TCHAK Sami

Togo

27 mars 2019.

En 2001, son premier roman publié en France, Place des fêtes, faisait valser les tabous sexuels et familiaux et s’attaquait à tous les conforts de la littérature africaine contemporaine. Depuis, l’écrivain togolais, né en 1960, s’est offert un détour par l’Amérique latine, toile de fond de quatre de ses romans, dont Le Paradis des chiots couronné en 2007 par le prix Ahmadou Kourouma. Avec Al Capone le Malien, inspiré du fameux escroc camerounais Donatien Koagné, il signe son retour au pays et brosse le portrait fascinant d’une Afrique corrompue, matérialiste et scandaleuse. Il signe en 2014 un essai sur le métier d’écrivain et en 2018 un très beau livre consacré à son père Ainsi parla mon père.

 

Sami Tchak, de son vrai nom Sadamba Tcha-Koura, écrivain subversif et engagé, n’hésite pas à s’attaquer aux conforts et assises de la littérature africaine contemporaine : sa trop bonne conscience, ses réflexes militants, sa nostalgie voilée de la négritude. En 2001, son premier roman publié en France, Place des fêtes, faisait valser les tabous sexuels et familiaux dans un langage cru, en campant notamment un ado fils d’immigrés fantasmant sur sa propre mère, la sacro-sainte mère africaine. Cette littérature jubilatoire n’hésite pas à choquer, voire à piéger le lecteur dans le plaisir à raviver le morbide et se moquer de l’horreur. Alain Mabanckou en parle d’ailleurs de manière dithyrambique : « le roman le plus hardi, le plus iconoclaste de la littérature subsaharienne francophone contemporaine ».

L’écrivain naît en 1960 au Togo. Après quelques années d’enseignement en philosophie, il prend en 1986 le chemin de la Sorbonne pour y poursuivre des études de sociologie. Une fois son doctorat obtenu, il poursuit ses recherches qui le mènent en 1996 à Cuba, où il observe comment la prostitution est devenue « une stratégie de survie » dans une île privée de l’aide soviétique et victime du blocus. Sa rencontre avec le continent latino-américain, dont il découvre ensuite le Mexique et la Colombie, est décisive : c’est sur une toile de fond « latina » que se déroulent les quatre romans qui suivent Place des fêtes. Ainsi Le Paradis des chiots, décrivant la candeur et l’extrême violence mêlées des gosses sans avenir d’un bidonville colombien, reçut en 2007 le Prix Ahmadou Kourouma.

Au-delà de l’Amérique latine « réelle », c’est dans les "foisonnantes et imposantes" littératures latino-américaines que l’impénitent lecteur Sami Tchak s’est offert un détour. Les textes qui les composent forment des œuvres denses et complexes, qui pourraient être un modèle pour les lettres africaines selon l’auteur, qui fait dire à l’un de ses personnages : « Les littératures africaines sont rarement à la hauteur de nos héros. »
Et c’est justement toute l’Afrique contemporaine, contradictoire, excessive, que convoque Sami Tchak dans Al Capone le Malien, salué par beaucoup comme un retour au pays. Au centre de ce livre documenté, le personnage fascinant d’Al Capone, inspiré d’un homme bien réel, Donatien Koagné, célèbre pour ses trafics et escroqueries internationales. Ce protagoniste incarne une Afrique corrompue, matérialiste et scandaleuse, où l’argent-roi achève de se substituer à toutes les formes de sacré. Livre du retour à l’Afrique, écrit dans une langue apaisée, empreint d’érotisme mais moins explicite que par le passé, ce roman est pourtant dans la droite ligne de l’œuvre intransigeante qui valut à Sami Tchak le Grand prix littéraire d’Afrique noire en 2004.
Il participe en 2013 à une anthologie de nouvelles publiée à l’occasion de l’édition congolaise des Étonnants Voyageurs, L’Afrique qui vient, qui regroupe 28 écrivains de 28 pays d’Afrique différents. Tous nés après l’indépendance, ces auteurs ont une plume qui dessinent les contours d’une Afrique en devenir. C’est avec une énergie débordante qu’ils créent un nouvel espace romanesque pour dire l’Afrique confrontée à ses propres démons.

D’une question posée un jour lors d’un débat littéraire - lui demandant s’il se définissait comme écrivain noir - Sami Tchak livre, à travers des récits personnels, une réflexion perspicace sur les corrélations entre statut d’écrivain et couleur de peau. La couleur de l’écrivain, lancé pour l’édition d’Étonnants Voyageurs en 2014, est une comédie littéraire, selon les propres mots de Sami Tchak. Retraçant son parcours, ses rencontres, il crée une véritable géographie littéraire où se mêlent les villes, personnages et auteurs de son imaginaire, entrée fascinante dans l’univers de l’écrivain. Il signe cette année un très beau livre consacré à son père Ainsi parla mon père.

Cette année, il fait partie du jury du Prix Ouest-France Étonnants Voyageurs.


Bibliographie

Ouvrage collectif

Romans

Essais

 

DERNIER OUVRAGE

 

Ainsi parlait mon père

Jean-Claude Lattès - 2018

Sami Tchak est né en 1960. Il est le premier enfant de son père à avoir appris à lire et à écrire. Après une licence de philosophie à l’université de Lomé, il termine des études à Paris par un doctorat de sociologie. Il écrit des essais puis des romans. Mais c’est dans la forge de son père qu’a commencé son éducation. Le charbon, les soufflets, le feu, l’enclume, le fer rougi et le marteau ont précédé les pages et la plume. Et surtout les histoires de son père. Sami Tchak l’écoutait sans cesse. Ce dialogue, cette écoute a duré plus de quarante ans et ne s’est interrompu que par la mort du père en 2003 mais il continue à entendre sa voix, à percevoir ses mots et sa sagesse. Ces pages sont un fragment des histoires de cet homme qui disait à son fils : « Tu m’écoutes et tu tries. Tu m’écoutes et du tamises mes mots. Il en restera juste des miettes donc l’essentiel ». Ces « leçons de la forge » que le père adressait à ses fils, ses filles, ses épouses, aux hommes et aux femmes du village, Sami Tchak ne les a pas oubliées : elles sont un bien inestimable, des leçons d’humanité, d’humilité et d’amour. « D’un enfant, nous devons apprendre plus que nous ne pouvons lui enseigner, puisqu’il porte en lui le monde que nous n’aurons pas le temps de vivre, alors que lui a la possibilité de connaître l’essentiel de ce qui existait avant lui. » : ainsi parla mon père à la naissance de mon fils aîné Malick le 2 juin 1987 à Ouagadougou.
« Tu prétends avoir terrassé tous tes concurrents dans les sept villages, hein, beau champion de lutte ? En es-tu sûr ? Es-tu sûr qu’il ne te reste aucun concurrent à terrasser ? Tu veux que je te dise la vérité, tu le veux ? Jeune homme, ta victoire ne sera complète que le jour où tu mettras à genoux ta propre ombre » : ainsi parla mon père au plus grand lutteur du village qui s’inventait sa propre légende.
« Partout dans le monde, si tu ne retrouves pas en les autres une part profonde de toi, ne dis pas qu’ils sont différents de toi, mais que tu n’as pas su te chercher en eux. Sinon, en chaque homme, en chaque femme, même en ceux et en celles qui te semblent si vils, méprisables, il y a ta propre vérité. Ne pas t’y trouver, c’est passer forcément à côté de toi-même, mon fils » : ainsi parla mon père pour m’apprendre à chercher en chacun la part entière de l’humaine condition.