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Dany Laferrière, par Rodney Saint-Eloi

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© JF-PAGA

Dany Laferrière
Rodney Saint-Eloi

Adolescent, j’avais écrit dans un petit carnet bleu, adossé à une tombe au cimetière des Sœurs de Sainte-Rose-de-Lima : « J’ai besoin d’un ami. Un ami loin. » Ce souhait, comme une manière de contraindre le destin à s’accomplir. Fraîchement sorti de l’école secondaire et gorgé des idées du grand récit et de tous les mythes du grand soir, je suis tombé sur Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, qui allait bouleverser ma vie. C’est un livre magique. Je l’ai lu debout. Une épiphanie. J’ai découvert après le nom de l’auteur. J’ai su alors que j’avais rencontré un roman, et aussi un ami. Dans cet opus, il y avait une manière d’habiter l’Amérique, de s’extraire des griffes du ressentiment et de l’enfermement îlien dont le ravage, au pays, est incommensurable sur les jeunes.

À cette époque, je lisais, côté haïtien, les romanciers réalistes : Frédéric Marcelin, Fernand Hibbert, et les incontournables Jacques Stephen Alexis, Jacques Roumain, Marie Chauvet… De beaux et grands livres, peut-être trop beaux et trop grands. J’ai senti chez Dany Laferrière le désir de ne rien prouver. Cette irrévérence naturelle m’a tout de suite fasciné. Cette part de risques et d’impuretés, en fait, tout ce qui n’existait pas dans les tendances littéraires du milieu. Un nouvel apprentissage a commencé pour moi par le biais de ce petit roman scandaleux. Véritable brûlot qui a brisé certains tabous chez les jeunes écrivains, et qui a contribué à ouvrir d’autres fenêtres sur la narration et l’imaginaire nord-américain.

J’étais happé par cet humour franc. J’ai aimé ces phrases blanches. Sans prétention. Ces récits enchâssés qui touchent au cœur même du vécu. Ces fables qui laissent tant de place à l’autre. Dany Laferrière est aussi ce regard qui grandit tout ce qui est placé dans son champ d’observation. J’imaginais l’auteur à Montréal, au carré Saint-Louis, aller et venir dans sa petite chambre, avec sa clé. Il écrivait de longues lettres à sa grand-mère Da, lisait Bashô, Bukowski, Borges, Boulgakov, Baldwin (les cinq B de sa vie) en buvant du mauvais vin. C’était un prince d’un autre temps. Un philosophe qui s’était interdit le mot « philosophie ». Par un après-midi de juillet, au Champ-de-Mars, à Port-au-Prince, j’ai rencontré Dany Laferrière. Je me promenais avec l’écrivain et journaliste Dominique Batraville. J’ai vu un grand gaillard, deux baguettes à la main, accompagné de deux adolescentes, ses filles, traverser la place avec un large sourire. Dominique a crié son nom : « Dany ! » Il s’est retourné. Et il était comme je l’imaginais. Chaleureux et beau. Fluide et accueillant. Depuis cet après-midi-là, nous ne nous sommes plus quittés.

J’ai vu de près cet ami que j’imaginais si loin. D’abord un débordement d’humanité, de sagesse et de générosité. Son rire a quelque chose de lumineux et de contagieux. Il écrit comme il vit. Il parle comme s’il voulait faire don de lui-même. En cinq minutes, il passe de la peinture – Jean-Michel Basquiat, Dieudonné Cédor, Philomé Obin – à la littérature, citant Jean-Claude Charles, Marguerite Yourcenar, Gaston Miron. J’ai entendu à la télé Dany parler de Laferrière, du goût des jeunes filles, de ses cinéastes préférés (Woody Allen, Eisenstein, Fellini, Michael Cimino, Lelouch, Truffaut…) de l’Amérique qu’il veut conquérir en une nuit. Il racontait qu’après avoir fait l’usine pendant sept ans à Montréal, il avait troqué son statut d’ouvrier pour celui de romancier. Il refuse de parler politique ou identité. Il abandonne les idéologies raciales et les postures révolutionnaires. Écrivain, il reste plongé dans l’angoisse du mot, de l’histoire et de la vie. Il fixe l’Amérique droit dans les yeux. Il ne s’engage dans aucune guerre ni dans un quelconque clan. Il fait profession d’humanité. Pour lui, écrire est une fête intime.

L’histoire a fait sa route. J’ai étudié à l’université Laval à Québec. Je me suis retrouvé après à Montréal pour y vivre. J’ai cheminé avec Dany Laferrière et son autobiographie américaine. Il y a aussi, entre nous, la poésie de Davertige et de Césaire, le Québec, ses douceurs, ses misères et ses êtres rapaillés, Haïti, le pays réel et le pays rêvé, une vision de l’exil plutôt lumineuse, le combat pour les livres et pour la dignité. Puis, le mot « élégance » s’élève afin de repousser le ressentiment qui tue l’intelligence du pays.

Sa voix est l’oiseau qui chante.
Sa voix est une main qui rit.
Sa voix est demain qui chante.

À Saint-Malo, je l’ai vu avec deux baguettes comme au Champ-de-Mars à Port-au-Prince, accompagné des écrivains Frankétienne, le génial mégalomane, petit père des lettres haïtiennes, et James Noël, affichant avec flamboyance sa belle IntranQu’îllités. Je me dis que le temps peut changer, mais Dany demeure toujours égal à l’énigme et à la lumière qu’il incarne.

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