A TRAVERS L’ENTONNOIR

Nouvelle écrite par Clara Perrin, en 3ème au collège Georges Charpak, Brindas (69)

6 mai 2011.
 

A TRAVERS L’ENTONNOIR

(…) Pourtant, ce matin là, Anna avait rêvé du passage. Et dans son rêve, ses parents, disparus depuis douze ans, étaient arrivés à travers la bibliothèque… « N’importe quoi ! se sermonna-t-elle. Tes parents sont morts et tu vis parfaitement heureuse chez ta grand-mère, alors cesse de rêver à des choses impossibles ! »
Anna s’apprêtait à se rendormir quand, soudain, sa grand-mère entra en trombe dans sa chambre.

A cet instant, Thushakal se retourna vers le maharajah, un poignard à la main. Anna, réfugiée derrière une des colonnes de marbre du couloir, réussit à comprendre que Thushakal espérait hériter du pouvoir à la mort du maharajah. A la mort de son père ! Son père qu’elle avait cru perdu… Quelqu’un voulait le lui enlever alors qu’elle venait seulement de le retrouver ! Anna eut un geste complètement irréfléchi. Elle sortit de sa cachette et s’interposa entre les deux hommes.
De son côté, Jeanne venait de s’apercevoir qu’elle n’était pas au bon endroit. Elle s’apprêtait à faire demi-tour quand soudain, elle sentit qu’elle allait avoir une vision. La vieille femme se dépêcha d’aller chercher son entonnoir dans sa valise et regarda à travers (l’entonnoir, pas la valise). Elle aperçut alors une scène d’un autre temps.
Les parents d’Anna embrassaient leur fille dans son lit d’enfant, avant de griffonner un petit mot, puis de franchir le passage… La scène changea. Un jeune homme, qui ressemblait à l’actuel maharajah en plus jeune, écrivait dans son journal : « Bientôt je devrai prendre la succession de mon père. Il va de soi que je devrai aussi me marier. Mais mon cœur est déjà pris… Je l’ai revue hier au marché. C’est une intouchable, et je suis un deux-fois-né, un brahmane… Mais elle est si gracieuse, chacun de ses pas est une danse et ses yeux sont si doux, si profonds, qu’ils semblent contenir le monde… je suis amoureux. Nous avons parlé longtemps et j’ai pris une grave décision. Je vais m’enfuir avec elle. Mais pour cela, il faut que je me trouve un remplaçant. Je sais que tous les conseillers de Père seraient plus que ravis d’hériter du trône, Thushakal le premier. Mais justement : ce qu’ils veulent c’est le pouvoir et l’argent. Ils se fichent bien du sort de ceux qu’ils gouvernent, ils ne méritent pas d’hériter du trône. Alors tout à l’heure, je suis allé au marché et j’ai sondé les pensées des gens. Je me disais qu’il y aurait bien un homme, dont la disparition ferait peu de bruit, qui serait digne de me remplacer. Et j’ai choisi un jeune occidental, arrivé par un mystérieux passage. Il est parfait car personne ne sait qu’il est ici. Le problème, c’est sa femme. Ils sont venus ensemble et ils s’aiment sincèrement… Ce serait cruel de les séparer. Alors j’envouterai et changerai l’apparence de sa femme en plus de la sienne. Lui -l’occidental- agira en tous points comme moi et présentera sa femme comme celle qu’il souhaite pour épouse. C’est un enchantement simple, qui nécessite seulement dans l’ordre : une écaille de tortue, un cheveu de la personne à envouter, deux crabes écrasés, une plume de paon bouillie, une soupe de poireaux. »
La vision s’estompa. Fébrile, Jeanne commença à rassembler les ingrédients. Pour rompre un envoutement, il fallait utiliser les mêmes ingrédients mais dans l’ordre inverse de celui suivi pour le créer. Tous ceux utilisés par le maharajah faisaient partie de l’attirail habituel de Jeanne, sauf l’écaille de tortue et le cheveu. Heureusement, pour l’écaille de tortue il y avait Gabrielle… Seulement pour cela, il fallait qu’elle retrouve Anna.
Anna, qui, justement, était en mauvaise posture. Elle tentait de se rappeler la formule utilisée par sa grand-mère pour soumettre à sa volonté l’homme qui les avait accueillies à l’entrée du palais. Mais elle avait beau se concentrer, elle n’y arrivait pas. Tandis que Thushakal, agacé qu’elle contrarie ses plans, lui lançait en malayalam une phrase qui sonnait comme un ultimatum, elle eut une illumination :
« -Chabada, chabadi, pomme d’apa et crotte de riz, c’est moi qui décide ici ! »
Thushakal se tint aussitôt immobile. Mais Anna ne pouvait pas bouger non plus, sous peine de briser sa concentration, et donc le sort. Elle cria au maharajah :
« -Va chercher ma grand-mère, vite ! »
Elle avait parlé en français, il ne comprit donc pas mais s’enfuit tout de même tandis qu’Anna lui répétait son message en anglais. La jeune fille espérait qu’il ferait vite, car elle commençait à être fatiguée.
Pendant ce temps, Jeanne avait préparé les ingrédients nécessaires au désenvoutement dans un petit chaudron qu’elle emporta vers le couloir dans lequel se trouvait Anna. En chemin elle croisa le maharajah affolé qui la bouscula dans sa course. Elle en profita pour lui subtiliser un cheveu tandis qu’il se répandait en excuses. Ou tout du moins le croyait-elle. Car il était en réalité en train de lui expliquer pourquoi Anna avait besoin d’aide ! Heureusement il répéta plusieurs fois « Anna Morrrrane » et « grand-motherrr » si bien que Jeanne finit par demander « What is passing wiv Anna ? ».
Le maharajah l’entraina alors vers le lieu de la tentative de coup d’état de Thushakal. En voyant sa petite fille utiliser la magie sans l’avoir jamais apprise, Jeanne se sentit très fière d’elle. Cependant la vieille dame n’en oubliait pas sa potion. Elle se dépêcha -ou se grouilla, comme elle aurait dit- d’attraper Gabrielle, toujours perchée sur l’épaule d’Anna, faisant par maladresse tomber les lunettes de sa petite fille. Or celle-ci n’y voyait pas grand-chose sans… Elle eut un mouvement pour les rattraper. Et cela suffit à briser sa concentration. Thushakal était à nouveau libre ! Heureusement, sa grand-mère avait déjà eut le temps d’arracher une écaille à Gabrielle, qui couinait en signe de protestation. Elle se dépêcha de l’ajouter à sa mixture et la fit avaler au maharajah, qui se transforma aussitôt.