TCHAK Sami

Togo

10 mai 2020.

Écrivain subversif et engagé, n’hésite pas à s’attaquer aux conforts et assises de la littérature africaine contemporaine : sa trop bonne conscience, ses réflexes militants, sa nostalgie voilée de la négritude. Il offre une littérature jubilatoire, qui n’hésite pas à choquer, voire à piéger le lecteur dans le plaisir à raviver le morbide et à se moquer de l’horreur. Cette année, cet ami du festival, jury du Prix Ouest-France Étonnants Voyageurs, nous revient avec un nouveau livre inclassable, Les Fables du Moineau, interrogeant avec la poésie du conte les relations qu’entretiennent la vie et la mort. Cet ouvrage qui célèbre les 20 ans de la collection Continents Noirs de Gallimard plonge dans les souvenirs de l’auteur et offre une clef de lecture de toute sa bibliographie.

 

Sami Tchak, de son vrai nom Sadamba Tcha-Koura signe en 2001 son premier roman publié en France, Place des fêtes, faisant valser les tabous sexuels et familiaux dans un langage cru, en campant notamment un ado fils d’immigrés fantasmant sur sa propre mère, la sacro-sainte mère africaine. Cette littérature jubilatoire n’hésite pas à choquer, voire à piéger le lecteur dans le plaisir à raviver le morbide et se moquer de l’horreur. Alain Mabanckou en parle d’ailleurs de manière dithyrambique : « le roman le plus hardi, le plus iconoclaste de la littérature subsaharienne francophone contemporaine ».

L’écrivain naît en 1960 au Togo. Après quelques années d’enseignement en philosophie, il prend en 1986 le chemin de la Sorbonne pour y poursuivre des études de sociologie. Une fois son doctorat obtenu, il poursuit ses recherches qui le mènent en 1996 à Cuba, où il observe comment la prostitution est devenue « une stratégie de survie » dans une île privée de l’aide soviétique et victime du blocus. Sa rencontre avec le continent latino-américain, dont il découvre ensuite le Mexique et la Colombie, est décisive : c’est sur une toile de fond « latina » que se déroulent les quatre romans qui suivent Place des fêtes. Ainsi Le Paradis des chiots, décrivant la candeur et l’extrême violence mêlées des gosses sans avenir d’un bidonville colombien, reçut en 2007 le Prix Ahmadou Kourouma.

Au-delà de l’Amérique latine « réelle », c’est dans les "foisonnantes et imposantes" littératures latino-américaines que l’impénitent lecteur Sami Tchak s’est offert un détour. Les textes qui les composent forment des œuvres denses et complexes, qui pourraient être un modèle pour les lettres africaines selon l’auteur, qui fait dire à l’un de ses personnages : « Les littératures africaines sont rarement à la hauteur de nos héros. »
Et c’est justement toute l’Afrique contemporaine, contradictoire, excessive, que convoque Sami Tchak dans Al Capone le Malien, salué par beaucoup comme un retour au pays. Au centre de ce livre documenté, le personnage fascinant d’Al Capone, inspiré d’un homme bien réel, Donatien Koagné, célèbre pour ses trafics et escroqueries internationales. Ce protagoniste incarne une Afrique corrompue, matérialiste et scandaleuse, où l’argent-roi achève de se substituer à toutes les formes de sacré. Livre du retour à l’Afrique, écrit dans une langue apaisée, empreint d’érotisme mais moins explicite que par le passé, ce roman est pourtant dans la droite ligne de l’œuvre intransigeante qui valut à Sami Tchak le Grand prix littéraire d’Afrique noire en 2004.
Il participe en 2013 à une anthologie de nouvelles publiée à l’occasion de l’édition congolaise des Étonnants Voyageurs, L’Afrique qui vient, qui regroupe 28 écrivains de 28 pays d’Afrique différents. Tous nés après l’indépendance, ces auteurs ont une plume qui dessinent les contours d’une Afrique en devenir. C’est avec une énergie débordante qu’ils créent un nouvel espace romanesque pour dire l’Afrique confrontée à ses propres démons.

D’une question posée un jour lors d’un débat littéraire - lui demandant s’il se définissait comme écrivain noir - Sami Tchak livre, à travers des récits personnels, une réflexion perspicace sur les corrélations entre statut d’écrivain et couleur de peau. La couleur de l’écrivain, lancé pour l’édition d’Étonnants Voyageurs en 2014, est une comédie littéraire, selon les propres mots de Sami Tchak. Retraçant son parcours, ses rencontres, il crée une véritable géographie littéraire où se mêlent les villes, personnages et auteurs de son imaginaire, entrée fascinante dans l’univers de l’écrivain. Il signe cette année un très beau livre consacré à son père Ainsi parla mon père.

Cette année, il fait partie du jury du Prix Ouest-France Étonnants Voyageurs.


Bibliographie

Ouvrage collectif

Romans

Essais

 

DERNIER OUVRAGE

 
Romans

Les fables du moineau

Gallimard - 2020

"Le volcan, un instant tranquillisé, s’est à nouveau éveillé. Les œufs, autour de nous, se sont craquelés. Il en sortait des moineaux et des poules, des vipères et des tortues, des chauves-souris et des agoutis, des solitaires et des anguilles. Ces dernières se sont faufilées vers nous, s’entortillant autour de nous comme si nous étions leurs parents. La vie comme un œuf, as-tu dit...

J’ai été écartelée. Au-dessus de moi, un bec attendait de percer mon cœur. Mais au moment où il s’abaissait, tu t’es jeté sur moi. Le bec du moineau a traversé ton cœur et le mien... Chien noir, ange noir, baobab ou moineau, bébé balafré à la mèche d’albinos, ou bien autre chose encore. Regard noir dans le ventre du monde."

Extraits de la postface d’Ananda Devi ; Un lumineux détour d’admiration et d’amour baigné d’une extrême tendresse pour dire l’auteur et son moineau, au fil, au cœur cruels de cette fable africaine et universelle.

— -

Revue de presse :