Les Voyageurs (incipit 2)

écrit par Brieuc SANQUER en 1ère au Lycée Kérichen de Brest (29)

Ils crient dans leur langue et Kasim comprend qu’ils ont besoin d’aide.

Kasim se lève d’un bond et s’élance vers eux avec un sentiment d’inquiétude croissant. Lorsqu’il arrive à leurs côtés, les deux hommes ont récupéré l’objet et discutent entre eux. Même s’il ne les comprend pas, Kasim devine qu’ils sont nerveux. Plongés dans leur conversation, Kasim est obligé de les interpeller pour qu’ils se retournent et il aperçoit alors, avec horreur, l’objet que tient le plus grand des deux hommes.

C’est une pagaie. Et plus précisément, la pagaie avec laquelle est parti le groupe précédent. Les jambes de Kasim commencent à trembler. Il imagine déjà le pire. Le passeur l’a prévenu que le passage n’était pas sans péril mais quand même, il ne pensait pas qu’il y avait danger de mort. Il n’est plus tout à fait sûr de vouloir traverser à présent. Mais non, c’est trop tard, il est déjà allé beaucoup trop loin, il a tout plaqué pour ça, il ne peut plus reculer. C’est trop tard.

Il relève lentement la tête et se rend compte que les deux hommes à la peau claire sont sujets aux mêmes réflexions. Derrière lui, le père des deux fillettes a sorti la tête de la tente et l’interroge du regard. Ne voulant pas les inquiéter, il lui fait discrètement signe qu’il n’y a rien et tourne la tête.

Debout dans le froid glacial, les trois hommes, hébétés, continuent de regarder la pagaie. Puis soudain, d’un commun accord, le plus grand d’entre eux la jette le plus loin possible en aval, où elle se perd aussitôt dans le brouillard.

Kasim, tendu et inquiet, retourne lentement s’asseoir. Une neige fine commence à tomber. Il enfouit la tête dans son col et glisse ses mains dans ses poches.

Ce passeur est-il réellement capable de les amener de l’autre côté ? Et si ce n’était pas ce qu’on leur avait promis ? Qu’ils n’allaient pas en Grèce mais qu’on les livrait à un quelconque trafic ? Kasim frissonna. Mais non, impossible ! Tout concordait, le fleuve, le brouillard, la neige, ce ne pouvait être une mise en scène. De plus, toutes les personnes qui attendaient de ce côté du fleuve était cultivées, il l’avait remarqué. Un des hommes de l’expédition précédente, un Turc, avec qui il avait un peu discuté, lui avait dit qu’il était archéologue. De simples trafiquants n’auraient pas pu tromper de si nombreux esprits intelligents et passionnés.

Cependant, Kasim n’avait aucune preuve que ça marchait. Il n’y avait aucun témoignage, bien sûr, puisque le voyage était à sens unique, sauf pour le passeur. D’ailleurs, qui était-il, ce mystérieux personnage ? D’où venaient tous ces pouvoirs ? Était-il de ce monde ou de l’autre ?

Plongé dans ses pensées, Kasim sursaute lorsqu’il entend soudain un craquement quelque part, sur le fleuve. Il se lève et scrute le brouillard impénétrable. Il remarque, non sans appréhension, que les remous ont forci, et qu’ils forment à présent de petits tourbillons. Tout à coup, une forme sombre se profile dans le brouillard. Kasim met ses mains en visière afin de voir plus nettement ce qui s’approche.

C’est un homme, grand et maigre. Il semble flotter sur le brouillard, dans une posture théâtrale, un long bâton à la main. Au fur et à mesure qu’il s’approche, Kasim se rend compte qu’il se trouve, en fait, sur un petit canot gonflable, comme ceux que les pêcheurs utilisent dans la région pour rejoindre leurs embarcations, amarrées en eaux profondes. À ses pieds, repose un grand sac poubelle noir. C’est le passeur.

Lorsqu’il saute lestement sur le rivage, Kasim parvient à l’observer plus en détail. En dépit de la température hivernale et du vent violent, il est vêtu uniquement d’une tunique grise et rapiécée. Une longue barbe, grise également, lui mange le visage et lui tombe sur le torse. Ses yeux, semblables à deux saphirs, sont vifs et profonds. Étonnamment, Kasim est incapable de déterminer son âge.

« C’est l’heure ! » crie-t-il d’une voix grave et rauque dans la langue de Kasim. Il le répète ensuite dans d’autres langues afin que tous les candidats au départ le comprennent.

Les deux hommes s’approchent, tendus. La famille sort de sa tente et s’approche à petits pas, les fillettes serrées contre leurs parents. Une femme d’âge mûr, que Kasim n’a pas vue jusqu’alors, arrive également le long de la berge.

Le passeur les dévisage tous un par un. Puis il saisit le grand sac noir qui se trouve toujours dans le bateau et le vide à leurs pieds. Son contenu ressemble fortement à un tas de chiffons sales. Il s’agit en fait de tuniques sans manches crasseuses et décolorées. Il leur demande ensuite de se déshabiller et d’enfiler les tuniques. Lorsqu’ils se sont exécutés, ils sont tous frigorifiés par le vent qui souffle décidément de plus en plus fort. Le passeur récupère également tous les objets précieux, portables, montres, mêmes les bijoux. « Bien sûr, il faut que nous puissions passer inaperçus là où nous allons » pense Kasim.

Il confie ensuite aux deux grands hommes, au père de famille et à Kasim une pagaie et les fait monter dans sa frêle embarcation. Tout le monde est muet et Kasim n’ose rompre le silence. Pourtant, beaucoup de questions lui brûlent les lèvres. Le passeur a les yeux fixés vers le rivage opposé, pourtant invisible dans le brouillard.

« Il doit avoir l’habitude de ce genre de temps », tente de se rassurer Kasim.

Le passeur donne le signal du départ.

Les quatre rameurs commencent doucement à pagayer. La rive disparaît bientôt dans la brume qui les enveloppe comme une nuée de fantômes. Quelques minutes plus tard, la visibilité est réduite à quelques mètres, voire à quelques dizaines de centimètres. Le canot gonflable est légèrement remué par le clapot et les rameurs doivent lutter contre le courant qui s’accentue.

Kasim se demande comment le grand échalas, toujours debout à côté de lui, arrive à trouver sa route. Il a hâte d’atteindre le rivage. L’eau l’angoisse. De plus, depuis quelques instants, il lui semble entendre des chuchotements émanant de quelque part sur l’eau autour d’eux. Il se tourne vers le père de famille qui lui fait signe qu’il les a, lui aussi, entendus.

« N’ayez crainte, dit le passeur, ils ne nous feront rien... enfin, pas pour le moment ». Les passagers retombent dans le silence.

Le canot est maintenant ballotté par des vagues de plus en plus grosses. Tout l’équipage du frêle esquif reçoit des paquets d’embruns à chaque bourrasque. Pour un peu, Kasim se serait cru au milieu de l’océan. Il commence vraiment à avoir peur d’autant plus que les chuchotements se sont, à présent, transformés en un bourdonnement ponctué de ce qui semblent être des rires.

« Ce n’est que le vent, se dit-il, le vent et rien d’autre ». Le passeur leur intime l’ordre d’accélérer.

Le voyage tourne soudain au cauchemar. Des vagues, hautes de plusieurs mètres, les projettent dans tous les sens. Ramer n’a plus aucun sens. Tout le monde se recroqueville au milieu du canot. Le brouillard s’est quelque peu dissipé mais il ne voit toujours pas l’autre rive. Kasim aperçoit des formes mouvantes dans l’eau. Des éclairs zèbrent le ciel au-dessus d’eux. Le bourdonnement s’est changé en cris graves, comme si un fou hurlait une incantation pour maudire leur expédition. Kasim est totalement effrayé. Il sait à présent qu’il ne s’en sortira pas. La promesse était trop belle pour être vraie.

Tout à coup, face à eux, s’élève une montagne d’eau qui se change en géant à forme humaine. Son visage gigantesque, barbu, sévère et couronné d’une couronne d’algues, leur adresse un rictus où se mêlent le défi, le dégoût et la colère. Puis, il éclate de rire et une colonne d’eau monumentale jaillit de la surface et tel un marteau liquide et démesuré s’apprête à les écraser. Kasim est tellement paralysé par la peur qu’il n’arrive même pas à se jeter à l’eau. Le passeur qui, grâce à un miracle d’équilibre, est toujours debout, lève son bâton qui brille d’une lumière surnaturelle vers ce faciès grimaçant et hurle :

« Ne reconnais-tu donc pas ton ancêtre, pauvre fou ! ».

À ces mots, le géant ouvre grand la bouche et, dans une lumière aveuglante, une rafale digne des plus grands ouragans balaye la surface de l’eau, manquant de renverser le bateau gonflable. Paniqué, Kasim ferme les yeux et adresse une dernière pensée à ses proches qu’il a abandonnés.

Puis, en un instant, le chaos cède sa place au calme et au silence. Kasim ouvre alors timidement les yeux. La mer, auparavant déchaînée, est à présent aussi plate et transparente que du verre. Le brouillard s’est entièrement dissipé et il distingue les contours d’une terre montagneuse au loin. Une mouette passe au-dessus du bateau en planant. Derrière lui, la mer, à perte de vue.

Ses compagnons, qui, comme lui, s’étaient caché le visage dans leurs mains, lèvent eux aussi un regard incrédule vers l’horizon. « Qu’est-ce que... » commence la mère des deux fillettes. Le passeur est toujours là, debout, le regard fixe et un léger sourire sur les lèvres.

« En avant ! dit-il, nous y sommes presque. ». Les rameurs reprennent doucement du service.

Kasim est soulagé, il sourit à pleines dents à la terre qui lui fait face. Ça y est, il arrive. Dire qu’il a tant sacrifié pour ça. « Ça n’aura pas été en vain ! ». Les autres voyageurs sont heureux, eux aussi. Les petites filles rient derrière lui. Ils ont tous hâte de commencer leur nouvelle vie.

Lorsqu’enfin, le canot s’échoue sur une plage de sable fin aux pieds de petites montagnes où affleurent en de nombreux endroits des plaques de calcaire, Kasim saute à terre et respire un grand coup. L’air est chaud, sec mais pur, comme il s’y attendait. Il se retourne alors vers le passeur qui les regarde de ses yeux brillants.

« Bienvenue en Grèce Antique ! Nous sommes en 450 avant cet agitateur de Jésus et vous vous trouvez actuellement à une dizaine de kilomètres au nord de la petite ville de Marathon. Je vous souhaite une longue et heureuse vie à tous ! ».

Et alors que tous ces nouveaux Grecs s’en vont tranquillement, le sourire aux lèvres et une nouvelle vie devant eux, le passeur les rappelle une dernière fois :

« Et si vous croisez un temple de Poséidon, n’hésitez pas à faire une offrande. N’oubliez pas qu’il vous a accordé sa clémence tout à l’heure… » dit-il souriant.

À ce moment, Kasim, la curiosité piquée par cette ultime remarque, revient sur ses pas et demande au passeur, qui n’est pas descendu du bateau, qui il est vraiment.

« On me prête beaucoup de noms, dit-il en poussant sur le sable avec son bâton, et la plupart ne vous diront rien... mais vous pouvez m’appeler Chronos. ».

Sur ce, il se retourne et part vers le large, où une trirème se laisse langoureusement porter sur les calmes flots de la mer Égée.

Kasim, abasourdi mais euphorique, le regarde longtemps puis s’engage sur le sentier bordé de cistes et de genévriers.

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