Le Jardin d’Aboli

Nouvelle écrite par Lana SCRAVAGLIERI en 5ème au collège Louis Blériot, Levallois-Perret (92)

Le Jardin d’Aboli

Pourtant, ce matin-là, Anna, lisant pour la énième fois « Les Contes Des Milles Et Une Nuits » à Gabrielle dans le fameux rayon, fût surprise par le silence et l’absence d’odeurs. À cette heure-ci, le marché de Shalingappa était très bruyant et les odeurs de thé et d’épices filtraient entre les livres. Mais non, pas ce jour là. Ce jour là, tous les bruits et toutes les odeurs s’étaient évanouis. Inquiète, Anna se leva et glissa un regard entre les livres. La panique l’envahit. Elle regarda à tous les niveaux du rayonnage, mais en vain. Derrière les livres il n’y avait que du bois, celui du fond de l’étagère. Lorsqu’elle chercha affolée au dernier étage du meuble au raz du sol elle trouva enfin le passage tant espéré.
Gabrielle, qui était jusqu’alors restée dans sa carapace, sortit sa petite tête verte et rampa sur le sol de terre. Anna regarda la petite tortue se mouvoir lentement puis rentrer de nouveau dans sa carapace. Soudain elle se sentit tirée dans l’ouverture comme un aimant. Elle tenta de résister mais une douleur la prit à la poitrine comme si quelque chose voulait sortir de son corps.
Quand la douleur s’évanouit, Anna marchait le long des étales du marché. Elle voulut s’arrêter mais ses jambes refusèrent de lui obéir. Elle n’arrivait plus à faire le moindre geste malgré toute sa volonté. Contre son gré, elle continua donc à avancer, un panier à la main. Lorsqu’elle s’arrêta devant un marchand de fruits, elle parla dans une langue qui lui était à la fois étrangère et familière. Le marchand lui répondit dans la même langue avant de lui donner des dattes qu’elle glissa dans le panier. Puis, elle prit dans son sac en bandoulière des petites pièces jaunes et les donna au marchand. Elle remarqua alors avec stupeur que son bras était brun. Le marchand lui parla encore dans cette langue mystérieuse et elle répondit. La première fois que les mots étaient sortis de sa bouche elle était trop surprise par la langue et n’avait pas fait attention à sa voix. C’était une petite voix calme et douce. Anna était tellement absorbée dans ses pensées qu’elle ne s’était pas rendue compte qu’elle avait repris sa marche. Elle passa un temps infini à sillonner les étalages et à parler avec les passants.
Enfin, elle entra dans une petite maison à la porte bleue. À l’intérieur, il faisait frais et une agréable odeur de thé flottait dans l’air. Finalement, elle décida de se laisser porter dans ce pays inconnu, où de toute manière, elle ne pouvait communiquer avec personne.

  • Maman ! Je suis rentrée !
    Anna, qui n’avait rien compris de ce que disaient les gens jusque là, fut heureuse de constater qu’elle saissait tout de cette langue aux accents si mélodieux.
  • Tu arrives juste à temps, le repas est prêt, répondit une femme.
    Elle avança dans le couloir d’où provenait la voix. Les murs étaient recouverts de tapis aux couleurs chaudes et aux arabesques variées. Le couloir débouchait sur une terrasse entourée d’un jardin. Des arbres sur lesquels poussaient des fruits de toutes sortes, des abolis, des kanakambarams, des chempakams, des rojas, des œillets d’inde et une multitude d’autres fleurs s’épanouissaient sous le soleil de ce début d’après midi. On pouvait percevoir, derrière la faible musique jouée par les serviteurs, un cours d’eau qui serpentait entre les végétaux et qui reflétait le soleil par moment.
  • Bonjour Ayanna, dit une petite fille.
  • Bonjour Aboli, répondit Anna en s’asseyant sur un coussin à côté d’elle.
    La petite fille portait une robe rouge toute parsemée de perles. Ainsi, Anna était dans le corps d’une indienne nommée Ayanna et celle-ci avait une petite sœur, Aboli.
  • J’ai une surprise pour toi, dit Ayanna avec un regard malicieux.
    Aboli la regarda plonger sa main dans le panier et en sortir...
  • Des dattes, s’exclama la fillette en se redressant. Merci Ayanna !
    Elle prit la datte des mains de sa sœur et l’approcha de sa bouche mais sa mère la gronda.
  • Non, Aboli ! Pas maintenant !
    La fillette posa la datte et les deux femmes servirent la nourriture dans de jolies assiettes puis elles commencèrent toutes trois à manger.
    Lorsqu’elles eurent fini, Aboli prit une étoffe violette et cousit des perles dessus pour former des fleurs, sa mère prit un livre orné d’enluminures colorées et Ayanna alla au puits, au centre du jardin, pour remplir un arrosoir. Elle marchait sur les chemins abrités et se penchait sur les fleurs pour les rafraichir.
    Anna regardait les plantes variées et avant qu’elle n’ait le temps de se demander ce que c’était, la réponse surgissait de nulle part. Il y avait aussi ces images comme des souvenirs qui ne sont pas les siens.
  • Pourquoi suis-je ici ? pensa-t-elle.
    Ayanna s’arrêta brusquement.
  • Qu’est-ce qui se passe ? se demanda Anna.
    La pensé résonna dans la tête d’Ayanna.
  • Il y a quelqu’un ? chuchota t-elle.
  • Oui ! Il y a moi, pensa Anna prise d’un brusque élan d’espoir. Je m’appelle Anna et j’aimerais bien savoir ce que je fais dans ton corps !
  • Dans mon corps ? Mais ce n’est pas possible ! continua de chuchoter Ayanna de peur d’être entendu de sa mère. Comment je peux t’entendre ?
  • Par la pensée, je suppose. Tu t’appelles Ayanna, c’est ça ?
  • Oui. Depuis quand es-tu en moi ?
  • Juste avant que tu n’achètes les dattes pour Aboli.
  • D’où est-ce que tu viens ?
  • De loin. J’habite à Paris, en France.
  • Comment es-tu arrivée ici ?
  • J’ai été aspirée par un passage dans la bibliothèque de ma grand-mère. Il mène à la place du marché. Je me suis retrouvée dans ton corps.
  • Tu m’entends si je pense ?
    Les paroles pensées apparurent clairement à Anna.
  • Oui.
    Ayanna retourna au puits remplir son arrosoir.
  • Comment c’est chez toi ? questionna t-elle.
    Anna pensa à sa vie à Paris et à ses souvenirs. Ayanna l’écouta en arrosant le jardin durant tout l’après-midi.
    Quand le soleil commença à descendre à l’horizon, Ayanna alla dans sa chambre. Aboli lui lança un regard interrogateur auquel elle ne répondit pas. La petite fille arriva devant la porte de la chambre quelques instants après sa sœur.
  • Tu penses que je peux lui dire ? demanda Ayanna à Anna.
  • Oui je le pense, répondit-elle.
    Ayanna sourit à la plaisanterie.
  • Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Aboli. Tu es bizarre.
  • Viens par là, dit Ayanna en tapotant ses jambes.
    Aboli vint s’assoir sur ses genoux.
  • Tu as un djinn, chuchota-t-elle.
  • Non. Une petite fille, qui s’appelle Anna, a été aspirée par un passage dans une bibliothèque.
  • Elle est où ?
  • En moi.
  • Je peux lui parler ?
  • Elle t’entend par mes oreilles.
  • Et elle parle ?
  • Non elle ne peut pas.
  • Comment tu sais qu’elle est là ?
  • J’entends ses pensées et elle entend les miennes, je la sens.
  • Moi aussi je veux entendre ses pensées.
  • Elle est mignone, dit Anna.
    Elles discutèrent toutes les trois pendant longtemps. Puis la mère d’Ayanna et Aboli les appela pour le dîner et les filles sortirent de la chambre.
    Après le repas, les filles retournèrent chacune dans leur chambre. Ayanna s’allongea sur son lit et pensa :
  • Bonne nuit, Anna. Demain on trouvera une solution.
  • Bonne nuit, répondit Anna.
    Ayanna s’endormit très vite mais Anna, elle, resta éveillée. Au bout de quelques longues minutes, une mèche glissa sur le visage d’Ayanna et Anna instinctivement remit la mèche en place. Soudain, elle interrompit son geste, la main derrière l’oreille. Elle venait de bouger. Surprise, elle ouvrit les yeux. Il lui fallut un peu de temps pour s’habituer à la pénombre. Puis, elle se leva en silence et ouvrit le rideau qui bouchait l’ouverture de la chambre d’Ayanna. Un petit frottement lui fit tourner la tête. Sur le carrelage elle aperçut...
  • Gabrielle !
    Elle courut vers la petite tortue, la prit dans ses bras et sortit de la chambre.
    Aboli n’arrivait pas à dormir et elle fût surprise de voir passer devant sa chambre la silhouette d’Ayanna. Intriguée, elle se leva et suivit en silence celle qu’elle croyait être sa sœur. Lorsqu’elle arriva dans le jardin, Aboli eu juste le temps de voir le vêtement d’Ayanna disparaître dans un autre couloir qui menait à la salle du métier à tisser de sa mère. Elle se précipita alors sur elle et lui chuchota :
  • Ayanna ! Tu vas où ?
    Anna se retourna brusquement prête à se battre même si elle aurait été incapable de faire du mal à une mouche. Puis, apercevant la petite masse, se radoucit en comprenant que c’était Aboli.
  • Ayanna dort, répondit-elle. Je suis Anna. Peux-tu m’aider à sortir d’ici ?
    Aboli pencha la tête sur le côté, intriguée et lui dit :
  • Ayanna a dit que tu ne pouvais pas bouger.
  • J’ai pu bouger quand elle s’est endormie.
    Aboli regarda le fond du couloir puis du côté du jardin avant de dire :
  • C’est par là.
    Elle marcha jusqu’au jardin, suivie d’Anna, où elle se pencha discrètement pour cueillir, dans le petit carré de terre qui lui était réservé, une petite fleur rose qui portait son nom. Elle guida ensuite Anna jusqu’à la porte bleue.
  • Merci, lui dit Anna.
  • Dis ? Tu vas revenir un jour ? Hein ? Dis ?
    Anna sourit.
  • Je te le promets.
  • Tiens, je l’ai cueilli pour toi, dit Aboli en lui donnant la petite fleur.
  • Pour moi ? s’étonna Anna en prenant la fleur. Merci.
  • C’est une aboli. C’est pour que tu ne nous oublies pas quand tu seras chez toi.
  • Je ne vous oublierai pas. Regarde.
    Anna glissa la petite fleur dans ses cheveux, enfin, ceux d’Ayanna.
  • Au revoir, dit Anna.
  • Au revoir, dit Aboli.
    Anna ouvrit la porte et sortit de la bâtisse bleue, sans voir la petite larme qui perlait dans l’œil d’Aboli. Elle marcha longtemps dans les rues désertes, tentant de se remémorer le chemin qu’Ayanna avait empreinté pour rentrer chez elle, afin de le suivre dans le sens inverse.
    Finalement, elle arriva sur la place du marché. C’était impressionnant, il n’y avait aucun étale, c’était une grande place vide. En imaginant les étales, elle parvint à retrouver l’endroit où se trouvait le maraîcher à qui Ayanna avait acheté des dattes. Elle allait enfin rentrer chez elle, elle ne savait pas comment mais elle le sentait.
    Pourtant ça aurait été mal de laisser Ayanna seule, se poser des questions à son réveil. Alors elle posa Gabrielle au sol pour tracer dans le sable un message en indien. Puis, comme par magie, elle se sentit glisser du corps. La petite tortue avança de quelques centimètres et disparut.
    Quelques heures plus tard, Ayanna se réveilla. Il faisait encore nuit. Elle était au beau milieu de la place.
  • Mais qu’est-ce que je fais là ?
    Son regard tomba alors sur le message :
    Chère Ayanna,
    Lorsque tu t’es endormie je me suis aperçue que je pouvais bouger. Aboli m’a aidée à sortir de chez toi. Je suis retournée à la place du marché où tu lis ceci. J’ai promis à Aboli de revenir (dans mon corps cette fois j’espère).
    À bientôt.
    Anna

Elle sourit, une larme coula sur sa joue. Elle se leva et rentra cher elle. Quand elle ouvrit la petite porte bleue, l’aube pointait à l’horizon. Dans le jardin, elle trouva sa petite sœur à genoux devant le carré d’aboli. Elle s’assit à côté d’elle et la prit dans ses bras.
Quand Anna ouvrit les yeux elle était dans la bibliothèque, le livre ouvert sur les genoux, Gabrielle à côté d’elle. Elle remit en ordre ses cheveux emmêlés dans ses lunettes sans trouver la fleur.

  • Ouf ! Ce n’était qu’un rêve, dit-elle.
    Pourtant, à l’autre bout du monde, au fin fond de l’Inde, dans une petite maison bleue une petite fille replantait une petite fleur rose dont elle portait le nom. Dans le magnifique jardin exotique, une petite fille replantait une aboli en attendant avec impatience le retour d’une amie.
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