Trois journées de rencontres russes

10 mai 2010.

Etonnants romanciers. Bousculant clichés et grands ancêtres. Disant le chaos,
le chacun pour soi, la corruption. Résolument fantastiques, cyniques, déglingués. Mêlant tragique et humour — et formidablement créatifs.

 

Sibérie, l’autre Russie

Un immense espace, grand comme les États-Unis, à peu près inconnu : une énigme. Rencontres, le dimanche après-midi au théâtre Chateaubriand, avec Nikolaï Maslov, Erémeï Aïpine, Vassili Golovanov, originaires de Sibérie, et deux écrivains-voyageurs : Marc-Henri Picard et Colin Thubron ; rencontre aussi avec Jean Malaurie, président de l’académie polaire de Saint-Pétersbourg. Et trois films superbes : Niarma (sam. 11h, Maison des associations), chez les éleveurs de rennes  ; Bienvenue à Enurmino (dim. 15h45, Chateaubriand), tourné parmi les Tchoukte, et, en avant-première, la Saga des Khanty (sam. 20h, Vauban) long métrage de fiction sur leur massacre par les troupes soviétiques. Pour découvrir « l’autre Russie ».

Bienvenue à Enurmino, d’Aleksey Vakhrushev

Prophètes, dissidents – et après ?

Andreï Guelassimov

Les « grands » romanciers russes, avaient presque le statut de prophètes. Mais comment l’être encore, sur les décombres du communisme ? Fin d’une époque, naissance d’un autre monde. Regard sur la nouvelle littérature russe. Un grand débat avec Andreï Guelassimov, Vladimir Sorokine, Owen Matthews, Georges Nivat (dim. 14h, salle Maupertuis).

Permanence du fantastique

Andreï Kourkov © Philippe Matsas

Du Pingouin d’Andreï Kourkov au chat de Ilya Boyashov plongé dans la guerre de Yougoslavie, le fantastique est une dimension constante de la littérature russe actuelle, comme si lui seul avait la capacité de rendre l’absurdité du monde présent. Mais n’est-il pas aussi une constante de la littérature russe ? Un grand débat avec Iouri Bouïda, Ilya Boyashov, Dmitry Glukhovsky (sam. 15h45, Maupertuis) et un Café Littéraire le lundi avec Dmitri Lipskerov et Andreï Kourkov.

Une esthétique du chaos ?

Vladimir Sorokine

Personnages à la dérive, désenchantés, livrés à eux-mêmes, société que l’on dirait en morceaux, les jeunes romanciers russes nous décrivent une réalité pour le moins inquiétante, sans plus de repères – que paraît démentir, au moins, leur formidable créativité… Une grande rencontre avec Pavel Sanaïev, Andreï Dmitriev, Vladimir Sorokine et Michel Parfenov (dim. 16h, Maison des associations).

Tchétchénie : le débat nécessaire

Grozny, chronique d’une disparition, de Manon Loizeau

Comment ne pas évoquer le drame tchétchène ? Le travail de Manon Loizeau, a été salué internationalement. Grozny, chronique d’une disparition (dim. 11h15, Maison des associations), est un témoignage proprement terrifiant, et un travail de journaliste exemplaire. Pour en débattre, Manon Loizeau, Andreï Guelassimov, Zakhar Prilépine, Owen Matthews, Anne Nivat (dim. 11h30, Maison des associations). Et un hommage sera rendu à Anna Politkovskaïa, avec Lettre à Anna d’Éric Bergkraut (sam. 17h45, Chateaubriand).

 

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Romans

Vilnius, Paris, Londres

Liana Lévi - 2018

C’est la fin des gardes-frontière et des contrôles de passeports, un immense espoir pour un pays minuscule : le 21 décembre 2007, à minuit, la Lituanie intègre enfin l’espace Schengen. Comme beaucoup de leurs compatriotes, trois couples se lancent dans la grande aventure européenne. Ingrida et Klaudijus tenteront leur chance à Londres. Barbora et Andrius à Paris. Et si Renata et Vitas restent dans leur petite ferme à Anykšciai, eux aussi espèrent voir souffler jusqu’à l’Est le vent du changement. Mais l’Europe peut-elle tenir ses promesses de liberté et d’union ? Estampillés étrangers, bousculés par des habitudes et des langues nouvelles, ces jeunes Lituaniens verront l’eldorado s’éloigner de jour en jour. Kukutis, un vieux sage qui traverse l’Europe à pied, le sait bien, lui : « Peu importe la ville où l’on veut atterrir, c’est le voyage lui-même qui est la vie. »

Dans ce roman tour à tour drôle, tendre et mélancolique, Kourkov donne un visage à tous les désenchantés du rêve européen.

Traduit du russe par Paul Lequesne


 

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Essais

Un continent derrière Poutine ?

Seuil - 2018

En mars 2018, au moment de la publication du livre, le peuple russe se prononcera sur la réélection de Vladimir Poutine à la tête du pays. Selon toute probabilité, alors que sa personnalité suscite débat et controverse à l’extérieur de ses frontières, mais aussi dans certains cercles en Russie, cette réélection sera une formalité. Par le choix subjectif de quelques rencontres sans tabou, ces portraits de plusieurs familles ou couples montreront le peuple dans sa complexité, donneront à voir en quoi Vladimir Poutine l’a fait évoluer, à travers une palette de points de vues réalistes. Et pas seulement dans les zones urbaines ni exclusivement dans la Russie occidentale. A travers ces portraits, Anne Nivat raconte en quoi ce pays n’est pas tout à fait celui qu’on nous décrit en Occident. En quoi voter Poutine n’est pas, dans la tête des Russes, forcément voter pour un “dictateur”. Montrer l’étendue des possibilités et des situations dans cet immense pays, en commençant par l’extrême-est pour remonter, comme, en son temps, le Nobel de littérature Vladimir Soljenitsyne, jusqu’à sa partie européenne. Conter la vie des Russes ordinaires baignés dans le système “poutinien”, évoquer l’attitude “compréhensive” vis-à-vis de la corruption, la fin de l’humiliation versus la stabilité du pouvoir, pourquoi même les opposants ne remettent pas en cause l’annexion de la Crimée, le post-capitalisme…

 

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Romans

Nouvelles de la mère patrie

L’Atalante - 2018

Nouvelles de la mère patrie est un recueil de textes écrits à l’origine pour la presse russe, car, avant même d’être romancier, Dmitry Glukhovsky est journaliste. Et rien ni personne n’échappe à sa plume acerbe, à commencer, bien sûr, par le numéro 1 (qui échange parfois sa place avec le numéro 2) – le Leader de la Nation –, suivi de près par les strates corrompues de l’administration, les mafieux reconvertis en hommes d’affaires, les nouveaux riches, les gens modestes, les travailleurs immigrés, les flics intègres, les journalistes, la télévision, l’alcoolisme omniprésent, les extraterrestres, le diable et ses hordes de démons, et les habitants oubliés des steppes sibériennes. Chacun reçoit son dû, qui pour ses vices, qui pour sa complaisance, qui pour sa naïveté et son incapacité à ouvrir les yeux sur le monde qui l’entoure. L’absurde et le fantastique, qui jalonnent le quotidien russe, ne sont jamais loin, et l’on se surprend même parfois à ressentir de la tendresse pour certains protagonistes.

Pour un lecteur occidental, la fenêtre que Dmitry Glukhovsky ouvre sur le quotidien des gens du peuple comme sur celui des affidés du pouvoir peut sembler un miroir déformant, tant on a l’impression que l’auteur prend le pas sur le journaliste pour forcer le trait sur la naïveté des uns et les compromissions des autres. Malheureusement, la fiction n’est pas très loin de la réalité.

 

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Biographie

L’affaire Soljénitsyne

L’Herne - 2018

Cet ouvrage publié pour la première fois en 1995, a été réimprimé dans un nouveau format en 2018 à l’occasion du centenaire de l’auteur, avec une nouvelle préface de Georges Nivat.
L’affaire Soljenitsyne rassemble l’ensemble des documents officiels concernant l’exclusion de Soljenitsyne de l’Union des écrivains soviétiques en 1969. Depuis la soumission de son manuscrit Le Pavillon des cancéreux à la section de prose de l’Union des écrivains soviétiques, jusqu’à son exclusion finale à la suite de sa fameuse lettre de protestation qui fit le tour du monde, chaque débat est minutieusement rapporté et jette un regard précieux sur l’esprit qui régnait alors autour de Soljenitsyne dans l’ex-Union Soviétique.

 

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Documentaire

Tchétchénie, une guerre sans traces

- 2014

Manon Loizeau, alors correspondante à Moscou, a découvert la Tchétchénie en 1995, lors de la guerre déclenchée par Boris Eltsine contre ce petit pays du Caucase pour le punir d’avoir proclamé l’indépendance. En 1999, c’est Poutine qui, au prétexte de lutter contre le terrorisme, lançait ses blindés et ses bombes contre les Tchétchènes, ciblant combattants et civils avec une égale férocité. Vingt ans et quelque 150 000 morts plus tard, la réalisatrice retrouve un pays "pacifié" par la terreur qu’inspirent désormais les milices tchétchènes, et non plus l’armée russe. Inféodé à Moscou, le régime du président Ramzan Kadyrov s’emploie méthodiquement à éradiquer la mémoire de la guerre comme l’histoire du pays, et impose un culte de la personnalité digne de l’ère stalinienne.

Disparitions

Généreusement financé par la Russie, le jeune Ramzan Kadyrov (38 ans) a aussi spectaculairement reconstruit son pays ravagé par la guerre. Grozny, capitale rasée par les bombes il y a dix ans, a pris des allures de Dubaï, avec néons, centres commerciaux et mosquées rutilantes. Ses avenues neuves portent les noms des principaux bourreaux de la population, Poutine en tête. Mais chaque jour, des gens continuent de disparaître, victimes du pouvoir absolu d’un gouvernement qui s’arroge ouvertement le droit de torturer et de tuer. De rares voix dissidentes prennent pourtant le risque de dénoncer cette terreur d’État : une femme harcelée par le pouvoir, qui raconte comment, peu à peu, son clan est décimé dans le silence ; le Comité des mères de Tchétchénie, fondé lors de la première guerre, qui en vingt ans de combat n’a retrouvé que deux personnes vivantes sur les 18 000 portées disparues ; un couple de vieux paysans dont les deux filles, enlevées un soir à Grozny par des miliciens, n’ont jamais reparu ; le Comité contre la torture, enfin, un collectif de jeunes juristes russes qui enquête sans peur sur les disparitions et les conditions de détention, et dénonce "une petite Corée du Nord" au sein de la Fédération de Russie… Dans ce "tunnel sans lumière" décrit par Madina, présidente du Comité des mères, Manon Loizeau a pu aller à leur rencontre en se cachant et en rusant, et même suivre le procès d’un politicien respecté, Rouslan Koutaiev, accusé sans aucune vraisemblance de détention d’héroïne et jugé par un tribunal aux ordres. En réalité, sa "faute", sanctionnée par quatre années de prison, avait consisté à braver l’interdiction de commémorer le 70e anniversaire de la déportation des Tchétchènes par Staline. Un témoignage poignant, exceptionnel, sur la tragédie d’un peuple que le monde a oublié.

(Source : Arte)