La dormeuse bleue (incipit 1)

écrit par Juliette THOMAS, en 1ère au Lycée La Colinière à Nantes (44)

Il me prit la main et m’entraîna parmi les loups. D’un parquet lambrissé sali par des miettes et des cendres, nous passâmes sur une épaisse moquette écarlate. Nous serpentions pour nous glisser entre les jambes des couples affalés sur des banquettes de cuir et de velours et les corps chancelants de ceux qui tenaient encore une énième coupe de champagne entre leurs doigts tremblants. Quel gâchis. Quel luxe. Il poussa une porte. Le salon que celle-ci gardait avait les airs d’un Versailles du temps de sa splendeur. Mais il ne s’arrêta que dans le recoin le plus obscur de la salle. L’air enfumé me piquait les yeux, la lumière des bougies n’illuminait rien. J’aimais ce crépuscule embrumé et sale. J’aimais l’excès, le faste. J’avais toujours eu du goût pour l’opulence outrageuse de la monarchie, pour les bals des souverains, leur élégance inutile.

– Tu connais ce château ? dit-je.

– Quand tu en connais un, tu les connais tous. Tu peux t’y perdre mais c’est le but de la fête.

– Qu’en penses-tu ?

– Il faut bien que les caprices se passent.

Je me détournai de lui. Les hommes et les femmes dans le salon pouvaient passer pour ridicules et capricieux, certes, mais je ne pensais pas que ce soit ce qu’ils étaient. Nous étions au vingt et unième siècle, diable, en fait de caprices nous avions les smartphones, et tous les gadgets électroniques qu’il nous plaisait. Mais nous avions oublié toute notion de liberté dans une société contrôlée par sa propre dictature cent pour cent haute technologie. Et pourtant nous voulions nous perdre, rêver, vivre, enfin ! Nous n’avions plus que ces fêtes. Une fois l’an, un château, et des milliers de personnes dans cette infrastructure gigantesque, construite pour l’occasion, une prison pour une soirée, une échappée.

Tous les ans, des gens mourraient. Oui bien sûr, assassinés, violés, volés. C’était le prix à payer pour s’offrir des pulsions, de l’instinct, de la décadence. On payait par le risque de perdre ce que l’on venait gagner : la vie. Mais enfin, à nos étages rien n’arrivait. Nous n’étions qu’au rez de chaussée. Seuls les derniers sous-sols et les combles voyaient chaque année leur lot de trépassés.

Une femme dont le loup était tendu d’une peau de génisse contemplait fixement mon évanescent camarade. Elle donnait le bras à un homme magnifique dans un justaucorps de vert et de bleu, au masque de paon. Mon cavalier ne semblait pas les avoir vu, mais contemplait une jeune femme – du moins c’est ce que je supposai à la finesse de sa taille – dont l’habit était d’or. Sa robe vaporeuse ondulait au moindre de ses mouvements, et un groupe de masques de dragons s’ébattait autour d’elle, sans grâce, tentant, vainement à ce qu’il semblait, de la séduire.

– Qui est-ce ?

– Tu ne la reconnais pas ? s’exclama-t-il.

Il tourna vers moi son masque. Je ne distinguais rien dans ses yeux, mais le ton de sa voix était interrogateur.

– Non.

– Tu n’as pas entendu dire que Zeus serait-là ce soir ? En tout cas, certaines l’ont cru. Tu vois la génisse, là bas, près du paon ?

– Tu voudrais dire que...

– Argus et Io. Et tu croiseras partout d’autres mortelles voulant le charmer. La fille en or, c’est Danaé.

Je regardai la pauvre fille. Fallait-il avoir perdu espoir pour penser que Zeus après tant de siècles de silence allait arriver pour prendre dans ses bras toutes les mortelles qu’il avait eues quelques millénaires plus tôt. Non. Elles étaient mortes. Et encore eut-il fallu qu’il soit présent...

– D’ailleurs, Europe, au début j’ai cru que c’était ton but à toi aussi.

– De séduire Zeus ?

Il était vrai que le roi des dieux avait eu une aventure avec mon homonyme, mais de là à penser que j’étais à cette fête pour le conquérir, il y avait un monde. Je n’avais pas choisi mon nom. Et je n’étais même pas particulièrement soignée. J’avais trouvé une vieille robe taille empire dans une friperie, et pour trois pièces de plus, j’avais eu des bois de cerfs à glisser dans mon chignon. Pour tout bijou, je portais un sautoir de perles d’ambre. Et mon loup, je l’avais peint moi même, à l’acrylique dans des tons bruns et cuivrés.

J’avais envie de quelque chose de plus grand, de plus ostentatoire, mais il aurait fallu pouvoir suivre les dépenses. Ce n’était pas mon cas. Peut être était-ce une remarque flatteuse, au fond. Mais la fumée me piquait trop les yeux.

– A mon tour !

Je saisis son poignet, recouvert d’une fine dentelle, et succédèrent à l’obscurité du salon, la lumière artificielle d’un soleil d’Italie, le pavé dur et froid de la place d’Espagne et au centre du hall – car c’en était un – une fontaine magnifique aux eaux turquoises. Ici, les costumes, au lieu de briller timidement comme à la lueur des candélabres, explosaient de lumière. Les paillettes bon marché aussi bien que les plus beaux diamants des parures bourgeoises semblaient de petits miroirs rayonnant comme des boules à facettes dans la pièce. Ici, on dansait.

Il me proposa une danse. Je supposai qu’il avait compris que je ne savais rien de la valse ni du menuet puisque lorsque la musique électronique cessa pour laisser place au grincement mélodique des violons, il s’éloigna de la piste de danse. Ou peut-être ne savait-il pas danser non plus. Alors qu’il m’entrainait vers les banquettes de cuir beige qui trônaient çà et là près de la fontaine, je heurtai sans le vouloir une femme très grande, au port altier et aux manières élégantes. Elle me regarda d’un œil doux mais noir comme le jais au travers de son masque magnifique, ouvrage fin et délicat, d’où pendaient de minuscules larmes de cristal ciselé qui frémissaient sur ses joues au moindre de ses mouvements. Elle avait le costume le plus ouvragé que j’aie jamais vu. C’était un cygne.

Je m’excusai et rejoignis le garçon-taureau. J’avais oublié de lui demander son nom. Mais lorsque j’arrivai, sans doute encore trop émerveillée de la beauté fragile et noble de la femme, il se mit à rire.

– N’était-elle pas superbe, cette folle qui se prend pour Léda ? La rumeur dit qu’elle s’est ruinée pour ce costume, pour que Zeus la reconnaisse.

Quand je disais que l’on ne venait pas ici sans raison. Que ce soit pour chercher son Zeus, pour marivauder dans les couloirs, pour flirter avec l’Histoire ou juste pour faire les poches de tous les inconscients du lieu... Il fallait se dépasser, se laisser rêver, juste un peu. Même si on n’y croyait pas. Je changeai de sujet. La beauté du cygne m’ôtait l’envie de m’en moquer.

– Pourquoi un taureau ? Quelle est la déesse que tu cherches à séduire ?

– Si je te le dis, tu n’aimeras pas. Sortons. J’étouffe, dit-il en m’entrainant de plus belle vers la sortie qu’il avait, je ne sais comment, repérée. Et sais-tu où a été construit le château cette année ?

– Tout le monde le sait.

L’air frais balaya d’une rafale mes bois, m’arrachant quelques cheveux au passage. Nous étions sur une plage longue et presque déserte. Le soleil se couchait juste, et il ne subsistait que quelques rayons rougeoyants sur la surface lisse de la mer. Bien sur, ce n’était qu’un leurre, derrière le château étaient garés des milliers de voitures, de deux roues, de bus et de navettes pour l’aéroport. Mais on ne pouvait les voir. C’était la règle. Pas de retour à la réalité ce soir – Sans doute eut-il fallu se demander si la vie ici était moins réelle. Je ne le pense pas. Tout le monde était un inconnu, on n’échangeait ni numéro de téléphone, ni adresse. Même les noms étaient dans une moindre mesure proscrits. Tout était dans la différence de contexte qui faisait notre liberté. Nous n’étions pas là pour nous attacher.

Il s’assit dans le sable, et je fis de même. Je me tus, mais il y avait comme un air de déjà vu, avec un taureau et une Europe assis sur une plage. Je me demandais s’il allait un jour retirer son masque. Et me dire son nom. Et m’expliquer pourquoi ce masque.

– Tu n’as sans doute pas entendu la rumeur concernant le retour de Zeus, hein ?

– Non pas entièrement...

– Il aurait laissé un post-it bleu sur la grande porte en bois de l’entrée, du côté du parking. Ce sont les ouvriers qui l’ont trouvé, il y a trois semaines, pendant les travaux. Dessus il était écrit quelque chose de la sorte : « Je reviendrai ce soir de fête choisir une parmi elles. Qu’elles se fassent reconnaître. Je ne dirai rien. Elle connaitra mon choix car à son oreille pendra la dormeuse bleue. »

– Si cela est, je suis impatiente de voir qui sera l’élue. Je suis presque sûre que la Léda de tout à l’heure l’emportera. Mais il ne s’agira sans doute que d’un plaisantin qui aura voulu se faire passer pour un dieu.

– Nous verrons bien demain...

– Quel est ton nom ?

– ... J’ai mis ce masque pour tromper toutes les filles qui pensent voir Zeus apparaître ce soir. Je voulais qu’elles me regardent en se demandant. Et me voient disparaître. Sans qu’aucune d’elles n’aie de boucle à l’oreille...

– C’est mesquin.

– Sans doute. Mais c’est ainsi. Retournons danser !

Il n’attendit pas ma réponse et se releva souplement. Il m’entraina encore une fois là où il lui plaisait d’aller. Nous nous retrouvâmes dans un salon de glace. Le tapis au sol imitait parfaitement la neige et le plafond était couvert de branches de sapin dont les aiguilles tombaient parfois dans la coiffure malmenée de l’une des comédiennes qui jouait sur la scène. Drapée dans du satin ou de la soie immaculée, elle récitait froidement les paroles d’une Phèdre amoureuse. Des fauteuils confortables d’un velours vert profond offraient du repos aux spectateurs, et au fond de la pièce une porte s’ouvrait sur une salle de danse au sol de sable, aux couleurs ocres. D’un pas, nous étions transportés de la Laponie au Maroc. Cette pièce-désert était sublime quoi que presque vide. Il me fit danser.

La soirée et la nuit filèrent ainsi, là où nous nous entrainions, par la main. Nous découvrîmes toute l’étendue et la beauté de ce château géant. Nous atteignîmes les étages les plus élevés alors que les premiers rayons de soleil annonçaient que la fête allait se terminer. Nous étions dans le coupe-gorge du château, tout y avait été démoli. Des toiles d’art contemporain avaient été éventrées, les fauteuils de cuir crevés au couteau ou au cutter. Mais c’était vide. Là, la fête s’était vite finie. Il n’y avait plus rien à voir. Nous filâmes jusqu’au rez de chaussée en chantant à tue-tête. Je ne savais toujours pas son nom.

A la consigne je récupérai mon téléphone. Je revenais au réel. Mon père téléphona. Je n’eus plus qu’à lui donner rendez-vous sur le parking. Je me tournai vers mon camarade, bovin noctambule.

– Et maintenant, aurais-je le droit de voir ton visage ?

– Cela t’intrigue vraiment, n’est ce pas ?

Il me sourit. Je le vis enfin sourire : il souleva le masque imposant. Un menton fin, une bouche charnue, un nez aquilin, des yeux rieurs – Mais cela je le savais déjà. Ne m’étais-je déjà que trop noyée dedans cette nuit ? – et une tignasse blonde, mouillée de sueur. Et puis mon père klaxonna. Le garçon se pencha et un léger baiser, frais comme le vent de la plage, se posa sur ma joue. Et puis, il partit. Mais cette fois, il n’entrainait personne dans sa course folle.

Dans la voiture, je m’affalai sans grâce dans mon siège. Il n’y avait plus rien pour me tenir éveillée après cette nuit blanche.

– Tu as perdu une boucle d’oreille.

La voix grave de mon père me tira de ma léthargie. Je palpai mon oreille et en ôtai une boucle en argent, plate, en forme de goutte d’eau. Enchâssée en son centre une agate bleue brillait comme un miroir. Une dormeuse. Derrière, plié je ne sais combien de fois, était collé un post-it bleu. Je le dépliai et en lu le message.

« Parce que la soirée fut belle et que Zeus n’est qu’une chimère. Parce que j’étais le taureau et toi Europe. »

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