La fenêtre bleue

Un texte de Yahia Belaskri

27 juin 2012.
 

Répondant à l’appel du poète haïtien James Noël, écrivains, musiciens, et rêveurs à gages rencontrés en Haïti et à Saint-Malo improvisèrent ensemble la soirée de clôture du festival. Parmi eux, Yahia Belaskri, romancier algérien, grand ami d’Étonnants Voyageurs, nous a lu un texte, La fenêtre bleue, accompagné des accords élancés de Nicolas Repac.

La fenêtre bleue

Une fenêtre. Bleue, elle est bleue. Ses volets sont bleus. Elle surplombe la falaise qui s’échoue dans la mer. Bleue aussi. La fenêtre est aussi bleue que la mer. Et la mer se jette à ses pieds. Aux pieds de la falaise. Une falaise abrupte. Il n’y a personne à la fenêtre. Les volets bleus sont fermés. Pourtant de la fenêtre, on pourrait voir l’immensité de la mer, une mer blanche au milieu, bleue sur ses rives. Une mer à l’intérieur. A l’intérieur de la terre bien sûr. Une mer de terre envahie par les eaux ; des eaux chaudes, douces qui caressent les deux rives. Des rives proches, très proches. D’un côté, les numéros pairs, de l’autre les numéros impairs. Comme une avenue. Oui, une avenue, une seule. Le bleu de la mer serait la chaussée commune : pour y circuler, se voir, se rencontrer, s’y arrêter.

Yahia Belaskri © Clara Giboin / Étonnants Voyageurs

Là, au milieu des flots, il y aurait des arbres - un peu - des fleurs - quelques-unes. Des voix se mêleraient, d’autres voies se croiseraient. Là, au milieu du gué, on se reconnaîtrait, se hélerait, s’apostropherait. Oui, une grande et belle avenue, blanche bien sûr, et bleue aussi. Couleurs de mer chauffée par le soleil. De part et d’autre, des guirlandes et des calicots. De partout, des chants et des rires.
C’est ce qu’on pourrait voir de la fenêtre bleue. Pourtant il n’y a personne. Cela fait plusieurs jours qu’elle est fermée et qu’il n’y a personne. Le bleu de la fenêtre a vieilli, par endroits écaillé. Les volets sont mal fermés, le bois a du gonfler avec le temps et l’assaut de la mer.

La fenêtre est bleue. Ses volets sont bleus. Suspendue à la falaise, elle semble surveiller les eaux de la blanche avenue. De la mer. A la fenêtre, il n’y a personne. Il aurait pu y avoir quelqu’un. Il a du y avoir quelqu’un. La maison de la fenêtre bleue a du abriter des personnes : une famille, un homme, peut-être un pêcheur, ou un marin.

Peut-être une femme. Oui, une femme. Pas jeune, pas trop âgée. Entre deux. Belle, bien sûr. Et bleue. Une femme bleue. Comme les volets de la fenêtre. Pas très grande, plutôt grande, très grande, avec un beau sourire. Le sourire qu’on fait quand on est devant la mer. Des cheveux courts et légers pour tressaillir à la brise du soir. Elle aurait des yeux qui changeraient de couleur avec le soleil : verts, marrons, puis gris, enfin bleus. Comme la mer, et les volets de la fenêtre. Elle habiterait dans cette maison. La maison bleue. Que ferait une femme seule derrière cette fenêtre ? Elle pourrait voir la mer et les bateaux. Des bateaux, des grands, et des petits aussi.

Installée sur le rebord de la fenêtre, elle rêverait. Rêver. Elle serait un papillon qui volerait. Elle irait loin. Au gré du vent et de ses désirs, elle se poserait au sommet de la Giralda pour entendre le muezzin appeler à la prière, ou sur les bancs de l’Eglise mudéjar de Santiago del Arrabal pour écouter une messe, se retrouver auprès d’un saltimbanque sur la Rambla et rire de sa virtuosité.
D’un battement d’ailes, elle se retrouverait à la fontana Trévi où elle se poserait sur l’épaule d’un amoureux qui jette des pièces le dos tourné au bassin, avant d’arpenter le Colisée, chef d’œuvre du génie de l’homme, et enfin clore son pèlerinage par un détour piazza San Marco.

Elle pourrait aussi se retrouver au Chiado ou à Alfama pour écouter la complainte du fado, ou encore voleter au dessus des peintres de Montmartre, avant de se poser du côté de la Tour Eiffel. Elle rêverait. Peut-être aussi…
Il faut dormir pour rêver. Dans la maison bleue, il n’y a personne. Ni pour dormir, ni pour rêver. La fenêtre bleue est fermée. Personne pour s’accouder à ses rebords et regarder au loin, très loin.

Yahia Belaskri

 

DERNIER OUVRAGE

 
Revue

Apulée #4 - Traduire le monde

Zulma Éditions - 2019

On accède majoritairement aux cultures du monde par la traduction. Plus une langue s’emploie à traduire, plus s’éploient ses capacité inventives. Les grandes heures d’une culture correspondent aux apports décisifs des langues autres, étrangères, toujours plus ou moins apparentées, ne serait-ce que par la vigoureuse, multiforme analogie des espaces symboliques.
« Quand une langue n’emprunte plus à une autre, elle se fige », disait justement Alain Rey. Et plus encore peut-être quand elle ne voyage pas dans une, dans plusieurs autres.
Ainsi visitera-t-on les langues enfouies, archéologiques, et leurs trésors, les langues vernaculaires, les langues vivantes sino-tibétaines, sémitiques ou subafricaines. Ce numéro sera illustré de multiples graphies avec un soin particulier dans la mise en page. Les systèmes d’écriture alphabétiques y côtoieront les formes logographiques et syllabiques.
Il s’agit plus que jamais de relancer et d’exalter l’aventure existentielle dans ses grandes largeurs, à commencer par ces lointains qui nous rassemblent, fidèles à l’appel constant des autres rives et des antipodes, à savoir cette idée toujours neuve de la liberté, dans l’interdépendance et l’intrication vitale des cultures.
La traduction sera donc à l’honneur. Langue source, langue cible : c’est ainsi que les époques et cultures s’enlacent et se répondent, se tissent et se métissent.