Le contrat

Écrit par BRADECHARD Jeanne (3ème, Collège Jules Michelet de Beauvais), sujet 1. Publié en l’état.

J’aimerais que tu m’aides à grandir.

Adam Yauch posa son stylo-plume et reprit ses esprits. Il venait à peine de se lever de la table où il écrivait qu’un sentiment de malaise s’empara de lui, transformant ses muscles en plomb. Le capitaine l’avait installé dans la soute du navire où l’on stockait les vivres en persiflant que le mal qui hantait son corps devait être contagieux.
Adam redoutait la solitude. Ce n’était pas quelqu’un qu’on aurait pu appeler un anachorète, il aimait la vie, le bruit. Il s’occupait, seul dans l’entrepont, en utilisant le carnet de bord que sa femme lui avait offert avant de partir ; c’était son confessionnal. Et puis, à chaque repas, il avait le droit de manger avec l’équipage.
Adam resta quelques secondes debout. Le bateau tanguait doucement. Il consulta son gousset puis le remit dans sa poche. Il trouvait le temps particulièrement long. Finalement, il s’installa délicatement dans son lit de fortune, et ne sachant que faire, reprit ses écrits.

« Mon cher journal.
Nous sommes le 20 aôut 1857, et cela ne fait que deux jours que nous sommes partis. Sache que s’il n’y a pas d’intempéries, ce que je crains, nous serons de retour pour le 17 septembre. J’aurais aimé emprunter un bateau à vapeur pour rentrer chez moi plus rapidement, mais il n’en est pas ainsi : je voyage donc dans un vulgaire bateau. Il traverse en ce moment même l’océan atlantique depuis le Maroc où j’ai embarqué vers ma douce patrie, l’Angleterre. Là-bas, j’y retrouverai ma femme, ma chère femme qui me manque atrocement, et mon beau-père. C’est pour lui que j’ai fait tout cela. Je suis parti pour lui, au Mali, pour lui amener un contrat en or : des kilomètres et des kilomètres de champs de coton ainsi que les esclaves noirs qui vont avec. J’ai bataillé pour le décrocher, et il n’aura plus qu’à le signer. Malgré mes réticences au départ à cause du lieu où je devais me rendre, j’ai fait ce qu’il m’avait demandé et j’espère que moi, Adam Yauch, j’aurai gagné un peu d’estime à ses yeux à mon retour. »

Le soleil était couché depuis plus de trois heures. Le navire continuait son épopée sur une mer calme. Adam était adossé au mât du bateau, profitant de la nuit pour échapper à sa chambre qu’il appelait plus communément sa cage aux rats. Quand des bruits de pas se firent entendre, il dut se résigner à regagner son antre. Il ouvrit doucement sa porte pour ne pas alerter les marins insomniaques lorsqu’une envie de se confier lui vint. Il ne fit pas attention aux bruits derrière les barils de vin, des souris peut-être. Il devrait en parler au capitaine, ce pourrait être dangereux. Assis sur son tabouret, il prit son stylo-plume et ouvrit son carnet.

« Mon cher carnet,
Nous sommes le 26 août 1857.
Ce voyage n’en finit pas. Revoir le Mali ne fait que réveiller des souvenirs que j’essaie en vain de cacher depuis mon enfance, tellement j’en ai honte. T’en parler me fait un peu de bien, alors je vais inscrire en tes pages ce qu’il s’est passé il y maintenant bien longtemps.
Mes parents voulaient faire affaire dans le commerce de la traite négrière. Ils souhaitaient s’installer au Mali avec ma grand-mère et moi pour être au plus près. Ils avaient tous trois le même point de vue sur les esclaves : c’étaient des sous-races, pires que des animaux. S’ils n’étaient pas d’accord pour nous servir, on les aiderait à changer d’avis avec un fouet. Ma famille les détestait. Et moi, j’étais l’enfant innocent et ignorant auquel l’avis comptait peu. Alors pendant plus de trois mois je découvris le Mali et l’horreur des champs de coton, avec ses centaines d’esclaves plus maigres les uns que les autres. Les fouets ne faisaient que siffler. On ne cherchait pas à me cacher quoi que ce soit alors j’ai tout vu. J’ai eu peur et cette peur est toujours ancrée en moi. Puis ma famille décida de retourner en Angleterre, les cris de souffrances devenant trop dérangeants.
Mon mal revient. Je m’en vais me coucher. »

La sensation de va-et-vient du bateau pourtant calme rendait Adam de plus en plus malade. Le médecin qui avait embarqué avec lui le jour du départ essayait de le soigner, en vain. Chaque soir, il devait boire un breuvage noirâtre et amer qui n’arrangeait rien. Adam ne pouvait plus bouger, il restait couché avec pour seule compagnie son carnet et la visite du médecin toutes les deux heures.

« Le 3 septembre 1857.
Mon mal empire. Je suis en train de pourrir dans cette fichue chambre qui est un bien grand mot pour une soute puante et confinée. Le médecin qui essaye de me guérir n’y arrive pas et pourtant j’ai l’impression que rien ne l’alarme. C’est un charlatan, et le remède qu’il me donne ne me soulage guère. Il ne fait que loucher sur mes petites réserves de sterlings pour le voyage que j’avais rangées derrière mon lit. Mon seul moyen de survivre est de m’accrocher à l’idée que je vais retrouver ma tendre épouse. »

Le stylo percuta le sol en tombant de la main d’Adam, glissant sur les planches du bateau. Depuis son lit, il le regarda avec attention, pendant de longues minutes. Il avait chaud, trop chaud. Il essaya de retirer la couette miteuse qui le couvrait avec le peu de forces qu’il lui restait, quand une main vint l’aider. Le médecin, pensait-il. Encore lui. Pourtant la main semblait plus imposante.
_ « J’ai pitié de vous monsieur. Vous êtes trop mal en point. Laissez moi vous aider, s’il-vous-plaît. 
Adam releva la tête quand il entendit cet accent. Un accent aux connotations fortes, agréables à écouter. Un esclave. Noir. Dans le bateau.
Au début, Adam prit peur et se mit à gémir, voulant pousser un cri d’alerte. Mais il se reprit, car c’était trop épuisant et il croisa les doigts pour qu’on ne lui fasse pas de mal dans une telle situation de faiblesse. Ce serait inhumain, pensa-il.
L’esclave en question était grand, très grand. Chauve, avec une balafre sur la joue droite. Il était torse nu et ne portait pour vêtement qu’un sac semblable à un sac de pommes de terre.
« Ne vous inquiétez-pas, monsieur Adam. Je ne vous ferai rien. Tant que vous me dénoncez pas au capitaine, tout ira bien. »
Adam apprécia comment son nom avait été prononcé. Cela n’avait pas été dit de manière hautaine, pleine de manières. Non, c’était son nom, brut, authentique. Comme sa femme le prononçait. Comme il aimait qu’on le prononce.
« De quelle façon connaissez-vous mon prénom ? »
L’homme noir parut touché, peut-être parce qu’Adam l’avait vouvoyé. Puis il lui répondit le plus naturellement possible qu’il l’avait lu dans son carnet de bord, en lui expliquant qu’il avait eu la chance d’apprendre à lire, du moins les bases, et que son carnet était en quelque sorte l’occupation qu’il trouvait quand il se retrouvait seul dans la soute.
Finalement Adam ferma les yeux et s’endormit d’épuisement.

« Le 7 septembre 1857
Dix jours. Il me reste encore dix jours avant de rentrer enfin chez moi. Je vais mieux à présent, l’ancien captif du Mali m’aide du mieux qu’il le peut, et cela marche mille fois mieux que le soit disant médecin. Il s’appelle Charles-Henry, c’est le prénom que nous avons choisi ensemble. Avant, il n’avait pas de prénom, juste un nombre : 347. Je lui apprends les coutumes locales. Sa soif d’apprendre et son éloquence sont extraordinaires. Grâce à lui, le voyage est beaucoup moins long. Il faut juste être discrets : si un des passagers du navire le découvre, il le passerait par dessus-bord. » 

Le stylo avait été abîmé lors de sa chute. Adam passait et repassait son index sur l’ébréchure lorsque Charles-Henry, assis et jouant avec un sterling qu’Adam lui avait offert, le fit sortir de ses pensées.« Qu’allons nous faire en Angleterre ? 
Il fut surpris par cette question, tant la réponse lui paraissait logique.
- Ma femme et moi sommes séparés depuis trois mois. Cela me semble évident de la retrouver dès que mes pieds toucheront la terre ferme. »
- Bien sûr, monsieur Adam , mais qu’allez vous faire de moi ? »
Un silence se fit tout d’un coup. Adam ne s’attendait pas à cette question, pourtant ce fut flagrant : il ne savait quoi faire de lui. Il lui aurait bien dit que c’était un homme affranchi à présent : libre à lui d’aller où il le souhaitait. Mais malgré sa carrure, sa force, comment être sûr que rien ne lui arrive ? Non, il ne pouvait pas laisser Charles-Henry seul dans les rues d’Angleterre. Il s’était attaché à lui, c’était un véritable ami. « Tous mes bons amis ont le pain et la chambre chez moi. »

Des pas sourds se firent entendre. Vite, Charles-Henry se cacha derrière les barils d’alcool et Adam remonta dans le lit qu’il avait quitté malgré la défense du médecin. La porte s’ouvrit doucement et sans bruit. Sans bouger, les yeux entrouverts, Adam regarda la personne entrer : le médecin. Étonnant, lui qui ne devait revenir que dans une demi-heure. Il paraissait inquiet et sur le qui-vive, lui d’habitude si flegmatique, imperturbable. Il semblait à la recherche de quelque chose : ses gestes étaient calculés et son regard inquisiteur, d’abord sur la table, puis sous le lit. Une sueur froide raidit Adam ; l’intrus se montrait trop curieux en se dirigeant derrière les barils, là où était caché Charles-Henry. Mais c’est quand le médecin se retourna vers lui qu’il comprit ce que ce dernier cherchait : son gousset. Il se souvint des compliments qu’il lui avait fait auparavant sur cette merveille de l’horlogerie. Pris de court, Adam n’eut pas le temps de réagir que le voleur serrait déjà ses mains autour de son cou. C’en était fini pour lui, il ne reverrait pas sa femme.
Une explosion d’un liquide rougeâtre sauta aux yeux d’Adam. Il tomba, se cognant contre le rebord de son lit. Il était imbibé du liquide à présent. Alors qu’il se croyait mort, il vit debout près de lui une silhouette à la musculature incroyablement forte.
« Comment allez-vous, monsieur Adam ? Répondez-moi, je vous en prie. 
Non, il n’était pas mort. Le médecin n’aura pas réussi à l’étrangler. Merci. »

« Mon ami de papier,
Nous sommes le 16 septembre 1857, et ils ne nous reste qu’un seul jour avant notre retour.
Pour en revenir à la mort du médecin, nous avons nettoyé le vin par terre et jeté le corps par dessus bord. Il y eut des rumeurs mais celle que le pauvre homme s’était jeté à l’eau a semblé être la plus probable aux gens du bateau. Le capitaine fut dubitatif, mais l’avis collectif ne lui permit pas de me suspecter. Pour en revenir à mes troubles nocturnes, ils ont eux aussi totalement disparu. J’en suis débarrassé, et je dois remercier Charles-Henry pour cela. C’est grâce à lui et à notre amitié que je peux maintenant réfuter être un homme anti-racial. Je souhaiterais pouvoir transmettre à mes descendants cette relation que j’ai avec cet homme qui fut persécuté pour la seule raison que c’était un homme de couleur. Je sais désormais que cela ne durera pas, que ma nouvelle raison de vivre sera celle des autres dans quelques décennies, tout au plus.
Je suis pour l’égalité des hommes.
Je suis pour les alliances noirs-blancs.
Je suis une liberté naissante. »

Le lendemain, une fois chez lui, Adam respira quelques lapées d’air avant de se rendre dans la salle à manger où étaient présents les gens très haut placés invités par son beau-père qui, au centre, trônait, droit comme un piquet. Adam rentra sans qu’on fasse attention à lui. Il tourna la tête vers la cheminée et contempla les flammes. Il allait se présenter quand on fit une remarque sur sa présence. Il se força à sourire.
« Eh bien qu’avez-vous ? lui lança le beau-père.
-Je souhaiterais vous parler monsieur. 
-Plus tard, plus tard. Nous avons tout notre temps, n’est-ce-pas ?
-Monsieur j’aimerais vous parler tout de suite. 
Surpris par le ton qu’avait pris Adam, entre impatience et colère, il se leva, s’excusa auprès de ses invités et rejoignit son beau-fils.
« Vous êtes fou d’ainsi nous couper dans une telle conversation !
-J’en suis navré, mais j’ai à vous parler du contrat que j’ai fait signer pour vous.
Le beau-père commençait à s’exaspérer de cette situation lorsqu’il discerna le mot contrat. Il devint tout d’un coup un peu plus sympathique envers Adam.
-Mais oui ! Vous auriez dû me le soumettre dès votre arrivée, mon cher ! J’ai perçu une bribe de conversation, et je sais que vous avez décroché la signature... Vous avez ma plus grande gratitude. »
Et il tendit la main vers celle d’Adam pour récupérer le précieux document ».
Adam était très calme et posé lorsqu’au lieu de donner le contrat il se mit à le froisser comme un chiffon avant de le jeter dans la cheminée.
Bouche bée, son beau-père ne put d’abord prononcer un mot, c’est ce moment qu’Adam choisit pour prendre la parole : « Je refuse de participer à de tels massacres contre l’humanité. Vous n’êtes rien de plus qu’un monstre. Sachez que je m’en vais, vous devez vous en réjouir. Mais je pars avec votre fille, ma femme. Nous allons faire route pour le Mali et nous essaierons d’aider au mieux les gens que des hommes comme vous font tant souffrir. »
Le beau-père expira doucement et se retourna vers ses invités, tous effarés. Mais lui se contenait, sa bouche se plissa petit à petit pour offrir un sourire glacé .
-Je ne sais pas à quel petit jeu vous jouez, mais il est évident que c’est de très mauvais goût. Vous n’êtes rien. Et vous ne pouvez pas changer le monde comme vous le voudriez. Que vous soyez seul, ou deux, ou des milliers, que sais-je ! Rien ne bougera. Vous êtes faible, vous n’êtes qu’une simple goutte d’eau dans l’immensité de l’océan. 
Le feu crépitait.
- Mais l’océan n’est-il pas constitué lui-même de milliards de petites gouttes ? »

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