique de la transformation, des tensions intérieures et des structures fondatrices de l’action qui constituent l’essence du temps présent : la logique des puissances invisibles. Émanations subversives, explosions latentes.

[…]

Hector Hyppolite, Cérémonie de purification Abodo.
Huile sur toile, 118,2 X 87,9, 1948, coll. Halvor et Astrid Jaeger.

KALFOU, GRAN BWA, SIMITYÈ : LES TROIS STATIONS DE LA MAGIE VAUDOU

Né de la nécessité, le Vaudoun embrasse dans une vision fondamentale la magie et la religion de manière tout à la fois autonome et fusionnelle. De ce point de vue, il se démarque de la tradition judéo-chrétienne, laquelle, depuis le Moyen-Age, s’est purgé de son côté magique. Dans le Vaudoun, chaque temple, même celui d’aspect le plus religieux au sens conventionnel, est placé sous le patronage de plusieurs Loa travay, des divinités qui, comme l’indique la phonétique, travaillent. Elles rendent aussi des services et veillent à la prospérité de ceux auxquelles elles appartiennent.
Au cours de la cérémonie, ces Loa sont convoqués. Il n’est pas question de leur rendre un hommage religieux, ce qui en soi est révélateur d’une pratique magique. Le Loa, en échange de dons réguliers en provisions de bouche, offre sa protection et ses prédictions aux fidèles pendant les séances de divinations. On attend aussi de lui la guérison, sous la forme de traitements thérapeutiques ou d’exorcismes (il chasse le mauvais œil) et on tolère mal ses insuffisances dans ce domaine. Bien entendu, l’importance de la magie se retrouve dans les mythes, sources des pratiques rituelles. Dans le Soukri lakou (regroupement de plusieurs ménages ou famille sur une grande habitation rurale) du royal Kongo, par exemple, les principaux mythes cosmogoniques retracent l’arrivée du peuple Kongo en Haïti et, de ce fait, la création du monde, à travers les exploits d’un esclave, Figao Ou Gao, lequel, armé d’une chanson et d’une boîte à outils magiques, gagne sa liberté en multipliant les guérisons.
S’il veut exister, ce corps mystico-religieux se trouve en quelque sorte dans l’obligation de prouver l’efficacité de sa magie. Toutes les techniques utilisées doivent être considérées à la lumière d’une représentation du soi où des esprits manipulables entrent en permanence en contact avec d’autres forces, l’ensemble étant soumis à une puissance supérieure. Cette vision à la fois présuppose et façonne un monde en constante évolution caractérisé par une aptitude à l’adaptation, au changement et au progrès.
L’obligation d’efficacité a une deuxième conséquence. Dans un monde qui bouge, l’ensemble des connaissances, si on ne veut pas que celles-ci deviennent caduques, doit lui aussi évoluer dans le sens d’une optimisation. Nous trouvons l’illustration de ce constat dans le témoignage suivant d’un chef Bizango :

Bizango sert à prouver qu’un homme peut apprendre à changer. C’est pourquoi bizango signifie : apprendre à changer. On vit dans un monde et on peut changer ce monde. Dans ce monde, les gens qui nous regardent peuvent nous voir nous transformer, devenir cochons, poulets, ânes, n’importe quel animal ou juste des objets. C’est ça qu’on appelle bizango — le changement, c’est à ça que ça revient, à la forme mouvante .

Accumulation et transformation oeuvrent en commun pour élargir la vision du monde. L’esprit salvateur tchaka ou callallou reconstruit par couches successives, tel que dans la soupe rituelle tchaka à sept ingrédients. Nous avons donc là une culture de l’accumulation ayant la rare faculté de digérer des singularités propres à diverses cultures d’origine, certaines ayant même des intérêts tout opposés.
Mais en accumulant sans cesse, ne risque-t-on pas de diluer les énergies ? C’est pourquoi il est indispensable de trouver un moyen de canaliser et de concentrer les forces vitales. D’où l’existence du « régléman », règlement ou protocole. Ces formalités qui doivent être observées sont d’une extraordinaire complexité en regard d’un système de croyance et de culte en apparence simple. Elles sont apprises pendant l’initiation puis au cours de l’apprentissage. Ces principes régissent l’art du tambour, de la danse, de l’invocation des esprits, de la divination et du « file farine » (farine dont le tireur se sert en le laissant filer entre ses doigts pour tracer les vèvè, les dessins symboliques du Vaudou). Car en organisant la matière, on se donne la possibilité de la manipuler. La distribution des rôles au panthéon, l’ordonnance des pratiques rituelles en fonction de l’origine, du rythme, du temps et de la référence spatiale, le langage symbolique utilisé, tout cela se trouve ordonné par le régléman.
Dérivé du système de croyances Ginen, en relation en particulier avec le panthéon Petwo, le domaine spécialisé du Bizango se consacre à la manipulation des énergies — de la nature ou du groupe — et des objets. Ces exercices, quoique considérés comme partie intégrante du Vaudoun, occupent une place discutable dans le système religieux. C’est un domaine que l’on dit associé aux forces de la nature. Les gens vous affirment que « Bizango est un rite du Vaudoun… comme tous les rites, il fait partie du Vaudoun. Seule la Société est un circuit fermé, elle est secrète. » Ou bien, on entend : « Il y a un seul Ginen, parce qu’en fin de compte il n’y a qu’un seul père, une seule mère. Alors les Sociétés font partie du tout. Nous sommes une part du Un. » Dans les foyers traditionnels, toutefois, la présence des gad (gardiens spirituels) ou des pwen (esprits de la famille Petwo ou Bizango) est indiquée par des dessins marquant les frontières symboliques.

Rigaud Benoît, Cérémonie d’initiation.
Huile sur toile, 76,3 X 61, 1981, coll. Halvor et Astrid Jaeger.

L’art de la transformation s’est forgé à partir de la difficulté à synthétiser une réalité fragmentée. Trois divinités, Kalfou, Gran Bwa et Simityè, chacune avec ses attributs propres, incarnent et délimitent ce domaine de la transformation que l’on associe volontiers au Voudoun et surtout au Bizango. Ce trio d’Loa préside au rite de passage commun à tous les initiés Vaudoun, ou à tous ceux qui doivent se rendre maîtres des techniques rituelles. Ils répondent aux contradictions humaines, jouant sur la question de l’identité, du seuil, de l’inconnu et éveillant la sphère de l’imagination.
C’est dans les interactions complexes de ces trois divinités, Kalfou, Gran Bwa et Simityè, qu’il faut chercher les racines du mystère de la création d’où surgissent les facultés d’introspection et d’empathie. Il s’agit d’établir une poétique, tel qu’elle se manifestera dans la cérémonie d’invocation et les rituels de cure et de divination. On prendra pour exemple le dessin symbolique à la farine, la fabrication de pakèt kongo, des collier et des hochets rituels, les ason.
L’art et le rituel se rejoignent ici pour déconstruire l’émotion, le rythme, l’espace et le temps. L’un et l’autre sont en quête de cette charge d’énergie qui permettra d’ouvrir les portes de la perception. L’un et l’autre se servent de la force du symbole pour libérer les images latentes, prémonitoires, qui projettent un contenu interne et permettent d’aller au-delà du tangible. On y retrouve comme en parallèle les mouvements intrinsèques au dynamisme de la trilogie Kalfou/Gran Bwa/Simityè. Chaque être-mouvement (Loa) s’exprime à travers son propre rituel et le vèvè, ces dessins invocatoires qui révèlent le Tout au moyen de visions de facettes, avec au centre, toujours, l’homme, celui qui voit, emprisonné dans le prisme de la société et du cosmos, reflet de sa propre projection déformée.
Examinons pour commencer Kalfou, le dieu des carrefours. Un lieu qui anéantit l’abondance avec ses 3,4 ou 5 chemins qui s’entrecroisent, où l’on se perd. On invoque donc Kalfou pour lui demander son appui et éviter les incidents de parcours, lui demander la bonne direction. Car à telle croisée de routes que l’on ignore, on risque la chute dans le plus profond des abîmes. Le vèvè de cette divinité est tracé à la cendre sous la bila (la table des offrandes Petwo) du signe rituel de la pénétration de la terre : une croix et deux marques de partage, le tout aspergé d’eau bénite et enterré. L’identité bascule dans le gouffre, la conscience se fissure… Le Vaudoun cherche délibérément ce décrochage, prélude au décollage. Ce choc émotionnel. Tout comme dans l’art, l’effet de surprise altère nos ondes cérébrales. Les ondes linéaires se trouvent tout à coup brouillées, tout se précipite, des masses compactes se heurtent. Et ce mouvement est d’autant plus puissant quand il s’agit de l’être non pas individuel mais collectif.
Kalfou tient la baguette mystique qui le qualifie de médiateur entre les mondes du visible et de l’invisible au travers du jeu de miroir reflétant le carrefour de ces mondes. Le geste rituel consistant à envoyer des poignées d’offrandes aux quatre coins de l’univers, ou aux quatre points cardinaux, est analogue aux traditionnelles cérémonies d’offrandes de calebasses qui se déroulent aux carrefours. Les sursauts spasmodiques de la transe — la lumière dansante des flammes révèle des jambes qui donnent des coups de pied jusqu’aux confins de la terre, et la voilà qui roule sur elle-même, et sa jupe qui se soulève, culotte en dentelles qui apparaît, disparaît. Des objets sacrés jaillissent des forces jusqu’ici muselées. Les mains viennent serrer les cous. Les malades sont secoués de grands frissons, des frissons qui indiquent une transformation. Tourbillonnant aux limites de la réalité dans le seul but d’effectuer la Traversée. Et dans ce but, on emploie des techniques précises pour instaurer la discontinuité, comme des pauses dans les rythmes du tambour ou des blue notes introduisant une distorsion dans la gamme et provoquant de brusques torsions dans la structure de l’être. De la tension, de l’angoisse, lesquels sont des moteurs poussant à l’accouchement de nouvelles visions.
La clé des principes universels de la magie peut se résumer par l’association de deux termes : transgression/transcendance. Au-delà de la sphère rationnelle de la science s’étend une région occulte que l’on peut toucher du doigt par l’analogie et la métaphore. Le temps et l’espace se trouvent enfin vaincus grâce à un usage singulier de la logique. Le pas est sauté, du connu à l’inconnu. On associe désormais des phénomènes qui a priori n’ont rien à voir les uns avec les autres. Cela s’appelle la voyance ou double vue.
Le soi-disant immobilisme rationnel est brisé. Une fois que la carapace paralysante de l’identité s’est détachée, l’esprit acquiert une spontanéité, une fécondité, une faculté de glisser et de bondir, un pouvoir de déplacement instantané… Tout d’un coup deviennent possibles d’extraordinaires mises en relations qui nous projettent, stupéfaits, au-delà de l’espace et du temps, au-delà de l’ordinaire de la vie et des habitudes. Cet enlèvement émotionnel pourrait s’appeler Absolu ou Poésie… la finalité de cette dernière étant de se multiplier dans les forces brutes de la foule .

Célestin Faustin, Cérémonie vaudoue.
Acrylique sur carton, 40,7 X 61 cm, coll. Georges Nader fils, Haïti.

Cette dernière analogie procède de la logique de l’accumulation. De manière à entrer en relations, deux particules doivent être contrôlées. C’est pourquoi à la base de la magie Vaudoun il y a la science empirique. En soi, ce mouvement est essentiel : concentration, brassage — c’est tout le symbolisme de la magie qui nous vient à l’esprit. Dans le Vaudoun, l’expression « tout ko li se wanga » (des fétiches sur tout le corps) exprime une disposition du même ordre, ce que reprennent un bon nombre de formes d’art rituel. Dans la thérapie ou le culte, les tentatives de toucher l’au-delà sont innombrables, pour la bonne raison que pour guérir l’autre, il faut d’abord « mache chache », marche cherche, autrement dit, il ne faut pas ménager sa peine.
L’empilage, l’ajout sans fin dans un univers en transformation a pour premier objectif d’établir une analogie : lorsque je deviens l’autre et un autre Je, et que tous deux nous devenons l’univers, alors la lumière jaillit. De sorte que les références répétées à la transmutation et à la mimesis s’illustrent dans ce moment important du rituel appelé « wete po, mete po », où est ta peau, mets ta peau. Change ta peau. Une fois cette étape franchie, on parvient à un autre état de la perception. Même à distance, grâce aux rognures d’ongle ou à des mèches de cheveux, à des photographies, à des morceaux de vêtement, les esprits sont attirés ou projetés sans difficulté. Il suffit d’esquisser les gestes appropriés, que l’on peut emballer ou détacher, épingler ou enfermer.
Pourtant Kalfou, dans ses fonctions d’inducteur d’états d’hypnose s’avère néanmoins insuffisant. Il doit être lié, au travers de l’initiation, à l’apprentissage de la différentiation et de l’orientation.
Gran Bwa associe identité/anonymat, netteté/flou et orientation/désorientation. Les diagonales, les éléments en suspens ; lignes de fuite, déplacement dans l’hypnose, répétition des gestes. Une fois franchie la frontière de la conscience, reste à explorer des régions inconnues, terrifiantes, les ténèbres débouchant sur des espaces vierges de l’être et des perspectives de transformation insoupçonnées.
Les offrandes rituelles à Gran Bwa sont placées dans un petit sac en paille, le makout, ou dans une calebasse, le kwi. On ne prononce le nom de cette divinité omniprésente, collective, que dans le plus grand secret. Les cérémonies de récolte de feuilles ont lieu la nuit, dans une atmosphère de communion clandestine. La forêt se resserre autour du groupe pour former un espace traversé d’ondes, un temple naturel offert à ceux qui sont déterminés à cheminer au-delà. Le processus de transformation a déjà commencé à éclairer cette aire du songe qui s’était ouverte après la traversée de Kalfou. La conscience ordinaire rencontre la conscience subliminale, créant un nouvel espace-temps.
A l’initié se dévoilent des perspectives singulières — des réseaux géométriques de symboles, des jeux de lignes et de signes. L’iconographie de Gran Bwa telle que la représente les vèvè montre l’humanité dans son essence physique. On est frappé par l’image d’un corps auquel est appliquée une grille, dont chaque triangle-carré enferme un pwen. Par sa structure répétitive, elle rappelle une marelle dessinée par la main d’un enfant plein d’insouciance. Capitale pourtant est la maîtrise de la séquence et du nombre, le « kontwol », le contrôle. Cet art, d’une complexité inouïe, culmine dans le tracé des vèvè où il synthétise des relations encore cachées. Les danses rituelles se déroulent autour du poto-mitan, le pilier qui se trouve au centre du hounfor, ou temple, et qui est le chemin par lequel les Loa arrivent parmi les hommes. De même la disposition de tous les objets à l’intérieur comme à l’extérieur du hounfor est calculée de manière à contrôler des forces qui autrement poursuivraient une errance inutile.
Du fond des bois surgit la Direction, apparemment inhérente, générée par les instincts de survie de ceux qui s’y sont perdus. Pour les voyageurs égarés, paradoxalement, la force qui a provoqué leur perte d’orientation dans l’espace est justement ce qu’ils qualifient de Direction, car seule cette dernière en a la maîtrise. Automatisme, spontanéité — ces deux mots semblent caractériser la substance de la magie et des Loa, ces forces de la création que les hommes forcent à jaillir apparemment de nulle part alors qu’ils les tirent d’une réalité matérielle objective, couches en surimpression de « coïncidences » dans un univers infiniment plus organisé qu’il n’y paraît.
La magie, au même titre que la création, est le fruit de contradictions internes arrivées à maturité. Ici, il n’est pas question de reproduction, mais plutôt de la naissance d’une force nouvelle.

Pauleus Vital (1918), Cérémonie vaudoue.
Huile sur toile, 61 X 76 cm, coll. Halvor et Astrid Jaeger.

SIMITYÈ : le cimetière — dernière station de l’humanité, station où l’homme se trouve libéré de sa présumée destinée. Ici se produit tout à la fois une juxtaposition et une opposition du passé, du présent et de l’avenir de la société. Le cimetière accouche d’un être nouveau dans la dissolution/coagulation.
Appel de la terre, poussière originelle à laquelle retourne l’humanité, force passive de concentration, genius loci, esprit du lieu. La terre et les rochers seuls sont les témoins éternels du tournoiement éphémère des hommes. Ce sont des marqueurs de réalité, d’où leur importance dans la magie. Quand les chrétiens enterrent l’un des leurs, ils jettent des poignées de terre sur le cercueil avant le moment où justement ce sol se referme sur le défunt. Le Vaudoun fait de la terre un usage multiple. C’est la terre des carrefours et des marchés, la terre des forêts et des cimetières, la terre du seuil de la maison, du village, du temple. C’est le « 7 priz tè » (sept poignées de terre) qui figure symboliquement, entre autres, dans le pakèt kongo et la calebasse d’offrandes. Par ailleurs, la mise en terre symbolique a une action thérapeutique par le contact régénérateur avec ses nutriments. Emblème de l’économie rurale, la terre est ce qui enracine et attache, c’est la valeur suprême, surtout dans la société féodale.
En regroupant les tombes qui, chacune, témoigne d’une aspiration à la vie éternelle et d’une décision de marcher ensemble vers une destinée collective, le cimetière abolit les séparations terrestres et reconstitue le clan originel. Le moun (peuple) haïtien, tout comme le muntu congolais, englobe non seulement les vivants mais tous les ancêtres, population omniprésente du simetyè.
Les cimetières en haïti sont des lieux surréalistes par le bigarré des couleurs et des constructions, bien plus solides que les maisons d’habitation. Qu’il soit vaste ou modeste, citadin ou rural, le cimetière est le centre par excellence de la magie où Kalfou et Gran Bwa deviennent accessibles. L’issue devient palpable : la mort et la renaissance, la transfiguration à travers le triple mouvement de la magie. Équipée de trois bêches, trois pelles, trois pioches, la société émerge armée des outils de son émancipation et s’apprête à connaître une résurrection sur de nouvelles bases.
L’émotion est présente, les conflits oubliés, les doubles unis. Tout ce qui était à l’état latent se manifeste.

L’IMAGERIE VAUDOUN : HAUTE ET BASSE MAGIE

Stéphane Micius , Cérémonie vaudoue.
Huile sur toile, coll. Part.

Si l’art de la magie Vaudoun repose sur l’esthétique du signe et du symbole, producteur d’un sens qui parle au for intérieur de chacun, il n’est activé que par l’existence d’interactions au niveau de l’inconscient collectif. Dans la vie quotidienne, la présence de calebasses d’offrandes que l’on place aux carrefours frappe la corde sensible des passants, tout comme les tambours, la nuit, font vivre des scènes précises. Le proverbe haïtien, « Kreyol palé kreyol konprann » (créole parlé, créole compris), ne fait pas référence à la langue elle-même, mais plutôt à la qualité de son expression qui a pour fonction d’évoquer et non de décrire.
Dans le domaine magico-religieux, le domaine symbolique est de plus en plus réglementé : le tracé de vèvè, le langaj (éléments linguistiques africains plus langage corporel), le déroulement des cérémonies, la chorégraphie des danses, la musique, les vêtements, les gestes… L’ensemble se rattache à un système complexe de signifiants.
Les pratiques relevant de la trilogie Kalfou/Grand Bwa/Simityè stimulent les facultés symboliques dans le graphisme et favorisent la révélation des correspondances cachées. Ces éléments doivent être extraits d’un passé plus lointain que le passé immédiat de la société haïtienne. Ils s’adressent à l’humanité dans son essence, ils communiquent avec les racines universelles du mysticisme ésotérique. La franc-maçonnerie, les rose-croix, la kabbale… toutes traditions qui trouvent d’ardents adeptes en Haïti aujourd’hui, comme hier. Voilà pourquoi il est important de comprendre pour quelle raison elles jouissent d’une telle popularité auprès de la population haïtienne.
La réalité du syncrétisme Vaudoun se traduit dans la forme d’un récipient en bois oblong, réceptacle des feuilles frottées au cours de la cérémonie du rite petwo, récipient qui symbolise le bateau mystique, son axe vertical représentant une hampe de drapeau. Il recueille en même temps des traditions pré et para-chrétiennes classées comme hérétiques depuis toujours :
« Ranmasé nou pral ranmasé, nous pral ranmasé zafè sa ki sot ki pa ranmase pa yo. » Ramassé, nous allons ramasser les affaires, dommage pour les sots qui n’ont pas ramassé les leurs.
Les feuilles que l’on amoncelle dans le réceptacle représentent un amalgame de plusieurs chocs entre civilisations. On y trouve les religions révélées, celle des chrétiens comme celle de l’islam, l’une et l’autre produits et producteurs de différentiation. Dans un mouvement à la fois de rapprochement et d’éloignement, tout finit par se confondre à la fin dans le rituel des feuilles. « Mapou tombe kabrit manje fey Dan Petwo. » Le baobab tombe, les biques mangent les feuilles, à Petwo.

Cérémonie vaudoue.

Les représentations Vaudoun stimulent des régions cachées du cerveau. Comme dans un film surréaliste, des images d’un temps passé très lointain et pourtant étrangement familier passent devant nos yeux, de manière désordonnées, éveillant des odeurs et des sensations tactiles, flirtant avec la conscience avec une cohérence qui demeure encore voilée.
Le bois, la pierre : la planète Terre, l’univers, le cosmos. La matière, la masse originelle, reconnue, palpée, tenue à la lumière. Dotée d’une forme.
De très longues sculptures… des séries d’êtres munis de racines. Simbi peigne ses longs cheveux. La vieille barbe de Loko fait jaillir le tourbillon du temps et les langues de feu de djab (diable) pénètrent la terre.
L’homme africain dans son environnement premier, Homo erectus. L’art paléolithique de Tassili, la magie des cavernes ressurgie du plus profond des âges. Force du point, précision de la ligne, une ligne continue puis brisée. On pense à l’art Vaudoun d’Hector Hyppolite, dans le tracé de vèvè comme sur toile : la légèreté et la masse de cette énergie canalisée. Une énergie jaillie du berceau de l’humanité, le cri de la vie.
Cercle, carré, alphabet et chiffre, éléments de classification… l’écrire en soi plus signifiante que ce qui est écrit. E.T.C.**.I.BA.L.F.S.NJ. E.Z. N’importe quoi, automatisme, à déchiffrer, l’alphabet de Napata et Meroë, les capitales successives de l’antique royauté koushite, dans ce qui est à l’heure actuelle le Soudan. Codes hermétiques qui restent à déchiffrer, rupture ésotérique des processus de pensée. Délire du scribe et magie du nombre enrobés d’un vernis de signifiant. Baka — génies malfaisants, terrifiantes figures de l’inversion, évocations spectrales et anthropomorphiques du malheur.
Crachats, serpents lovés, dragons majestueux. Femmes à la poitrine fièrement bombée et aux solides jambes de bovin. Le culte voluptueux de Mithra, la déesse égorgeant un taureau dont les pattes émergent de sous les drapés de sa robe tandis que ses bras de femme enlacent le cou de l’animal en une étreinte teintée d’érotisme…
Bosou Twa-Kon Kandonble, Le djab taureau tricorne qui forme une trinité avec Bosou-Marasa, les jumeaux divins. On retrouve des représentations originaires de Sumer et d’Ancienne Égypte, de la Rome antique aussi, ainsi que de Grèce, de l’Europe médiévale, d’Afrique à travers les âges. Ces figures mythologiques ayant surgi dans des civilisations très anciennes et dont se servent les initiés des cultes mystiques constituent les principaux adversaires du pouvoir naissant de l’Église.
Le phoenix des cathédrales nubiennes du XVIIe siècle sont au confluent de l’Égypte pharaonique, de l’Égypte copte et du Soudan.
La culture de la création mystique. Des rangées successives de statues Bizango, droits comme des soldats, noirs et rouges, évocateurs par leur puissance des colonnes de Louxor. Effets d’orientation/désorientation, symbole du dilemme identité/collectivité. Le Bizango se dépêchant d’aller s’habiller pour le rite magique après l’introduction rituelle Rata, empilant les adeptes dans la minuscule salle de préparation… sensualité de la chair caressant la chair, de la chair se fondant dans la chair comme l’être se fond dans l’être.
La baguette mystique, emblème du pouvoir pharaonique, qui a continué à occuper dans la tradition judéo-chrétienne (Moïse) aussi bien que dans les ordres médiévaux comme les Templiers, une place centrale qu’il retrouve dans le Vaudoun. Dans la cérémonie rituelle, les femmes se connectent avec la société matrilinéaire de l’Ancienne Égypte, de Meroe et de l’ensemble du continent africain.
Défilé fantastique : Belzébuth, divinité cananéenne devenue via le catholicisme le prince des démons, entièrement équipé au combat avec ailes dorsales, main dans la main avec Adonaï Astaroth, Lucifer, et une bonne escorte de « diaboliques » sarazen (sarrasins) à la barbe espagnole… Une légion des ténèbres aux tenues martiales surgies du Moyen-Age, épée au poing, Saint Jacques à la conquête de ces mêmes arabes, couvert de pentacles et d’osselets.
On trouve dans les grimoires aussi bien que dans la chromo-lithographie de quoi alimenter cette extraordinaire magie néo-pythagoricienne. La légende d’Hermès Trismégiste et la tradition ésotérique arabe mélangée à l’iconographie catholique. Les ennemis de toujours s’unissent pour ne former qu’un.
Sisya, victime de cette coalition contre-nature : une figure d’une mélancolie poignante, tragique. Des yeux noirs dénués d’expression, un fichu noir sur la tête, elle repousse avec un calme glaçant un crâne posé sur un plateau. Le crâne est plein d’une humanité privée de vie — la tragédie des pouvoirs détournés.
Ainsi se déploient les visions magiques du Vaudoun.

Péristyle.

La population dans sa très grande majorité ne recueille que des miettes de cet ensemble de connaissances. Isolées de leur contexte, les bribes dégénèrent en superstitions, en codes cryptiques et étranges. Ce qui reste de la sagesse ancienne, désormais élitiste, est conservée dans les grimoires. Ces derniers, au départ recueil de préceptes à l’avant-garde du progrès, deviennent peu à peu des livres bourrés de vulgaires formules, de recettes simplistes depuis longtemps surannées. Privée du soutien de la machine à penser, la haute magie se dégrade pour ne plus être qu’une basse magie ne reculant pas devant la mystification avec l’usage de futiles pratiques de sorcellerie. Ceux qui contrôlent le pays sont trop heureux de diffuser ces reliques — surtout si elles donnent lieu à une opération marchande — de façon à canaliser la volonté de transformation naïve du peuple dans des activités stériles. On fait prendre à la nouvelle population Vaudoun des objets sans signification pour l’acte de représentation lui-même, la force de désignation de l’objet, la capture du double grâce à sa matérialisation. Verbe, nommo. De sorte que de nos jours, nous nous trouvons très souvent confrontés à l’amalgame entre signe éclectique et signe creux ou vide.
La puissance de la haute magie Vaudoun repose sur une tout autre base. Visant au cœur de l’expérience humaine, elle a tissé un fondement qui se traduit par un système de perception et de pratiques d’une grande rigueur. Cette évolution exige une liberté d’expression exceptionnelle, que l’on peut qualifier d’artistique, tout en précisant que cette expression est anti-individualiste, soumis à la volonté de changement collective. Dans la danse comme dans les autres domaines, le Vaudoun lie le corps à la psyché afin d’atteindre une expérience bouleversante et transformatrice. Ceci est possible grâce au regroupement d’effets tout à la fois universels et singuliers. D’où l’importance capitale de l’imagerie active, du symbole de projection et du rituel cérémoniel. Mais n’accèdent à ce domaine que ceux-là qui sont passés maîtres de l’art de provoquer et de « signifier » une réaction.
L’inspiration poétique soumise aux forces de la lutte violente, tel est le thème de cet art magique. Le calme absolu de la haine à son plus haut degré. L’art de dessiner des êtres multiples. La nature, l’artiste et le public, le collectif et/ou l’individuel, la rencontre de la dissonance, comme dans la musique de Thelonious Monk ou la peinture de Jean-Michel Basquiat. Le chaos, originel et social, se trouve alors contenu, ordonné, discipliné, grâce à la constante reproduction de ses effets déstabilisateurs.
La symétrie joue parfois avec l’équilibre d’ensemble : en dessinant l’être, un être seul et néanmoins collectif se mouvant doucement dans la douceur de la nuit, avec des étoiles qui fondent, une lune qui fait pleuvoir des émotions. Harmonies singulières de formes dérangeantes à souhait. Et cette tranquillité enveloppante qui guide le « nouveau-né » vers les mystères d’un univers commun à tous… Mais à d’autres moments, le déséquilibre se trouve provoqué de manière délibérée et uniformément. L’art de la magie Vaudoun se donne pour tâche de vous déstabiliser, au moyen de techniques spécifiques de torsions et de distorsions, atteignant, à son sommet, la pureté du mutant. Nous décrirons ici deux moyens de parvenir à ce résultat. Une superposition discontinue est établie à partir d’un viol de la logique du discours, ou d’une brusque substitution de grille de lecture. On peut, par exemple, aligner des termes numériques, et faire apparaître des lettres çà et là en produisant un effet de surprise, puis glisser des images d’animaux. D’autre part, l’unité de forme donnée par celle du fauteuil rituel se trouve brutalement déchirée par l’asymétrie de son dossier, lui-même perturbé par une nouvelle charte de couleurs. Chaque séquence de changement produit une rupture dans la lecture : le témoin est désarçonné. Peu à peu, les perturbations dans les séquences s’accélèrent, les séquences raccourcissent. Les grilles se superposent aux grilles… La diversité des déséquilibres est infinie. On en a un exemple dans les sculptures du djab. Ce dernier est représenté avec un regard d’aliéné cherchant désespérément la terre ferme. En outre, sa posture semble indiquer qu’il est sur le point de trébucher et de tomber. Ces représentations sont censées renforcer ou refléter l’état personnel de déséquilibre/équilibre du spectateur.
Le magicien-artiste, figure centralisatrice, qui concentre en lui la violence latente de la communauté, diffuse des signaux de dérèglement amplifiés par la centralisation dont ils font l’objet. D’où le danger associé à cette opération et l’importance primordiale de l’artiste-magicien. En qualité de médium, il/elle reflète la société : le geste magique est engendré par l’immersion dans une expérience sociale. Mais le magicien acquiert aussi des facultés spéciales lui permettant de canaliser et de concentrer la force dans le but de la projeter.
Le contenu de l’objet obtenu, qu’il soit représenté dans l’espace (sculpture) ou bidimensionnel ou encore multidimensionnel et collectif (iconographie cérémonielle), joue sur les significations sociales. En premier lieu, sur le plan littéral, des signifiants tels que machettes, cercueils, pierres tombales, feuilles, serpents, foudre, cornes de bélier ou de taureau, sont en soi évocateurs d’images porteuses de perspectives, de menaces, d’oppositions. Deuxièmement, les lignes de l’ensemble forment une œuvre distincte qui suggère l’existence préalable de certains états. Etant donné son évolution, sa fonction et son modus operandi, le corpus de l’art magique Vaudoun insiste, au moyen d’un subtile équilibre, sur les compositions mettant en valeur la tension et la rapidité, la centralisation et la concentration, la douleur et la violence.
La corrélation entre la figuration symbolique directe et l’intention connotative d’ensemble indique le niveau d’« occulte » inhérent à la pièce. L’œuvre plasticienne Vaudoun, en particulier la sculpture, atteint sa force grâce à l’équilibre de ces deux facteurs. Elle concentre la complexité des énergies accumulées, la lutte interne d’une unité contradictoire. Cet art, comme la magie dont il est dérivé, se spécialise dans la confrontation, l’interaction et la sublimation de la contradiction. Pour réconcilier les contraires, il commence par présenter l’impossibilité de leur résolution et ainsi dénonce le scandale et la cruauté d’une compréhension partielle. A d’autres moments, toutefois, il rend hommage à la connaissance, même fragmentaire, ou exalte des facultés précises.
L’expérience cérémonielle incarne à lui seul la maji Vaudoun, les facultés de transformation de l’esprit en tant que matière. Les mécanismes du rituel, agencés suivant la progression de la modalité associative, culminent dans la transe — un état combinant un libre flot d’émotions chargées d’énergie avec des codes de conduite déterminées et considérées comme sacrés. Dans le rituel, la projection de l’image est multidimensionnelle et multi relationnelle, globalisante : la forme et la couleur de l’Hounfo, la décoration, la congrégation, l’odeur du feu, du rhum blanc, de la sueur, le contact de la terre sous la plante des pieds nus, le son obsédant des tambours battant sans fin. Le cosmos, uni, se « brise » sans raison… et le corps suit, bascule, tête la première, dans l’univers global de l’occulte.

DISPARAÎTRE POUR DURER

André Pierre, Cérémonie Houmfort, 1977
Huile sur toile, 76 x 101,5, coll. Georges Nader père, Haïti.

De cet art savant de la médiation, les symboles, aujourd’hui, deviennent de plus en plus étrangers. La terre, l’eau, les feuilles, la forêt, les animaux de toutes sortes semblent se rétrécir, se retirer. La terre absorbe les réserves d’eau et n’a pas grand-chose à offrir aux nouvelles générations. Les feuilles magiques du Vaudoun se font rares, et les forêts d’autant plus mystiques qu’elles reculent. Les quelques serpents, oiseaux, bétail, pas encore en voie d’extinction font trembler une population qui redoute leur pouvoir vénéneux dans son inconscient collectif. En réalité ils sont aussi peu nombreux que chétifs. Au bout du compte, les seigneurs de la mythologie Vaudoun, ainsi que leurs alliés d’outre-mer, sont tenus pour responsables du désastre : les divinités paternelles et les « maîtres » qui ont le malheur de trop ressembler aux grandons de sinistre mémoire, ces seigneurs demi féodaux qui jouèrent le rôle de relais de transmission de la répression duvaliériste. La fin de leur règle évoqua dangereusement dans l’opinion populaire la fin du domaine magico-religieux.
Par ailleurs, les modes d’expression collectives d’ordre magico-religieux qui tournent autour de la figure centrale de magicien-artiste ne correspondent plus à la réalité sociale de la migration et des bidonvilles. En d’autres termes, le démantèlement du lakou (les grandes habitations rurales) a provoqué une confrontation entre un art avant tout féodal et un système social en pleine mutation. Ce dernier souffrant d’une pénétration progressive de nouvelles relations économiques au sein d’une organisation socio-politique qui se révèle, malgré tout, d’une stabilité surprenante.
Que peut-on dire de la survie des formes magico-religieuses Vaudoun et de leur validité dans un contexte aussi changeant ? Dans le cas de la diaspora haïtienne qui continue à pratiquer ce culte, la question se pose de façon encore plus aiguë. Quelles sont les limites du symbolisme compte tenu du détachement croissant de son imagerie de la réalité de tous les jours ? Où faut-il chercher ses capacités d’adaptation ? Les richesses accumulées en des temps d’une dureté inimaginable semblent animées d’une force propre, qui, de ce point de vue, n’est égalée que par l’obstination du système social en décomposition.
Poser la question de la transformation revient à aborder celle des objectifs dans une société renouvelée. Depuis ses origines, cet art de stimuler l’imagination n’a rien de neutre, ce qui nous ramène au problème de sa finalité. Dans quelle mesure le Haïti de demain, celui de ceux qui en cultivent le sol, pourra-t-il récupérer ces techniques séculaires sinon millénaires que se sont appropriées les classes exploitantes ? Jusqu’à quel point peuvent-ils les détourner à leur profit des objectifs de domination de ces classes ? Comment peuvent-ils canaliser leurs capacités dans une perspective radicalement différente ?
Il y a un danger inhérent à la confusion de la forme et du contenu, un risque de restaurer à travers la forme un contenu qui a été rejeté avec violence. C’est le risque de régression. Avancer est le seul moyen de se soustraire à l’influence contradictoire du djab : avancer dans le temps, l’espace, le rythme, la pensée, les relations sociales. L’art magique Vaudoun repose sur la force du renouveau qui jaillit de ces « moments d’antinomie », ces temps productifs de l’histoire des hommes.

Tout comme Lavi-okan (La vie aux Camps)
Premier temps de résistance
Sur la terre amérindienne d’Haïti,
Premier Hounfo,
Préserve la mémoire,
Mémoire-secret, mémoire-souffrance, mémoire-sulfure.

Tout comme le flamboyant vèvè demeure
Un lieu de compréhension,
Une espace-temps d’entente,
Le temps de la détonation intérieur et cosmique…

Ainsi la magie disparaîtra.
Tout comme la respiration,
Submergée, parfaitement calibrée,
Diffuse mais unique, essentielle,
La magie disparaîtra.
Tout comme la respiration submergée,
Qui libère la conscience,
Parfaitement calibrée,
Mais
Qui est faite pour durer l’éternité.

Constituée
De terre sèche et de sable du désert,
De la pierre et de la grotte,
De nouveau renaîtront
Les temps anciens,
Anciens et pourtant
Si nouveaux.

Traduit de l’anglais (haïtien ?) par Isabelle Chapman