JENNI Alexis

France

12 mars 2019.

Révélé par son premier roman L’Art français de la guerre, fresque fascinante et documentée couronnée par le Goncourt 2011, il s’accorde le recul nécessaire pour penser la place de la guerre dans l’histoire récente de la France. Plus encore, il s’interroge sur le rôle de l’histoire dans la conscience d’une nation et dans sa perception de l’« autre ». Cette année, il poursuit et signe un roman qui mène une réflexion profonde sur la guerre d’Algérie et ses répercussions dans le temps. Jean-Paul, appelé en Algérie à la fin des années 1950, bascule dans un tourbillon de violence meurtrière et s’adonne à des actes extrémistes et profondément racistes. Des années après, la haine que cet épisode de l’Histoire a déchaîné en lui est toujours tenace et l’auteur saisit de sa plume les effluves d’un "passé qui ne passe pas".

 

Révélation de la rentrée littéraire 2011, Alexis Jenni remporte le Prix Goncourt avec un premier roman surprenant de maturité, L’Art français de la guerre, chez Gallimard. Un bel accomplissement pour cet ouvrage de plus de 600 pages, résultat de 5 ans de recherches et d’écriture. Pour Patrick Rambaud, jury du Goncourt, « C’est un roman naturaliste par sa méthode, musclé par son style, enlevé comme un chant, inspiré comme une méditation qui court sans jamais peser, atroce comme un procès verbal ».

L’Art français de la guerre est un roman aux multiples facettes qui résulte des diverses envies de son auteur, entre récit d’aventures et réflexion sur l’héritage des conflits coloniaux ; il oscille entre essai et épopée, fait se côtoyer descriptions brutes, limpides, et images plus poétiques qui appellent à la lecture. Le récit présent du narrateur qui voit la guerre du Golfe se dérouler sur petit écran est mêlé à celui, au passé, d’un ancien combattant de l’Indochine et de l’Algérie. Cette rencontre entre les deux personnages, et cet entrelacement temporel posent la question qui est la thèse de l’auteur : la France ne conduit-elle pas une seule et même guerre depuis 1945 ? Une réflexion qui entre en résonance avec les préoccupations actuelles et le débat sur l’identité nationale.

En 2017, il participe à un projet littéraire lancé par l’association Vrac, qui valorise l’alimentation bio. Femmes d’ici, cuisines d’ailleurs donne la parole à 15 femmes du quartier de Vaulx-en-Velin à Lyon, venant de 15 pays différents, qui partagent leurs recettes et leurs histoires dans un très beau livre mêlant cuisine, dessin, photographie et texte.

Alexis Jenni signe un troisième roman la même année, La conquête des îles de la Terre Ferme, dans lequel un ancien compagnon de Cortès revient, au crépuscule de sa vie, sur ses souvenirs de la conquête de l’empire aztèque. Juan, que le conquistador appelle Innocent, s’embarque pour le Nouveau Monde vingt ans après l’arrivée de Christophe Colomb sur le continent américain, et suivra Cortès dans la prise de Mexico-Tenochtichlan en 1521. Alexis Jenni retranscrit, dans un registre pictural, la violence, le sang et les richesses. Il montre l’incompréhension mutuelle entre les deux civilisations mais raconte l’histoire du point de vue des vainqueurs, désenchantés, dépassés par les conséquences de leurs actions. Un roman documenté, aux facettes multiples, qui dépeint un pan mythifié de l’histoire du monde dans un style haletant, tout en proposant une réflexion sur le pouvoir, l’avidité et la religion.

Son nouveau roman met en exergue la dimension malsaine et presque fantomatique de la guerre d’Algérie. En mêlant deux récits, Alexis Jenni mène une réflexion profonde sur cet épisode de l’Histoire. Jean-Paul, appelé en Algérie, bascule avec brutalité dans un tourbillon de violence meurtrière. L’auteur nous relate son entrée dans des mouvements extrémistes, notamment l’Organisation de l’Armée Secrète, au sein de laquelle il s’adonne à des actes terroristes. Le récit effectue des allers et retours entre le début des années 1960 et aujourd’hui, donnant également à voir un Jean-Paul de presque 80 ans virulent, amer, en proie à ses démons et à ses souvenirs de guerre. Pour l’écrivain, la guerre d’Algérie s’apparente à un "noyau enkysté dans notre histoire contemporaine, qui dégage toujours un rayonnement maléfique malgré le sarcophage de béton dont on a tenté de le recouvrir".


Bibliographie

 

DERNIER OUVRAGE

 
Romans

Féroces infirmes

Gallimard - 2019

Féroces infirmes entrecroise deux récits : le premier se situe entre la fin des années 50 et le début des années 60. Il met en scène le destin de Jean-Paul, jeune lyonnais de 20 ans travaillant dans un cabinet d’architecture, soudain appelé en Algérie. Là-bas, sa vie bascule assez vite. Il apprend à tuer, à chasser, à survivre. Au bout de deux ans, éreinté, il déserte, mais ne renonce au combat. À Alger où il se terre, il participe aux coups de mains de l’OAS puis décide finalement de rentrer en France où il est toujours clandestin. Amoureux d’une femme qu’il a rencontrée sur le bateau du retour, sa vie hésite. D’un côté il se réinsère. De l’autre il fréquente des milieux extrémistes qui vont lui demander d’assassiner le « Général ». Le second récit nous fait retrouver Jean-Paul aujourd’hui, dans une tour d’un grand ensemble construit dans les années 60 pour les rapatriés d’Algérie, entre autres. Il a presque 80 ans, son fils s’occupe de lui, ses voisins de paliers sont d’anciens émigrés d’Afrique du nord et leurs descendants. Jean-Paul, à moitié dément, profère à longueur de journée des insultes racistes. Son fils se heurte à la violence de ces éructations autant qu’à son silence sur son passé d’appelé de la guerre d’Algérie. Un soir, sur les indications de Jean-Paul, le narrateur découvre que le fils de leur voisin cache des armes dans les caves où se réunissent des salafistes. Une descente de police musclée, mettra un terme brusque à leurs activités. Quel lien tisser entre ce qu’ils fomentaient et les guerres perdues du père ? Une fois de plus Alexis Jenni utilise le roman pour questionner la guerre, son sens dans la vie d’un homme, et sa mémoire difficile des décennies après.