Jungle (?)

Ecrit par VASSOUT Matteo (3 ème, Collège Louis Pasteur de Villejuif)

Jungle (?)

A quelle tribu appartenait celle-ci ? Jason arracha ses semelles à la terre gluante et se dirigea vers elle.

Elle ne bougeait pas, lui continuait pourtant de s’approcher, découvrant au fur et à mesure les traits de la jeune fille. Elle était belle, comme tombée par hasard et perdue au centre de ce tas d’immondices, avec un visage fin et des cheveux longs soigneusement tressés et rassemblés en une queue de cheval à l’arrière de sa tête. Elle était assise, seule, regardant toujours les nuages au loin, très loin, bien plus loin que les immeubles de la ville. Ce n’est que lorsqu’il fut à moins de deux mètres d’elle, que la jeune fille détourna son visage du ciel, vers lui, et plongea ses yeux profonds dans les siens comme si, à travers eux, elle pouvait lire le cœur de cet inconnu qu’elle voyait pour la première fois. Jason s’arrêta, mais ne mit pas fin à leur contact visuel, comme si il était absorbé, paralysé par ce regard. Ils restèrent là, sans mots, sans parler, juste à se lire l’un et l’autre du regard. Puis au bout d’une minute, d’une dizaine de minute ou d’une heure, la jeune fille se leva, et, évitant gracieusement les déchets, elle regagna les maisons de tôle. Jason, lui, resta debout, sans bouger, puis se détourna à son tour, reprenant les chemins de la ville et de la civilisation. Mais pour autant qu’il le savait, cette rencontre avait laissé une impression bizarre dans l’esprit de Jason. Il ne savait pas pourquoi mais il le sentait. Ainsi, il se promit de revenir observer la jeune fille et la « jungle ». Après tout, il ne lui avait pas demandé de quelle tribu elle venait.

C’est pour cela que la semaine suivante, quittant le cadre familier de la ville, il prit à nouveau le chemin de cet ensemble de campements. Il avait attendu qu’il fasse beau, afin d’être sûr que la jeune fille puisse regarder les nuages, et il se dirigea vers l’endroit où il l’avait aperçue. Il s’assit et contempla les nuages, la petite fille n’était pas là aujourd’hui. Il y voyait des formes, un oiseau, un bateau, un chien, ou encore un dragon sculpté dans le coton céleste. Soudainement, il sentit un contact, et une robe blanche couverte de terre apparut dans son champ de vision, il tourna brusquement la tête et vit la petite fille assise à coté de lui, une main posée avec douceur sur son bras. Elle devait avoir à peine dix ans. Lui en avait déjà quinze.Tout les opposait, lui était pâle, elle sombre, lui était presque un adulte, elle encore une enfant. Pourtant, la jeune fille s’était tout de même installée à côté de lui. Naturellement, toujours en silence, ils avaient regardé les nuages. Puis la question lui avait échappé : « De quelle tribu vient tu ? » Elle avait juste ri, sans le regarder, mais d’un rire clair, comme une musique. Puis, lentement elle s’était levée, et ajoutant calmement avec un sourire : « Nous ne sommes pas des indiens, ni même les nomades du vingtième siècle. Nous avons émigré, car nous n’avions plus de chez-nous ». Elle partit avec la même grâce et la même insouciance de petite fille que la précédente fois, bien qu’elle vienne de faire une réflexion d’adulte. Etait-ce un ange dans les décombres d’une civilisation ? Jason était encore plus perturbé que la première fois, il avait suffit de deux phrases pour ébranler sa conscience du monde. Comment pouvait-on ne plus avoir de chez-soi ? Cette ville de détritus n’était donc pas sa maison ? D’où venait-elle alors, si elle ne venait pas de la « jungle » ? Dans l’esprit de Jason, la jeune fille semblait une colombe perdue dans la forêt amazonienne à la merci des prédateurs cachés, comme un espoir dans un champ de mines, un arbre dans un désert ou encore, une joie multicolore dans un bidonville triste et gris. La jeune fille l’intriguait de plus en plus. Etait-elle venue pour récupérer leur maison, leur ville ? Etait-elle une de ces espèces envahissantes dont on ne pense qu’elles n’existent qu’à l’autre bout du monde ? Non, ça, Jason ne pouvait le croire. Mais après tout ? Qui était-elle ? Un doute s’insinuait peu à peu dans l’esprit de Jason. Il devait revenir et trancher, mais pour cela il allait devoir l’observer.

Ainsi, le lendemain, il était revenu, il était retourné sur les lieux de leurs rencontres, toujours au même endroit. Il s’était à nouveau assis dans la terre gluante et avait de nouveau observé le coton céleste se filer au gré du vent. Et la petite fille l’avait encore rejoint, et s’était encore assise juste à côté de lui dans la glaise. Là, assis, ils avaient échangé à propos de tout et de rien, s’acceptant l’un et l’autre et partageant leurs mots. Jason en oublia la mission qu’il s’était confiée. Il se laissa porter par la voix aigüe mais pas stridente de la jeune fille. Il se sentait juste bien, assis à côté de cette joie et de cet espoir figé. Ainsi la discussion prit le tournant de leurs origines ; en effet la petite fille s’était mise à lui raconter sa terre d’avant, et sa vie là-bas. Et lui, il lui disait qu’il n’avait jamais été plus loin que la « jungle », alors il lui parlait de sa ville, des immeubles qu’elle pouvait voir au loin, de la librairie en dessous de chez lui où il avait trouvé des livres sur les indiens. Puis ils s’étaient tus. Muets. Après s’être dévoilés, ils ne disaient plus rien, comme s’ils venaient de faire une bêtise. Ils ne se connaissaient que depuis quelques jours, mais venaient d’échanger leurs cultures.

Deux jours plus tard, il y était installé à nouveau, comme si c’était déjà devenu une habitude. Sans hésitation, la petite fille s’était à nouveau installée, assise contre lui, et comme à leur habitude, ils avaient observé les nuages. Se remémorant la vie de l’autre, avec les nuages qui sculptaient leurs pensées, comme pour les graver dans le temps. Et comme la première fois après des heures et des minutes, toujours en silence, ils se levèrent et partirent dans une direction différente. Chacun de son côté. L’un dans sa ville de building, et l’autre dans sa ville bricolée.
Puis au bout d’un mois de rendez-vous, Jason commença à s’interroger, le monde que lui avait décrit la jeune fille, n’était pas celui des bêtes sauvages, il n’y avait aucun prédateur caché aux coins des ruelles de sa ville de tôle et de bois, ni de dauphin rose, ni de jaguars ou d’animaux en général. Mais simplement des gens, beaucoup de gens qu’on entassait au même endroit, sur cette terre gluante et presque désertique. « Ainsi, disait-elle, c’est là, là que l’on nous agglutine derrière quelques buissons, pas si loin de vos maisons, mais dans des cabanes et des huttes que nous avons construites nous-mêmes. Sommes-nous bien dans nos huttes ? Non, nous ne le sommes pas, mais avons-nous le choix ? C’est la hutte ou la guerre. ». Comment ça la hutte ou la guerre ? Qu’est-ce qu’une petite fille de dix ans voulait dire par là ? Ainsi, ailleurs il y avait des guerres. De vraies guerres qui dévastent tout, celles qui ne laissent rien sur leur passage, celles qui sont décrites comme meurtrières. Avant, elle lui avait dit « Tu sais, là-bas, nous avions une petite maison, avec deux petites chambres et dans chacune deux lits, deux couvertures et deux oreillers : un pour moi, un pour mon frère, un pour ma mère et un pour mon père. Mais il y avait aussi un petit séjour, avec une table, quatre chaises et une grande armoire. Les fenêtres y étaient petites, mais elle laissaient entrer la lumière, nous étions bien, tous les quatre. Nous avions vue sur nos champs, et aucune bombe n’apparaissait à l’horizon. Pourtant, un jour, un soldat est venu frapper à notre porte, il nous a demandé de nous enfuir, expliquant que la guerre nous rattrapait, qu’elle était proche. Alors nous sommes partis, nous avons pris le contenu de notre grande armoire et nous sommes partis ». Et aujourd’hui elle rajouta : « Maintenant, le champ est parsemé de trous d’obus, et la maison en ruine », et comme-ci elle avait lu dans les pensées de Jason , « oui, c’est la guerre, la guerre meurtrière qui ne laisse rien, rien sur son passage ». Ces paroles figèrent l’esprit de Jason, comme si la phrase se répercutait sur les parois de son crâne, résonnait en lui. Jason prenait peu à peu conscience de la teneur dramatique des paroles de la petite fille. C’était la froide et dure réalité qui sortait de la bouche d’une petite fille, d’une toute petite fille. Jason se leva comme surpris et révulsé par les paroles de la fillette. Il la dévisagea, puis partit ; il lui tourna le dos et rentra chez lui. La jeune fille resta surprise, elle, plus seule encore qu’avant car même les nuages avaient disparu du ciel, même le vent était retombé, rien ne bougeait, sauf le corps de Jason, qui s’éloignait lentement.

Jason était en proie à un grand questionnement intérieur : lui n’avait jamais connu quelque guerre que ce soit, alors il ne pensait pas que de tels actes puissent être récents et il avait même peur que la guerre n’atteigne leur ville à son tour. Après tout lui qui n’écoutait pas la radio, ni ne lisait les journaux, ni ne regardait la télévision, ne pouvait pas savoir ce qui se passait si loin, mais en même temps si proche. Ainsi dès son retour chez lui, il avait pris la décision de s’ouvrir au monde. Il alluma la télévision, qu’il laissait d’habitude stoïque au centre du salon, enclencha la radiodiffusion que ses parents laissaient en bruit de fond et parcourut des yeux la bibliothèque de sa chambre qui ne contenait aucun magazine ni journal. Assis dans son canapé, il se laissa bercer par les sons qui l’entouraient à présent. Ecoutant tour à tour la télévision et la radio, il réfléchissait, sur lui, sur son monde, sur sa bulle de sécurité qu’une phrase d’une jeune fille avait faite éclater. Comment des gens pouvaient être obligés de quitter leurs maisons, de tout laisser derrière eux et de partir sans se retourner pour pouvoir survivre ailleurs, pour tenter de tout recommencer. Et que dire de ces gens eux-mêmes ? Devaient-ils êtres des héros, des opportunistes, des envahisseurs ou encore des aventuriers ? Et ensuite, une fois arrivés dans cet ailleurs, comment vivaient-ils ? Et que pensaient-ils de ces terres qui les avaient motivés à l’exode ? Toutes ces questions tournaient en rond dans l’esprit de Jason, elles se mêlaient tant et tant, qu’elle finirent par se répondre les unes aux autres, se faisant écho, se ressemblant. Elle embrouillèrent l’esprit de Jason, qui s’endormait lentement, bien qu’il vienne de perdre un bout de son innocence dans la voix d’une jeune fille, tout comme les sandales d’un héros Grec.

Pendant une semaine entière, il n’y repensa plus, et ne retourna pas non plus auprès de la jeune fille, il ne regarda ni les nuages ni la jungle, mais écouta la radio et la télévision. Il apprit les traitements que l’on réservait à ces migrants, les façons dont on les éconduisait, ou celles qui permettaient de les renvoyer aux frontières. Puis il se décida finalement à retourner au point de leur rendez-vous secret. La petite fille n’était pas là, tout du moins pas encore là. Il prit conscience que ce lieu était devenu leur petite bulle d’oxygène, près d’un petit buisson, comme si c’était leur petite forêt amazonienne à eux, dans cette jungle branlante dont les bâches se soulevaient au gré du vent, où s’élevait un tas de voix humaines comme les chants de centaines d’espèces d’oiseaux, parmi les ancrages des petites maisons pourtant semblables aux grands arbres d’Amérique. Là, assis, seul, il réfléchit encore. Il réfléchissait à s’en torturer les neurones, comme si son cerveau surchauffait. Il finit par s’allonger, de tout son long, dans cette glaise un peu plus sèche qu’il ne l’avait laissée la dernière fois, mais dans sa chute, la trajectoire de son dos heurta une petite pierre. Celle-ci s’échappa sur le côté, et il y découvrit une légère gravure, une très légère gravure. Juste trois mots : « Merci. Adieu. Lyne. ». Ce message le laissa pantois, la jeune fille lui disait adieu. Que pouvait-elle vouloir dire ? L’esprit de Jason ne put que suggérer les procédures contre les migrants et leurs renvois aux frontières. Jason, lui, refusait de le croire ; la petite fille, enfin Lyne, maintenant qu’il connaissait son nom, ne pouvait pas être partie, et pourtant son esprit lui disait le contraire, le faisant culpabiliser parce qu’il ne lui avait pas même laissé la chance de lui dire au revoir. Puis vint un blanc. Un léger souffle de vent caressa les cheveux de Jason, et une question, fusion de toutes les autres remonta dans son esprit . Qui sont les proies et qui sont les prédateurs ? Non, qui sont les animaux de cette jungle, de cette histoire ? Eux ou lui ? Eux ou les habitants de sa ville ? Eux ou nous ?

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