KOURKOV Andreï

Ukraine

2 avril 2019.

Dans l’univers du plus connu des écrivains ukrainiens de langue russe, on croise des veuves qui empaillent leurs maris, un pingouin dépressif, des politiciens véreux, un chat qui ressuscite trois fois ou encore un somnambule aux pulsions meurtrières… À la manière de Nikolaï Gogol, ses romans mêlent satire sociale et drôlerie pétillante. Après son récit des évènements en Ukraine dans le Journal de Maïdan, l’auteur, au travers d’une épopée contée avec subtilité, nous transporte au cœur d’une Europe rêvée, une Europe fantasmée, une Europe qui, lorsqu’on est en prise avec ses réalités, se transforme en terre de désillusion.

 
© Philippe Matsas

Né en Russie en 1961 dans une famille communiste, Andreï Kourkov vit depuis son plus jeune âge à Kiev. À 10 ans, il commence une collection de cactus et, en apprenant leurs noms latins, se passionne pour les langues étrangères (il en parle aujourd’hui plus de neuf). Durant son service militaire, il est enrôlé comme gardien de prison à Odessa. C’est là, au cours de longues heures de garde, qu’il écrit ses premiers récits, des contes pour enfants. Son premier roman paraît en 1991 à Kiev, deux semaines avant la chute de l’Union Soviétique. Pour publier cet ouvrage, il emprunte de l’argent, achète lui-même le papier, contrôle l’impression et assure la diffusion des 75000 exemplaires... Deux ans plus tard, il réussit à publier deux romans dans l’Ukraine nouvellement indépendante. La même année, en 1993, Le Monde de Bickford est sélectionné pour le Booker Prize du meilleur roman russe. Il publie ensuite plusieurs ouvrages dans lesquels il continue sa description du monde postsoviétique, de ses mafias, de ses aberrations grotesques. C’est son roman Le Pingouin, paru en France en 2000 chez Liana Levi et traduit dans plus de trente langues, qui le fait connaître dans le monde entier. Engagé dans la « révolution orange », en 2004 en Ukraine, son livre Le Dernier Amour du président, lui vaut les foudres de Poutine.

Avec Laitier de nuit (Liana Lévi, 2010), Andreï Kourkov confirme son talent de conteur, brossant un tableau à la fois sombre et farfelu d’une Ukraine corrompue et déboussolée. Un portrait de l’Ukraine qu’il continue en 2012 avec Le jardinier d’Otchakov qui nous plonge dans le passé soviétique du pays avec un personnage qui franchit le temps et l’espace grâce à un ancien uniforme de milicien.
Écrivain engagé, il nous parle, à sa manière, des événements qui ont secoué la place Maïdan à Kiev, entre novembre 2013 et avril 2014 dans son Journal de Maïdan. Chaque jour ou presque, il a consigné des anecdotes, des scènes observées de chaque côté des barricades, des impressions, des réflexions personnelles. À partir de ces notes griffonnées sur le vif, il livre un regard à la fois politique et intime, décalé et émouvant, sur les récents évènements en Ukraine.
En 2015, on retrouve la folie et l’imagination rocambolesque de l’écrivain dans Le concert posthume de Jimi Hendrix, où se croisent des personnages décalés dans la ville de Lviv en Ukraine.

Avec Vilnius, Paris, Londres, c’est sa vision de l’Europe actuelle que nous transmet Andreï Kourkov. On y fait la rencontre de trois couples de jeunes lituaniens qui, lorsque la Lituanie rejoint l’espace Schengen en 2007, se montrent prêts à saisir les changements insufflés par l’entrée de leur pays dans l’espace européen. Ingrida et Klaudijus tente leur chance à Londres. Barbora et Andrius à Paris. Et Renata et Vitas restent dans leur petite ferme à Anykšcia, dans l’est du pays. C’est sur un ton tragi-comique que les aventures simultanées des personnages nous plongent dans l’histoire des migrations internes de l’Europe. La prose émouvante d’Andreï Kourkov, teintée d’onirisme et animée par le regard tendre qu’il porte sur la Lituanie, permet de s’interroger sur l’Europe et son identité. Il apparaît que quand l’homme rêve, c’est bien souvent à propos de choses qu’il ne connaît et ne comprend pas.


Bibliographie

 

DERNIER OUVRAGE

 
Romans

Vilnius, Paris, Londres

Liana Lévi - 2018

C’est la fin des gardes-frontière et des contrôles de passeports, un immense espoir pour un pays minuscule : le 21 décembre 2007, à minuit, la Lituanie intègre enfin l’espace Schengen. Comme beaucoup de leurs compatriotes, trois couples se lancent dans la grande aventure européenne. Ingrida et Klaudijus tenteront leur chance à Londres. Barbora et Andrius à Paris. Et si Renata et Vitas restent dans leur petite ferme à Anykšciai, eux aussi espèrent voir souffler jusqu’à l’Est le vent du changement. Mais l’Europe peut-elle tenir ses promesses de liberté et d’union ? Estampillés étrangers, bousculés par des habitudes et des langues nouvelles, ces jeunes Lituaniens verront l’eldorado s’éloigner de jour en jour. Kukutis, un vieux sage qui traverse l’Europe à pied, le sait bien, lui : « Peu importe la ville où l’on veut atterrir, c’est le voyage lui-même qui est la vie. »

Dans ce roman tour à tour drôle, tendre et mélancolique, Kourkov donne un visage à tous les désenchantés du rêve européen.

Traduit du russe par Paul Lequesne